Chapitre 20 : Seul

6 minutes de lecture

Dimanche 27 juillet - 10h34 :

Une voix féminine grave et autoritaire s'élève de l'autre côté de la porte, intimant à l'officier d'entrer.

Les autres voix s'estompent quand le lieutenant-colonel ouvre la porte. De ma position, je ne vois rien de l'intérieur. Il s'adresse à l'ambassadrice avec une aisance qui m'impressionne :

« Mme l'Ambassadrice, je vous amène Garin ainsi que la jeune fille. »

« Je vous remercie, Durand. Faites-les entrer ! »

Je ne peux m'empêcher d'être impressionné par l'autorité naturelle de cette femme, qui rajoute à l'intention des autres personnes avec elle :

« Laurent, je vous remercie pour les derniers rapports. Je vous laisse la permanence téléphonique. Veillez aussi à prévenir les différents organismes de l'arrivée du gendarme Garin dans nos locaux. Moriyama-san... je vous suis reconnaissante d'avoir accepté de rester entre nos murs aussi longtemps malgré les épreuves que vous avez vécues hier. Vous êtes sûr que tout va bien et que vous n'avez pas besoin de soins supplémentaires ? »

Un timbre plus mesuré avec un fort accent lui répond :

« Tout va bien, Le Grapier-san, » Il semble buter un peu sur le nom de l'ambassadrice. « Je vous remercie pour votre sollicitude. »

Je peine à retenir un sourire en reconnaissant la voix du vieux diplomate. L'entendre directement me rassure plus que je ne le pensais. La petite fossette sur la joue gauche de Yuki ne laisse aucun doute sur ses émotions.

Durand s'écarte pour laisser passer le secrétaire. Ce dernier me lance un regard fatigué que je lui rends distraitement, puis disparaît par une porte attenante au bureau de l'ambassadrice.

L'officier fait signe à Yuki et à moi-même d'entrer :

« Soussa, vaquez à vos tâches habituelles, » dit-il avec autorité.

Avec un bref signe affirmatif, le brigadier-chef chuchote des mots d'encouragement en japonais à Yuki. Lorsqu'il tente de lui ébouriffer les cheveux, la jeune fille s'écarte et me prend instinctivement le bras. Si le mouvement de recul de Yuki le blesse, il le cache habilement derrière un sourire compréhensif.

Taquin, il me dit en faisant un clin d'œil à Yuki :

« Je vois, ce geste est réservé à son oniichan, n'est-ce pas ? »

Il esquisse un geste vers mon épaule droite, puis se ravise au dernier moment. Je lui réponds sur le même ton :

« En même temps, vu comment tu me l'as broyée tout à l'heure, ce n'est pas étonnant. »

Un souffle d'impatience et d'agacement de la part de Durand empêche Soss de répliquer.

À la longue, ce petit manège commence sérieusement à me gonfler.

Mais je m'exécute, comme à mon habitude, et j'entre enfin dans le bureau avec Yuki, suivi de l'officier qui ferme le battant derrière lui.

Je me mets à trembler — est-ce dû à la fraîcheur de l'environnement ou à la pression qui monte, je ne saurais le dire. Une légère odeur de cuir mélangée avec celle du café froid et du thé plane dans l'air. En cette fin de matinée, les rayons du soleil illuminent les nombreux ouvrages rangés sur de larges étagères. Au centre, un imposant bureau en bois sombre supporte divers documents empilés soigneusement, un clavier, un écran d'ordinateur et un téléphone fixe. Sur les murs blancs, je remarque les habituels drapeaux français et japonais entrecroisés ainsi qu'une photo officielle du président français, Jean-Marc Devereaux.

Installés dans de petits fauteuils en cuir marron à notre droite, l'ambassadrice ainsi que le diplomate nous attendent dans un espace aménagé pour les réceptions. Un plateau de porcelaine élégante, vide, est posé sur une table basse. Sur un meuble, une machine à café à grains me fait de l'œil.

À notre entrée, le vieil homme japonais se lève de son fauteuil avec une mine de circonstance qui me fait hésiter sur le ton à employer. Le Takeshi que j'ai maintenant devant moi est aux antipodes du Takeshi de la veille que j'ai dû bousculer dans la ruelle en lui gueulant dessus. J'ai devant moi un diplomate japonais pleinement dans son rôle. Seuls les cernes trahissent les épreuves passées. Sous le costume impeccable, rien ne laisse deviner la plaie que j'ai sommairement pansée la veille avec un pan de ma veste.

Alors que je me prends la tête sur le protocole à suivre, Yuki fait fi des convenances japonaises habituelles et s'avance timidement, une moue discrète aux lèvres :

« Takeshi-san... »

Je ne comprends pas les paroles de Yuki. Mais l'ambassadrice agrandit brièvement ses yeux lorsqu'elle se lève de son fauteuil en entendant la jeune fille s'adresser ainsi à son aîné. J'entends Durand s'agiter.

À force de regarder des animes ou de lire des mangas, je sais que cette familiarité chez la jeune fille n'est pas commune. Mais... contrairement aux deux autres personnels de l'ambassade, je comprends et conçois cet écart. Les événements de la veille ont bouleversé bien des repères. Le fait que les Nakamura aient hébergé un étranger en est la preuve la plus parlante.

Le temps se fige quelques instants. Puis le visage du diplomate s'éclaircit lorsqu'il prend le sac plastique des mains de Yuki avant de s'adresser à moi en français :

« Julien-san, merci pour les bandages. »

Il s'incline brièvement du buste, ce qui surprend visiblement Le Grapier et Durand, avant d'ajouter :

« Yuki m'a expliqué que c'est toi qui as eu cette attention parce que tu as cru m'entendre lors de ton appel. Merci beaucoup. »

Je me sens rougir devant le vieux diplomate. Mes lèvres s'étirent malgré moi.

Ça reste le Takeshi que j'ai rencontré hier on dirait.

Pourtant, je ne peux m'empêcher de me méfier.
Ça reste un politicien. Puis-je vraiment lui faire confiance ? Il m'a déjà suivi et couvert face aux autorités japonaises, prenant ses responsabilités. Mais ce qui est valable la veille ne l'est peut-être plus aujourd'hui. La situation restait exceptionnelle. Peut-être n'avait-il accepté qu'en remerciement du fait que je lui avais sauvé la vie ? Or aujourd'hui, qu'en est-il, maintenant qu'il officie pleinement dans sa fonction ?

Un léger vertige.

Me prendre la tête ne m’avancera à rien. Et, de toute façon, pour atteindre mon objectif, l’appuie de Takeshi est une pièce essentielle.

Sincère, je réplique à Takeshi :

« Je suis rassuré de vous voir en forme, Takeshi-san. »

Je tends en premier ma main vers lui, sous le regard désapprobateur de l'ambassadrice qui tente de dire quelque chose en vain :

« Monsieur Gar... »

Mais Takeshi la coupe dans son élan en répondant à ma poignée de main. Je rajoute, taquin :

« Vu les images qui tournent partout où je vous bouscule sans ménagement, il faut bien que je montre patte blanche non ? »

Avec un rictus discret, le diplomate réplique en lâchant ma main :

« Je n'en attendais pas moins de toi, Julien. Je saurai me souvenir de ces attentions lorsque je serai interrogé par les médias. » Sans me laisser le temps de réfléchir à sa dernière parole, il enchaîne avec sérieux : « Et... -san ? »

Je me tends à sa question.

Putain, je le savais, tous les mêmes !

Le Grapier, qui semblait être l’affut pour intervenir, lance d’une voix cassante :

« Excusez-le, Moriyama-san. Monsieur Garin ! » Elle me foudroie du regard. « La jeune fille passe encore. Mais pour vous c’est Moriyama-sama. Est-ce clair ! Et quand comptiez-vous me saluer ? Ca fait depuis hier soir qu’on essaie de vous joindre ! »

Je baisse la tête, ne sachant pas quoi répondre. Je suis épuisé. Je repense à ce que j’ai entendu juste avant de pénétrer dans la pièce :

Fais chier... seules les diplomates peuvent avoir de la bienveillance ou une certaine compréhension de leurs états ? Moi, simple, gendarme qui a aussi vécu l’enfer hier je ne fais que de me prendre des réflexions depuis le début ? Je le savais qu’on allait me reprocher de ne pas être venu plus tôt à l’ambassade... mais je ne peux pas m’empêcher d’être déçu... et Takeshi...

Je sens le découragement, la colère et la déception envahir mon esprit.

Je suis fatigué. Qu’est ce que j’espérais franchement ?

Je vois Yuki m'observer avec inquiétude. Me voir me briser devant ses yeux me fait un pincement au cœur. Pourtant, je continue de plonger. Je sens des larmes me piquer les yeux. De rage. D'impuissance peut-être. Je n'arrive plus à réfléchir convenablement. Une pensée tourne en boucle dans ma tête.

Je suis seul.

Lexique :

Hiérarchie et respect des aînés (Japon) — Le respect envers les personnes plus âgées ou de statut supérieur est profondément ancré dans la culture japonaise. Toute familiarité perçue comme excessive d'un jeune envers un aîné, surtout dans un cadre officiel, est considérée comme un manque de savoir-vivre. Dans ce contexte, le suffixe attendu est normalement -sama et non -san.

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