Le concours
Chacune tirait ses ingrédients, remplissait son chaudron à l’eau du fleuve, puis réfléchissait à la meilleure manière de procéder. Elles s’élancèrent entre les arbres pour ramasser mousses et autres plantes arrachées ci et là, s’empressant de collecter tout avant leurs collègues.
Mélisandre, elle, était plutôt confiante. En vérité, ce défi figurait parmi ceux qu’elle avait prévu. Bien que ce soit une expérience qu’elle n’avait jamais exécuté auparavant, elle en avait déjà listé les ingrédients et conjecturé le procédé. Avec diligence et une méthode scientifique, elle tria ses ingrédients, et vérifia que tout était en parfait état. Le cœur de satyre, bien sûr, du sperme de pendu, des ongles de mort enterré depuis sept nuits, quelques résidus d’araignée écrasés, du placenta et une foultitude de plantes, champignons, et pierres arcaniques. Elle plaça tout minutieusement à côté de son chaudron et alluma un feu pour y faire bouillir un solvant avant d’y mettre ses ingrédients. Bien sûr, elle prit pour cela l’eau des ruisseaux croisés, qui était imprégnée de pouvoirs magiques.
Chaque sorcière se retrouva bientôt à un coin de la clairière, devant son propre chaudron. Elles lançaient de temps à autres des regards fielleux les unes vers les autres, pour s’assurer qu’elles n’étaient pas copiées.
Petra, qui à l’annonce du défi avait eu plutôt l’air paniquée, avait maintenant une mine fière et confiante. Elle mélangeait ses ingrédients dans un grand chaudron d’argent, l’air nonchalant et un grand sourire satisfait aux lèvres. Ses coups d’œil furtifs semblaient se forcer à mépriser ses consœurs, comme si sa seule crainte était qu’on ait eu la même idée qu’elle.
Franciska, pour sa part, agissait avec un empressement terrifiant. Tout était balancé dans son chaudron qui bouillait si vivement qu’il lui fallut plusieurs fois rajouter de l’eau pour éviter que sa mixture ne brûle. Elle paraissait savoir où elle allait, mais y aller n’importe comment. Des fumées d’abord verdâtres puis multicolores émergèrent de son chaudron, et elle se pencha dessus pour les humer. Respirant cette mixture affreuse, elle écarquilla les yeux, eut un hoquet, et, sous les yeux effarés des trois autres sorcières, Franciska vomit dans son chaudron, un mélange noir jaune et vert de bile bouillonnante lui jaillissant de la bouche et du nez pour se mélanger à la mixture. Elle toussota, cracha, et finalement quand elle se ressaisit attrapa une fiole de potion à sa ceinture et la vida dans son chaudron avec un empressement paniqué. Nyarlathotep ricana, ce qui était assez rare pour glacer le sang des quatre jeunes sorcières.
Isabelle, pour sa part, regardait moins son chaudron que ses collègues. Elle jeta avec peu d’ardeur une foule de choses ramassées dans les poches de son habit, et fit monter une épaisse fumée noire comme de l’encre. Il était difficile de lire quoi que ce soit dans ses yeux, ni inquiétude ni assurance. Rien.
Mélisandre prit son temps, tout d’abord. Elle dépiauta ses ingrédients, les pressa, les râpa ou les éminça avant de les incorporer savamment dans sa mixture. Elle retira parfois son chaudron du feu, car certaines phases du processus nécessitaient moins de chaleur que d’autres, et au final c’est l’esprit et le corps très fatigués qu’elle parvint au lieu final de son expérience, et ajouta le dernier ingrédient, le cœur de satyre, qui fondit comme de la graisse dans un bouillon, décomposant sa chair. Puis elle fit monter la température de sa mixture un instant vif pour provoquer la réaction, avant d’éteindre définitivement le feu pour laisser la recomposition se faire à l’intérieur du chaudron qui était désormais une vasque de matière organique en plein assemblage.
Mélisandre fut la dernière à finir. Nyarlathotep, avec un sourire mesquin, décida de l’ordre dans lequel les sorcières produiraient leurs résultats. Toutes quatre, elles retinrent leur souffle, comme Isabelle passait la première.
Celle-ci, toujours un visage impassible, fit bouillir sa mixture jusqu’à ce qu’elle se soit presque entièrement évaporée en une fumée noire âcre. Puis elle jeta un coup d’œil à l’intérieur du chaudron, et avec ce qui ressemblait presque à un semblant de sourire, elle y plongea les deux mains. L’animal qu’elle attrapa n’était autre qu’un chat noir, tout neuf, quoi que couvert de suie. Elle le leva au dessus de sa tête pour bien le montrer, et puis serra l’animal dans ses bras, le chat commençant déjà à miauler puis ronronner.
« Ça a très bien marché. » fut tout ce que la jeune sorcière trouva à dire. Nyarlathotep pencha son corps noir en avant et passa une langue fourchue sur ses lèvres.
« C’est bel et bien une réussite. Mais un peu décevant de ne voir surgir qu’un petit animal comme celui là. Avec de telles compétences vous pourriez faire plus encore.
Isabelle se contenta de hausser les épaules sans cesser de câliner son chat.
« À Petra… » la déesse extraterrestre tourna ses deux yeux de braise vers la flamboyante sorcière blonde.
« Je ne crois pas vous décevoir. »
Petra avait couvert son chaudron d’un couvercle pour laisser reposer la mixture. Avec un sourire narquois, elle posa la main sur la poignée du couvercle.
« J’espère que vous êtes tous prêts.
- Inutile de faire durer le suspens, Petra. Qu’as-tu fait ?
- Oh, eh bien là où mes collègues n’ont pensé qu’à créer un animal vivant, je me suis dit, mais que ferait une vraie sorcière puissante ? Et bien, en créer bien plus bien sûr ! »
Elle souleva le couvercle, et très vite un chaos d’ailes et de sifflements ultrasoniques envahit la clairière. Des chauve souris jaillirent du chaudron, d’abord une, puis dix, puis vingt, puis cent, et elles emplirent l’air, noircissant la lumière des feux, voletant entre les arbres, harassant les cheveux des autres sorcières qui durent les chasser à grandes gifles. Petra riait, elle était extatique.
« J’adore les chauve-souris ! Je les adore ! Ne sont-elles pas merveilleuses ?
- Si je comprends bien, tu estimes que la quantité importe plus que tout le reste ? Demanda Nyarlathotep d’un ton neutre.
- D’abord, oui, ensuite, pas seulement. Je n’ai pas juste créé un animal, ni même une nuée d’animaux. Ces chauve-souris n’appartiennent à aucune espèce connue. J’ai créé une nouvelle espèce de chauve-souris, une espèce entière, et elles sont si nombreuses qu’elles pourront bientôt se reproduire, se multiplier, et investir tout le pays. Que dites vous de ça ?
- Intéressant, en effet. » fit Nyarlathotep cependant que des chauve souris voletaient en cercle autour d’elle. La déesse esquissa un geste de la main, et aussitôt les mammifères volants brisèrent le cercle et se dispersèrent dans les bois. À la grande déception de Petra qui adorait sentir leur présence.
Le regard de la divinité extraterrestre se posa ensuite sur Mélisandre.
« Mélisandre, jeune fille, tu as quelque chose à nous montrer de mieux peut-être ? »
L’intéressée prit soin de s’assurer que ses gants soient bien en place, puis ausculta méthodiquement sa mixture. Il lui fallait être la plus précise possible.
« Je crois bien, si les choses fonctionnent comme prévues, que vous serez satisfaite, Déesse. »
Mélisandre surveilla les remontées de moisissures qui s’agglutinaient comme de l’écume sur la surface de son liquide, elle le surveilla avec une grande attention, et quand elle vit émerger des bulles, elle plongea aussitôt en un geste vif les deux mains dans le liquide opaque de son chaudron. Puis elle tira pour soulever la chose. Il était plus lourd que ce qu’elle avait imaginé.
« Le voilà ! Je crois que c’est une réussite. »
Elle extirpa du chaudron un corps neuf et rose luisant, qui agitait très mollement deux petits bras et deux petites jambes. Son visage se déforma immédiatement pour pleurer et hurler de vive voix. C’était un bébé nouveau né que Mélisandre tenait par les aisselles, comme on tiendrait une plante vénéneuse : le plus éloigné possible d’elle.
Les cris de l’enfant emplirent très vite la clairière. Mélisandre vit sur le visage de ses consœurs la stupéfaction et la frustration. Même Petra était bouche bée et sans voix, parfaitement consciente, même elle, qu’elle avait été totalement ridiculisée par cette prouesse.
« Et voici, ma déesse, ma création, avec moult efforts et l’application de savoirs qui me sont uniques, j’ai créé un être humain parfait, en excellent état entier ainsi que vous pouvez le voir. Nous pourrions même l’ouvrir pour nous assurer que ses organes internes soient les bons et aux bons endroits si le fait qu’il semble fonctionner en tout point comme un humain de cet âge ne vous en convainc pas déjà. »
Mélisandre souriait, même si les cris de l’enfant lui vrillaient les oreilles. Avec ce coup là, elle était sûre de gagner. Avoir recréé le corps, l’âme et l’esprit humain en n’utilisant que de la matière inerte et morte pour base était un prodige que même les plus grands alchimistes enviaient. À ses yeux, c’était là ce que Nyarlathotep avait réellement demandé. Prouver qu’elles avaient transcendé par leur savoir de sorcières les limites basiques de ce qui fait la vie et de ce qui fait l’humain. Mélisandre avait démontré qu’elle savait comment construire et donc déconstruire un humain par pure alchimie et magie, prouvant ainsi qu’elle savait de quoi se faisait la vie, l’être, et l’humanité.
Nyarlathotep regarda la chose, visiblement interloquée. Puis une main caressa son menton. La déesse émit un soupir.
« Un humain. Évidemment. Voyons la suivante. Ne me déçois pas Franciska. »
Mélisandre fronça les sourcils. Même en admettant que Nyarlathotep devait-être peu impressionnée par la nature humaine en elle même, elle croyait la déesse suffisamment impliquée dans les affaires des sorcières pour comprendre quel prodige c’était pour un humain d’ainsi créer un autre humain. De ce fait, Mélisandre devenait l’équivalent d’une déesse. Que pouvait-il bien lui manquer pour exciter l’esprit alien de Nyarlathotep ?
Franciska, pour sa part, se tenait, toute chaotique, au milieu d’un échappement épars de fumées multicolores qui dansaient de manière incohérente dans un ciel nocturne où les étoiles semblaient s’accrocher avec peine. La sorcière rousse eut un sourire gêné. Elle tremblait de tous ses membres, mais il était impossible de dire si c’était une sourde terreur ou une excitation jaculatoire qui secouait tous ses organes de la sorte. Elle approcha une main tremblante de la substance dans son chaudron, et quand sa peau blanche fut en contact avec le liquide noir pétrole qui y bouillonnait en fumant rageusement, elle eut un frisson de douleur et laissa même jaillir un petit gémissement aigu. Sa main finalement se referma sur quelque chose qu’elle extirpa péniblement du chaudron de bronze.
Elle la tira d’un coup sec, faisant goutter de l’acide empoisonné sur le sol. Mélisandre plissa les yeux pour essayer de comprendre ce qu’était cette chose, mais c’était peine perdue. Dans la main de Franciska, une sorte de sphère noirâtre aux reflets organiques, une masse purulente et gigotante comme un agglomérat de serpents à moitié liquide, s’agitait, se débattait, et couinait avec des sons stridents, multiples, sortant d’innombrables organes ne ressemblant à rien de connu, et dont les sonorités n’étaient qu’en partie seulement perceptibles pour l’humain. Les sorcières eurent un mouvement de recul, et toutes trois se bouchèrent les oreilles pour atténuer les piaillements insupportables du monstre. Cette chose ne faisant qu’un peu plus que la taille du poing, était vivante, une masse de tentacules et d’autres organes conglomérés selon un schéma incompréhensible et illogique, mais il fonctionnait, de manière horrible. L’indicible chose vivait, bougeait, parlait peut-être même, sans pour autant être quoi que ce soit de ce que le mot « vie » peut désigner sur Terre. Ça n’avait rien à voir avec quoi que ce soit sur cette planète, sinon peut-être une vague familiarité avec quelques abominations des abysses sous marins, la capacité de respirer l’air et de s’y tordre en gémissant en plus.
Nyarlathotep, fortement penchée vers cette chose horrible, la contemplait avec de grands yeux où brillaient toutes les étoiles de l’univers. La déesse était fascinée, et en un état de joie tel que son corps fit apparaitre un large sourire carnassier d’une oreille à l’autre sans même que ce ne soit l’intention de l’entité.
« Magnifique… quelle création magnifique… Cette beauté, cette grâce… la vie sous la forme qu’elle devrait réellement avoir. »
Franciska se força à sourire, malgré la douleur sourde que lui faisait l’acide sur sa main ainsi que la griffure des tentacules de sa bête.
« Merci déesse. J’y ai mi toute mon âme… »
Nyarlathotep se redressa.
« Mes filles ! Nous avons une gagnante ! Pour avoir eu l’esprit capable de transcender l’idée de vie telle que connue sur sa planète, avoir songé au delà de ce que sont les étoiles, avoir su trouver la vérité de ce qu’est la beauté au delà des considérations des insectes insignifiants que vous êtes vous autres humains, Franciska Sikoly, je te désigne pour être porteuse d’une fraction de mon pouvoir. Tu pourras désormais porter la parole d’Azathot, et acquérir des dons magiques au delà de toute considération, en échange de ton corps. Acceptes-tu ? »
Des larmes coulèrent sur les joues de Franciska, même s’il était difficile de dire si c’étaient des larmes de joie ou une manifestation de la douleur insupportable qui la vrillait de toute part.
« Je le désire plus que tout au monde, déesse ! Aidez moi à transcender cette chair ! Aidez moi à découvrir les sens et les formes que ce monde me cache ! »
Cependant, l’apparence humaine de Nyarlathotep se désagrégeait lentement, sa peau noire se déchirant pour révéler une chair verte et couverte d’écailles. Une puanteur intolérable envahit toute la clairière, si immonde et répugnante que l’eau des rivières inversa son cours pour fuir, la faune et la flore de se flétrir, et les trois autres sorcières d’être prises de nausées, de saigner du nez et de vomir.
« Parfait. » fit une voix qui n’était rien d’autre qu’un vrombissement lointain comme les ailes d’un frelon monstrueux venu d’au delà des étoiles.
Nyarlathotep ne ressemblait plus à rien sinon à un immense tentacule unique, fragment de chair alien gigotant qui se précipita sur Franziska en un gargouillis putride. La chair se décomposa, fusa en liquide par tous les orifices du corps de la jeune sorcière qui hurla en épectase.
Isabelle prit son chat sous le bras et s’enfuit à travers le bois sans se retourner. Mélisandre vit cela, et tourna les yeux vers Petra pour rencontrer les iris noirs de sa consœur Elles étaient toutes deux paralysées par la même question. Deux sentiments contraires brulaient dans le cœur de Mélisandre, entre un besoin vital de quitter l’endroit où un prodige abject allait se produire pour sauver sa santé physique et mentale, et sa soif inextinguible de connaissance qui la poussait, par fascination à rester ici et contempler de ses deux yeux le prodige formidable qui ferait de Franciska une demi-déesse sorcière à l’apothéose affreuse.
Des stries jaunes jaillissaient du corps de son ancienne amie, dont la peau se décomposait et se régénérait à toute vitesse dans un cycle infernal. Des soupir de souffrance et d’extase émanaient de sa bouche, avant que celle-ci ne se change en une abominable paire de mandibules pour se rétracter et redevenir une bouche humaine. Mélisandre, finalement, resta là. Petra prit ses jambes à son cou. Les yeux gris de la sorcière étaient fixés sur ce prodige de couleurs et d’altérations se fusionnant, se divisant et se reconstruisant de manière illogique sous ses yeux. Jusqu’à-ce que Franciska retombe mollement sur le sol, et que tout son, toute lumière, toute couleur cesse. Franciska avait repris à peu près sa figure humaine, n’étaient quelques filaments de chair étrangers courant sur ses bras et près de ses yeux.
Mélisandre s’approcha doucement, prudemment. Son amie avait le visage planté dans le sol, immobile. Mélisandre la retourna délicatement pour voir des sangsues couleur cendre courir sous la peau du visage de la sorcière rousse. Avec curiosité, elle ausculta le corps de Franciska, mais cette dernière finit par se réveiller et darder sur Mélisandre deux yeux verts aussi luisants que des étoiles blafardes.
« Mélisandre… Mélisandre… Mélisandre… »
Chaque fois qu’elle répétait ce nom, sa voix se modifiait, comme si elle émanait d’une personne différente à chaque fois parlant par la même bouche. Mélisandre resta tétanisée par la peur et fut totalement incapable de bouger lorsqu’une main de Franciska vint doucement caresser ses cheveux puis sa joue.
« Ma belle… belle amie… Mélisandre… c’est formidable ! Que le monde devient beau quand j’en vois toutes les dimensions. Je vois à la fois ton extérieur et ton intérieur. Les quatre yeux qui te servent à voir et ne pas voir. l’intérieur de ton corps qui est tout rouge. L’espace entre deux tranches de ta chair. La barrière étroite et noire entre ton âme - ou ce qu’il en reste - et ton esprit… Le fourmillement minuscule du cerveau, et celui des étoiles, et des messages qui transitent par toi sans que tu le sache. Oh que j’aime voir ta peau en même temps que ce qu’il y a derrière… »
Son visage et son timbre manifestaient un calme et une plénitude qui, si ils étaient étranges chez un humain, étaient d’autant plus impressionnants chez Franciska.
« Il y a aussi toutes ces choses que je ne peux pas te dire… oh quel dommage… j’aurais tant aimé pouvoir te montrer… dommage… »
Mélisandre tremblait d’effroi désormais. Elle rassembla péniblement son courage et se releva. Elle voulut dire quelque chose, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Franciska ne bougea pas, inerte au sol, ses yeux luisants suivants la chair de Mélisandre comme elle bougeait. La sorcière ravala sa salive, et finalement fit demi-tout pour prendre la fuite elle aussi, les larmes aux yeux, laissant la clairière entièrement à ce qui avait été Franciska.

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