Fortune et périls des puissants
Et puisqu’il est convenable de fournir une explication à l’aversion si profonde que suscitent certains dirigeants, il importe de remonter aux causes premières de ce sentiment et d’examiner les circonstances dans lesquelles il prend racine et croît dans l’âme des hommes. L’histoire, dans sa sagesse patiente, nous livre maints exemples où un homme politique, par la ruse, l’éloquence ou la faveur de ses amis, s’élève lentement au-dessus de ses concitoyens, gagnant prestige et influence, tandis que ceux qui l’entourent, convaincus de recueillir les fruits de sa victoire, le servent avec zèle et espèrent secrètement leur récompense.
Les envieux, persuadés que, lorsque les ressources viendront à manquer, l’influence s’éteindra d’elle-même, ne prêtent guère attention à la situation ; ils oublient que, une fois établie et consolidée, cette puissance devient si vaste qu’il est difficile, sinon impossible, d’en renverser le cours. L’histoire, avec une rigueur cruelle, nous enseigne que nulle entreprise, aussi modeste qu’elle paraisse au départ, ne doit être considérée comme insignifiante ; car il n’en est aucune que la persistance et le temps ne rendent rapidement considérable, et c’est souvent le mépris que l’on porte à ses débuts qui permet à son progrès de s’accomplir sans entraves.
Une fois la situation figée, la haine croît et s’étend dans des proportions immenses, tandis que le tyran jouit de tous les pouvoirs que confère la direction de l’État. C’est dans ce moment favorable qu’il renforce son emprise, attire à lui de nouveaux soutiens et accroît l’adhésion des masses à son autorité. Cependant, il advient parfois que certains monarques, par des imprudences considérables, voient leur fortune tourner et perdent le pouvoir. On raconte même que plusieurs finirent au cachot, et pourtant il se trouva encore des hommes pour affirmer que ce châtiment était indigne de la grandeur de ceux qui, par leur faillite morale, avaient trahi le rang dont ils s’étaient emparé. Ce faisant, ces citoyens, inconscients de leur erreur, sapaient l’État et les lois qui gouvernent la cité, déchargeant l’homme d’État de son devoir d’exemplarité et laissant le désordre s’installer au cœur même de la société. C’est ainsi que, par ce mécanisme inéluctable, la haine s’ajoute à la haine, et que la lumière s’éteint devant les ténèbres de la confusion et du malheur.
Texte faussement attribué à Plutarque par un historien médiocre du nom d’Ernesto Cruz.

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