Un instant...
Dans une taverne, près de la côte, un homme entre. L'air marin s'engoufre par les vitres cassées du bâtiment insalubre, dans lequel règne la joie de l'ivresse. Se faufilant parmi les corps soûls, l'inconnu se dirige résolument vers le comptoir. Une grande cape noire couvre son corps, descendant jusqu'à ses genoux. Son pantalon de cuir est couvert jusqu'à la moitié des tibias par des bottes souples et sombres. L'ample chemise de toile ne laisse rien deviner de la personne, dont même les mains sont cachées par des gants. Arrivé devant le tavernier, une voix éraillée sort de la silhouette. Le gérant part dans sa cave et ramène une bouteille d'un bon vin.
--- Vous avez de quoi payer, au moins ? fit-il tout en remplissant un verre.
--- Oui.
Le verre change de main. Un rayon de lune passager se reflète vivement à la surface du liquide, tout comme l'éclair argenté qui passa. Le bruit mat du corps s'effondrant est noyé dans le bruit ambiant. Portant sa boisson à la bouche, l'homme range son couteau, puis se lève. Personne ne tente de l'arrêter ; la Mort venait de passer, et l'ivresse l'a cachée.
Le lendemain, dans une ville non loin de la taverne, l'assassin entre dans une maison délabrée. Un autre homme l'y attend assis sur une chaise, une bourse à ses côtés.
--- J'ai tué la cible et viens chercher ma récompense.
--- Toujours aussi efficace, Fyrm. As-tu été vu ?
--- Les clients étaient tous soûls.
La bourse vole au travers de la pièce, et rencontre la main de Fyrm avant de disparaître promptement dans sa cape. Une odeur de moisissure imprégne ce lieu familier : c'est ici que le commanditaire donne ses contrats.
--- Au revoir, Kraal. Tu sais que tu peux toujours faire appel à mes services au besoin. Et je te prie de rappeler tes hommes qui sont à la sortie ; enfin, si tu veux les revoir vivants.
--- Rien ne t'échappe, comme toujours ! répond l'homme d'un ton confiant. Je me rapprocherai de toi si la nécessité s'en fait sentir.
Fyrm ressort comme il est entré : sans un bruit. Le soleil se lève tout juste. Les gardes déjà partis pour la relève, son départ se déroule sans encombre. Cette mission était simple ; pour un tueur tel que lui, Fyrm De La Nuit, il est presque étrange qu'il accepte ce genre de contrat. Malgré tout, il prend n'importe quel travail, quelles qu'en soient la difficulté et la rémunération. Ce ne sont ni l'argent ni la gloire qui motivent Fyrm. Il ne cherche pas à accomplir des prouesses techniques, quoique macabres. Il cherche autre chose, qu'il n'arrive pas à définir lui-même, mais qu'il saura reconnaître. Cela fait dix ans déjà qu'il exerce son métier. Dix ans qu'il poursuit sa quête, sans jamais en trouver l'objet. Alors il continue.
Il se dirige au travers des ruelles étroites avant d'émerger au plein jour, en plein milieu du marché. La longue rue est fortement animée. Les cris des marchands se confondent avec ceux des bêtes qu'on égorge ; les parfums des herbes se mêlent au fumet de la viande que l'on cuit ainsi qu'à l'odeur du pain tout juste sorti des fourneaux. Silhouette noire au milieu de ce tourbillon de couleurs, Fyrm n'en passe pas moins inaperçu. Ombre au soleil, fantôme diurne, cet homme passe, solitaire. Il connaît la prochaine étape de sa recherche.
Un noble local le fait mander pour une histoire de vengeance. Une insulte aurait été faite à son fils, et le père veut châtier celui qui a sali son nom. Se mouvant de ruelles en ruelles, il passe aussi par des boulevards et des rues plus fréquentées, l'assassin arrive à destination. Escaladant la grille, il atterrit souplement dans l'herbe grasse du jardin. Un molosse surgit en aboyant, les yeux hagards et pleins de haine. Faisant mine de mordre, il s'approche trop près, et tombe sonné par un coup de pied. Fyrm entre dans la demeure, les gardiens s'écartent légèrement, l'air inquiet. Pas un domestique ne croise sa route, et c'est dans cette éternelle solitude que Fyrm arrive dans le bureau privé du propriétaire.
--- Merci d'avoir accouru si vite, Monsieur De La Nuit, commence une voix mielleuse, à peine la porte ouverte. Je ne vous ferai pas l'insulte de vous exposer une nouvelle fois la situation, un maître tel que vous n'a besoin que d'une fois...
--- Donnez-moi le nom de la cible, ainsi que son lieu de résidence, afin que je puisse accomplir ma tâche.
--- Bien sûr, répond l'homme d'un ton légèrement plus sec. Il s'agit de Kyel Abrezza, le fils de cette famille. Comme vous le savez sûrement, ils résident dans le domaine non loin de la forêt bordant la côte.
--- Merci bien, je reviendrai d'ici demain soir pour la récompense.
L'assassin tourne les talons sans une parole de plus, et sort de la demeure, par le portail cette fois. Il se dirige vers le sud de la ville, le côté le plus éloigné de la mer. Près d'une heure plus tard, il entre dans un vieux corps de ferme à moitié en ruine. Il n'en ressort que six heures plus tard et se dirige vers l'écurie. Le bruit régulier des sabots heurtant le pavé l'accompagne pendant deux heures jusqu'à une immense demeure. Dans le crépuscule, ce manoir est d'une beauté peu commune, hypnotisant Fyrm quelques instants.
Se reprenant, il laisse sa monture près d'un arbre, et finit à pied. Souplement, il escalade une des façades et atteint enfin un balcon. La vitre de la baie coulisse sans un bruit. Un courant d'air agite légèrement l'épais tissu des rideaux, au travers desquels l'assassin vient de passer. La chambre à coucher est richement décorée : des meubles sculptés sont disséminés un peu partout, mais le plus impressionnant est le lit. Le pied de celui-ci est décoré de mille sortes de plantes exotiques, et des animaux habitent la scène paisible. Le sombre couteau étincelant jette soudainement un froid dans la pièce. Fyrm s'avance vers le jeune homme, Kyel, endormi au milieu des draps. Il n'arme pas son bras, il préfère agir de manière plus directe. Cependant un frottement le fait se retourner avant qu'il n'ait achevé son acte.
--- Je vous en prie, ne le tuez pas, supplie une voix tremblante à l'embrasure de la porte. Père s'est emporté contre mon ami car il m'a battu en duel, mais aucune injure ne me fut faite. J'annule la demande d'assassinat au nom de mon géniteur.
Un adolescent s'approche de l'ombre noire, serrant les poings d'un air mêlant la détermination, la terreur et la supplication. Fyrm change de position, pour faire complètement face au nouvel arrivant. Une lueur nouvelle illumine ses yeux, peut-être de la colère ? Tout compte fait, à y bien regarder, cela ressemble plus à de l'hésitation. Le tueur froid, pour la première fois de sa vie, hésite. Ce bref moment d'égarrement se termine cependant bien vite. D'un mouvement rapide, le gant noir vient rencontrer la tempe du brave ami de Kyel.

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