Epilogue

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Chroniques sentimentales : anatomie d’un démon amoureux

Des années plus tard, on apprit que le roi démon avait renoncé à toute conquête.
Il parcourait désormais les royaumes, parlant d’amour avec un enthousiasme excessif, semant surtout l’embarras et la confusion.

Il fut chassé de plusieurs villes.
Toléré dans d’autres.
Invité à repartir poliment presque partout.

Les enfants l’aimaient bien.
Les adultes, beaucoup moins.

On continua longtemps à le craindre par habitude. Puis à le moquer. Pour enfin le trouver franchement à désespérer.
Il n’était plus vraiment un ennemi, mais une figure grotesque, source de railleries et de gêne.

Quant au satan, aucune trace tangible ne fut jamais retrouvée.

Certains dirent qu’il s’était retiré.
D’autres qu’il n’avait jamais existé autrement que dans les marges.

Une chronique locale de Kiervin mentionne toutefois, bien plus tard, qu’un jour, une jeune cueilleuse de champignons d’environ dix-huit ans aurait apostrophé et engueulé comme du poisson pourri un homme étrange, d’apparence juvénile, aux tatouages élégants, pour avoir piétiné la récolte de saison.

Ils ne se quittèrent plus.

Chroniques de tavernes : la fin des quêtes

Après encore une décennie à parcourir le monde —
de labyrinthe en donjon,
de missions absurdes en repos trop courts,
de routes poussiéreuses en ports trop bruyants —
le groupe finit par ranger ses armes.

Pas tous en même temps.

Un jour, quelqu’un dit simplement :
— J’en ai assez.

Et les autres répondirent :
— Ouais. Nous aussi.

Ils investirent dans une auberge en bord de mer.

Un bâtiment simple. Des chambres propres. Une terrasse face à l’horizon. Les voyageurs y dormaient bien. Très bien. On disait que l’endroit était sûr, sans trop savoir pourquoi. On y mangeait correctement. On y buvait mieux encore. Et on y croisait parfois d’anciens aventuriers qui ne posaient pas de questions.

Bastien gérait le comptoir.

Il râlait.
Il jurait.

Mais il était à sa place.

De temps en temps, quand la salle était vide et que la mer faisait son bruit de mer, il sortait un simple papier.

Une feuille pliée, usée, presque translucide à force d’avoir été manipulée.

Des coordonnées.

Il les serrait fort. Puis les rangeait.

Sans jamais vraiment songer à chercher comment les utiliser.

Lors de ses rares passages à Kiervin, il lui arrivait aussi de s’attarder devant une maison précise. Celle où se trouvait autrefois l’appartement.

Il restait là quelques secondes.
Puis il soufflait :

— T’es vraiment un drôle de con, gamin…
Tu t’es sorti le cul des ronces, sans même te sortir franchement les doigts du cul.

Il souriait malgré lui.
Et repartait.

L’auberge, elle, ne désemplissait pas.

L’aventure, d’une certaine façon, continuait.

Chronique des jours passés et à venir : une place pour chacun et chacun à sa place

Les autres ne disparurent pas.

Ils trouvèrent, chacun à leur manière, une place que la guerre avait rendue disponible, et que la paix avait rendue nécessaire.

Takumi intégra un ordre militaire du royaume. Pas comme héros de vitrine. Comme officier de terrain. Méthodique. Fiable. Incapable d’abandonner quelqu’un derrière lui.

Aoi entra dans une académie magique. Elle n’était pas la plus puissante, mais elle avait un sens rare de la mesure. Elle devint instructrice. Une de celles dont on se souvient longtemps, non pour leurs exploits, mais pour avoir empêché bien des catastrophes silencieuses.

Kaoru rejoignit un ordre mixte, à mi-chemin entre chevalerie et logistique. Organisation, ravitaillement, coordination. Tout ce qui ne brille pas, mais sans quoi rien ne tient. Elle s’y épanouit plus qu’elle ne l’aurait cru.

Ils se voyaient encore.

Moins souvent.
Différemment.
Autour de tables plus sages.

Ils parlaient parfois de lui. Rarement longtemps. Pas avec tristesse. Plutôt avec cette certitude étrange que certaines personnes ne sont jamais vraiment parties tant qu’on continue à avancer.

Ninomiya-sensei reprit son rôle d’enseignant, pour les plus jeunes. Et le reste de la classe poursuivit son petit bout de chemin.

Quelque part, sans trop savoir pourquoi, quelqu’un pensa :
Je crois qu’il va bien.

Chronique ordinaire : une vie pépère

À des centaines de mondes de là, sur Anariel, un vieil homme refermait un carnet.

Des enfants jouaient non loin. Une voix l’appelait pour le repas. La plume reposait sur la table.

— Dis…
C’est vraiment comme ça que tu es arrivé ici ?

Je levai les yeux de mon carnet. Le soleil d’Anariel était déjà bas, doré comme toujours à cette heure-là.

L’enfant me regardait avec ce mélange de sérieux et de curiosité que je connaissais bien. Il tenait entre ses mains un feuillet couvert de dessins maladroits : une planète bleue, beaucoup d’eau, des lignes incertaines.

— Tu viens vraiment de cette planète-là ?
Celle que tu dessines avec ta plume magique ?

Je souris.

— Oui, répondis-je simplement. Elle existe.

Il fronça les sourcils.

— Et tout ce que tu racontes…
La guerre. Les portails. Le roi démon amoureux. La forêt…
C’est vrai ?

Je réfléchis un instant.

Cinquante ans avaient passé. J’avais écrit. Beaucoup. Des chroniques, des récits, des souvenirs. Certains s’étaient vendus. D’autres non. On disait parfois que j’étais un témoin d’un autre âge. Un conteur venu d’ailleurs. Je n’avais jamais cherché à démentir.

— C’est vrai, dis-je enfin.
Mais pas toujours comme on l’imagine.

Il hocha la tête, satisfait sans vraiment comprendre, puis repartit en courant vers la maison, appelant ses cousins.

Je restai là, un moment.

Marié.
Des enfants.
Des petits-enfants.

Une vie simple. Stable. Parfaitement ordinaire.

Je repris ma plume et notai quelques lignes de plus.

Sato Kazuheya,
chroniqueur d’Anariel.

Ma vie pépère avait tenu ses promesses.

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