Chapitre 17 : Détermination

9 minutes de lecture

Dimanche 27 juillet — 09h13

Le trajet jusqu'à l'ambassade se fait en silence. Depuis Nippori Station, nous prenons la JR Yamanote Line en direction d'Ebisu. Comme lors du trajet entre le quartier de Yanaka et Nippori Station, l'ambiance est lourde.

Malgré l'événement de la veille, le retard des trains est dérisoire. L'engrenage japonais semble imperturbable. Je ne saurais dire si l'affluence est habituelle ou non, mais il y a peu de monde en ce dimanche matin dans la rame.

La plupart des usagers ont le nez sur leur portable, casque audio sur la tête. Malgré mon intention de ne pas regarder les écrans autour de nous, mon regard capte des bribes d'images. Les mêmes. Partout. Et, de temps en temps, je sens peser des regards sur moi.

Certaines personnes, comme Yuki et moi, évitent autant que possible de regarder les images de l'incident. D'autres passagers, eux, ont le regard perdu dans le vide. Comme absents.

Ils étaient sûrement à Shibuya lors de l'attaque. Ou alors, ils ont perdu des proches, me dis-je.

La ligne de train n'est pas souterraine. Elle serpente dans la capitale entre les bâtiments, au niveau de la route ou sur des passages surélevés.

À l'intérieur de la rame, les sièges bleus et verts sont placés le long des parois beiges, laissant au centre un large couloir au sol gris clair. Des barres verticales métalliques sont réparties à intervalles réguliers tout le long, donnant à l'ensemble un aspect sobre et fonctionnel. Et extrêmement propre par rapport aux métros parisiens que j'ai longuement côtoyés durant mon adolescence.

Yuki s'est assise. Les mains jointes posées sur ses cuisses. Sa robe bleue, légèrement froissée, laisse apparaître les bandes blanches qui cachent ses genoux écorchés.

Pour ma part, je préfère rester debout à cause de mes lombaires encore douloureuses. Je me tiens à l'une des barres verticales. Le sac de la pharmacie pend le long de ma jambe. J'observe le paysage urbain défiler sous mes yeux.

L'activité semble continuer dans la capitale nippone. À se demander si ce que l'on a vécu hier a vraiment existé. Tout à l'air parfaitement normal.

Puis, après un certain temps de trajet, je remarque un changement. Le train se déplace à plusieurs mètres au-dessus de la circulation. Le trafic s'amplifie et les embouteillages s'accumulent. Les trottoirs sont plus remplis. Les badauds semblent s'agglutiner vers divers points. La vitesse du train me permet de voir rapidement quelques banderoles ainsi que des barrages de police, renforcés par l'armée japonaise, répartis sur différentes rues. Nous passons au-dessus de l'un d'eux. Puis, en dehors des patrouilles circulant pour s'assurer que personne ne traîne dans les rues, j'aperçois un second barrage plus loin, composé de divers blindés.

Je regarde du coin de l'œil l'affichage électronique qui confirme ce que j'avais déjà compris. Sur l'affichage, je lis en anglais : "Next Shibuya".

Je ne peux m'empêcher de laisser échapper un faible sourire ironique : L'endroit où je suis devenu un meurtrier, hein ?

Mon visage se reflète dans la fenêtre du train. Je ne sais pas s'il est là depuis le début, mais il me donne l'impression de me revoir recouvert de sang. Je secoue la tête de gauche à droite pour chasser cette pensée.

Ça suffit espèce d'idiot.

Inquiet, je jette un œil de côté vers Yuki. Ses mains se sont crispées. Ses doigts ont blanchi à force de les appuyer sur ses cuisses. Froissant davantage sa robe. Elle a fermé les yeux et a l'air de prendre une lente inspiration avant de les rouvrir. Elle sent mon regard posé sur elle. Elle tourne son visage vers le mien et hoche doucement la tête avec un sourire qui se veut rassurant. Néanmoins, elle change de place afin d'être plus proche de moi.

Contrairement à moi, elle savait qu'on repasserait par Shibuya. Ce détail explique ses tremblements et son regard inquiet avant de partir.

Je tapote rapidement sur mon portable une phrase dans l'application de traduction. Je lis dans un murmure les phrases écrites en romaji :

«Yuki-chan, tu es vraiment courageuse. Encore merci d'avoir accepté d'être ma guide. Et désolé. J'aurais dû regarder si le trajet pour aller à l'ambassade passait par Shi...»

Je ne finis pas ma phrase. Une légère plainte à ma droite me dissuade de continuer.

Avec une légère hésitation, elle me prend délicatement le portable dans ma main que je lâche sans hésiter.

D'une voix basse, elle murmure en japonais dans le micro de mon téléphone. Tout le long de son message, elle ne me quitte pas des yeux. J'ai l'impression de discerner un léger sourire quand elle parle.

Elle lit ce qui est marqué dans sa langue avant de me redonner le portable. Satisfaite.

Avec curiosité, je lis la traduction :

«Je suis courageuse car... tu es là. Et puis... je suis ta Guide-chan. C'est moi qui ai choisi de passer par ici. Et si jamais il se passe quelque chose, mon héros — Je comprends maintenant le léger sourire — est là pour me protéger.»

Je ne peux m'empêcher de tiquer sur le mot héros. Mais bon, venant d'elle, je peux bien l'accepter non ?

Un rictus amusé que je ne parviens pas à retenir étire mes lèvres, ce qui semble ravir l'adolescente.

Je lui réponds en français, taquin et faussement réprobateur :

«J'ai l'impression que tu prends un peu trop tes aises jeune fille.

Je laisse échapper un soupir avant de rajouter d'une voix feutrée et chaleureuse. — Mais bon, si c'est toi, je l'accepte. Yuki-chan.»

Mon ton et le timbre de ma voix suffisent à lui faire baisser la tête. Les joues rougissantes, elle cache sa bouche derrière sa main.

À l'approche de la station de Shibuya, le train réduit sa vitesse avant d'entrer dans une structure en béton avec des piliers et des poutres en acier apparents.

Comme je m'y attendais, le train ne s'y arrête pas. Les quais sont déserts. Des barrières métalliques jaunes et noires complétées par des panneaux sur fond rouge avec des caractères blancs sont disposées à toutes les entrées et sorties permettant l'accès à Shibuya.

Nous sortons à peine de l'autre côté du bâtiment qu'une forte détonation se fait entendre suivie d'un bref tremblement qui fait sursauter tout le monde dans la rame. Les bâtiments empêchent de localiser exactement d'où vient le bruit. Pourtant, on sait tous d’où cela provient. Le Portail.

Une fraction de seconde plus tard, plusieurs détonations en continue retentissent.

Les mitrailleuse et autres armements crachent le feu.

Les usagers lancent des regards apeurés autour d'eux. Certains ont bondi de leurs sièges. D'autres regardent le ciel par les fenêtres.

Yuki, instinctivement, se lève et enserre ma taille dans ses bras, qui m’arrache un gémissement de douleur, et pose son front contre mon torse.

Malgré la situation, je ne peux m'empêcher d'ironiser :

Une sensation de déjà-vu, tiens. Hier, c'était des soldats japonais. Aujourd'hui, une explosion. Mais le résultat est le même : Yuki qui m'enserre comme un étau.

Yuki tremble contre moi. Je tapote doucement son dos, luttant contre mes lombaires douloureuses pour rester droit.

Je lui dis d'une voix rieuse malgré mon souffle coupé :

«Putain, tu as une sacrée force dans les bras pour une gamine. Tu vas finir par me briser en deux.»

Elle bredouille un «Désolée» avant de desserrer doucement son étreinte sans me lâcher pour autant.

Je soupire, résigné, sans la repousser. Je me décide enfin à regarder par la fenêtre.

Le train continue sa route en accélérant pour reprendre sa vitesse de croisière malgré le vacarme.

Une fumée noire s'élève dans le ciel derrière les immeubles.

Deux hélicoptères d'attaque passent juste au-dessus de nous, à basse altitude, avant de disparaître dans les rues adjacentes en direction des coups de feu.

Des rugissements retentissent au loin. Les mêmes que la veille. Ceux des créatures volantes sorties du portail.

De nouveaux bruits assourdissants indiquent que les AH-64D font leur œuvre sans pitié.

Nous ne verrons pas l'ombre d'un assaillant ou d'une créature depuis le train. Seulement le bruit des combats qui s'éloignent de plus en plus avant de s'estomper.

Mais, je ne m'inquiète pas plus que ça. J'ai été aux premières loges lors de la contre-attaque de la JSDF. J'ai vu l'équipement moyenâgeux des envahisseurs.

Et si on ne voit pas l'assaillant, c'est que l'armée japonaise arrive à les contenir.

Pour autant, la détonation que l'on a entendue m'interroge.

Ce seul et unique bruit est arrivé avant la réaction japonaise. Pourquoi ? Qu'est-ce que c'était ? Forcément une action de l'assaillant qui a provoqué la riposte. Mais à quoi ripostaient-ils ? Il ne me semble pas avoir vu d’arme particulière hier chez l’assaillant pouvant provoquer une telle explosion ou un tel tremblement.

Plus ma réflexion progresse, plus un sourire s'élargit sur mes lèvres sans que je parvienne à le refreiner. La curiosité l'emporte sur la peur.

Yuki :

Je sais que je fais mal à Julien en serrant mes bras autour de lui. Je l'entends gémir de douleur quand je le fais. Mais... je n'arrive pas à m'en empêcher. Et ces bruits... si assourdissants... c'est tellement effrayant. Mes mains sont moites. Je tremble encore. J'ai les larmes qui ne sont pas loin de couler. Mais... je les retiens.

Cette main qui me tapote maladroitement le dos et la proximité de Julien me permettent de me contrôler.

Je sens la chaleur rassurante de sa peau au travers de sa veste de samue sur mon front. Les bruits réguliers des battements de son cœur m'aident à reprendre courage.

Je sens le train ralentir. La prochaine station, c'est la nôtre. Ebisu. Juste après... après Shi... Bref. La suivante.

Si proche.

Tout va bien. Je ne suis pas seule.

Je lève la tête pour dire à Julien que l'on descend ici et... c'est là que je le vois. Son regard perdu à l’extérieur. Et... son sourire.

Un frisson.

Ma poitrine me serre.

Je ressens une boule au ventre.

Je ne comprends pas pourquoi j'ai cette sensation en voyant ce sourire.

Je déglutis pour reprendre mes esprits. Le train est sur le point de s'arrêter.

Je m'écarte de lui.

Son sourire disparaît. Il baisse la tête. Interrogatif. Une lueur d'inquiétude dans le regard.

Il est toujours là. Mon héros.

Mais... la sensation ne disparaît pas totalement. Elle reste tapie. Je le sens.

Je montre du menton la station d'Ebisu.

« Oniichan, on descend. »

Julien :

Il me faut une demi-seconde pour comprendre que nous descendons ici.

Maintenant que Yuki m'a lâché, je mets mes mains sur mes hanches. J'en profite pour étirer mon dos blessé. Tentative rapidement avortée à cause de la douleur.

Le sac plastique dans lequel se trouvent les fournitures médicales pendouille le long de ma cuisse. Promesse d'un soulagement bienvenu.

Le train s'immobilise. Les portes s'ouvrent.

La station, visuellement, n'est pas si différente des autres.

Comme à Nippori Station, il y a peu de monde. Quelques personnes font néanmoins la queue devant les portes. La plupart ont les yeux baissés. D'autres tremblent. Certains ont les mains sur leurs oreilles.

Lorsque je sors du wagon, j'entends de nouveau au loin les bruits des hélicoptères de combat et de leurs mitrailleuses qui continuent leur œuvre.

Nous sommes à peine sortis que les personnes qui attendaient pour rentrer dans le train se précipitent à l'intérieur.

Yuki me prend d'elle-même la main que je serre légèrement par réflexe. Je sens que ses tremblements ont de nouveau repris. Je remarque ses yeux humides mais... ce même regard déterminé que j’ai déjà vu chez elle.

Je regarde ma montre. Il est 09h55. De toute façon, nous ne sommes pas pressés.

Je m'apprête à lui proposer de s'asseoir quelques instants pour se calmer, mais je la vois prendre une lente inspiration avant de me tirer doucement par la main pour me guider jusqu'à notre destination.

Je me laisse faire, sa petite main tremblante serrée dans la mienne.

Lexique :

Ebisu : Station de la JR Yamanote Line, la plus proche de l'ambassade de France à Tokyo (quartier de Minami-Azabu).

JR Yamanote Line : Ligne de train circulaire emblématique de Tokyo qui dessert les principales gares de la capitale (Shibuya, Shinjuku, Tokyo, Ikebukuro, etc.). JR = Japan Railways.

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