Le Perçant Destin d’Alyaz
- N’oubliez jamais, mes bien chers frères et bien chères sœurs, que vous n’êtes que des pions dans un jeu qui… quoi ? Quel jeu ? Euh… la belote ? Oui, oui c’est ça ! Des pions dans une belote sans fin !
Pour la cinquième fois depuis le début de son sermon, le prêtre se faisait interrompre par ses fidèles. Aliaz n’en faisait pas partie. C’était la première fois qu’elle assistait à une messe du Temple de la Myopie Salvatrice. Vu comment les choses s’y déroulaient, ce serait la dernière. Les véritable fidèles, eux, semblaient quémander une confusion permanente.
Aliaz avait espéré que la foi Myope lui apporte une solution à une angoisse remontant à sa petite enfance, où ses parents lui avaient révélé qu’elle deviendrait un jour la proie de Hemme de Bleu Vêtu. Ils n’avaient pas voulu lui en dire davantage, en partie parce qu’ils ne connaissaient pas les détails. Après de longues années passées à scruter ce mystère sous tous les angles possibles, Alyaz avait essayé de prendre du recul en adoptant une vision globale. Peut être que cette menace se fondrait dans la masse de l’univers ? Hélas, pour cela, il fallait accorder sa confiance à des forces inaccessibles, accepter d’être ce pion dans cette partie de belote.
Par politesse, Alyaz attendit la fin du sermon, le dos calé au fond du banc. Impossible d’en tirer quoi que ce soit hormis une persistante torpeur. Lentement, sa vision se brouillait. Étais-ce une expérience mystique ? Un long bâillement démontra le contraire.
En quittant le Temple, Aliaz retrouva ses préoccupations habituelles. De toute évidence, Hemme de Bleu Vétu ne pouvait se fondre dans le chaos de ce monde. Il restait au centre de ses pensées, inévitable menace. Aliaz fut prise d’un énième vertige. Il était l’essence même de sa réalité, celui qui dictait la pitoyable marche de son existence.
Oublier… étais-ce seulement possible ? Durant de brefs moments, oui. Il lui fallait du bruit, des conversations, aussi banales fussent-elles. Oui… si Hesse ne pouvait être évité, il pouvait au moins être ignoré.
De retour dans sa chambre, Aliaz invita frénétiquement tous ses amis disponibles à une immense fête. Elle connaissait un coin charmant, au bord d’une rivière, où la musique et les rires ne dérangeraient personne. Elle sourit. Enfin, une distraction efficace se profilait.
*
- T’as pas l’air bien, Ennepé… qu’est ce qu’il y a ?
- Oh, t’inquiète pas… Je ne veux pas t’embêter.
Devant l’air sombre de son ami, Aliaz insista. Après tout, se soucier des problèmes des autres était une façon d’oublier les siens.
- C’est que… Hesse s’est emparé de mon père il y a deux nuits.
Cette technique ne marchait pas toujours.
« Merde », souffla Aliaz aussi bien pour elle même que pour Ennepé. « Je suis désolée pour toi. »
Elle offrit une oreille distraite à son ami, le laissant déverser son chagrin. L’angoisse revenait à la charge. Longtemps après avoir quitté cette conversation, les festivités et les visages radieux de ses invités ne faisaient que la décupler. Comment faisaient-ils pour oublier ? Tout le monde connaissait Hemme de Bleu Vêtu. Tout le monde serait sa proie un jour où l’autre. Faisaient-ils tous semblant ? Dissimulaient-ils tous la même terreur muette sous un masque de joie ? Ennepé était l’un des rares à aborder frontalement la cruelle évidence. Aliaz avait honte de se l’avouer, mais elle le maudissait pour cela.
A nouveau prise d’un besoin de solitude, elle longea la rivière en quête de silence. Le crépuscule noyait le paysage de son ombre indigo. Les hautes herbes humides, les saules pleureurs jusqu’au lent mouvement de l’eau, tout donnait l’impression de s’enliser pas à pas dans de la peinture.
Lorsque la musique mourut, étouffée par la distance, Aliaz s’assit au bord de la rivière. Elle se déchaussa et y laissa tremper ses pieds.
Elle se souvint alors du mouvement enseigné par sa mère, supposé invoquer les guides aquatiques. La dernière fois, une lamproie s’était accrochée à sa jambe, mais une fois délogée, elle avait été de bon conseil : « Laisse tomber ce salaud de Vée, poulette. Il te trompe avec ta meilleure amie. » Ça lui avait permis de faire d’une pierre deux coups.
Jambe droite levée. Plouf. Jambe droite levée. Plouf. Jambe gauche levée. Plouf. Plouf. Plouf. Les deux jambes levées. Splash. Splash. Splash.
A sa surprise, deux cornes et un mufle émergèrent lentement à la surface dans un gargouillis délicat. Aliaz ne connaissait pas cet esprit. Dans la pénombre, elle le voyait comme à la lumière du jour. Son regard placide évoquait autant la sagesse que la sérénité.
- Qui êtes vous, ô, esprit ?
- Tu as devant toi le Diffin Buvle , mon enfant, car tu partages ta question avec tous tes semblables.
Aliaz n’avait pas encore formulé sa question, mais l’indice laissé par l’esprit la rendait évidente.
- Quand est ce que Hemme viendra me chercher ?
- La réponse est différente pour chaque personne, mon enfant. Elle ne dépend en vérité que de tes choix. Les esprits n’ont aucun droit de regard sur ces évènements uniques.
Pour la première fois, Alyaz se sentait déçue par la réponse d’un esprit. Si un être prétendument si puissant ne pouvait pas connaître l’avenir, pourquoi s’embêtait-il à sortir la tête hors de l’eau ?
- Ô, Diffin Buvle. Pouvez vous me dire comment Hemme s’emparera t’il de moi ?
- Comme pour tout le monde, mon enfant. Peu le savent, car nul ne peut en parler. Hemme de Bleu Vétu se servira de la Fraiseuse Priapique pour t’emporter.
Aliaz déglutit, l’estomac douloureux. De nombreuses questions se chevauchaient sans franchir ses lèvres : Serais-ce douloureux ? Pouvait-on l’esquiver ? Et si la batterie tombait en panne ?
- Ton esprit est trop bruyant, mon enfant. Il me faut me retirer avant d’attraper une migraine. Adieu.
Il ne resta du Diffin Buvle qu’une trainée de bulles à la surface de l’eau, s’éloignant à l’horizon.
*
Le temps passa et, avec lui, la crainte de l’inévitable rencontre. Hemme et son affreux outil ne faisait plus que rarement irruption dans les pensées d’Alyaz. Le Diffin Buvle avait offert le précieux cadeau de la connaissance, étrangement réconfortant. Il était désormais possible de se préparer. C’était déjà ça.
Un jour, alors qu’elle était au volant sur une route cabossée par temps pluvieux, Aliaz ne put résister à asperger deux auto-stoppeurs, déjà embourbés sur le bord de la route, en roulant de plein fouet dans la flaque la plus proche. La malicieuse Aliaz en avait sous estimé la profondeur : la voiture pivota brusquement, puis s’écroula sans dessus dessous dans un impitoyable et tonitruant BANG.
Sa tête heurta violemment le toit de l’habitacle. Son regard se voila de rouge au moment où les majeurs dressés des auto-stoppeurs apparurent devant la fenêtre fissurée.
Une seconde passa, où bien étais-ce une éternité ? Les yeux grands ouverts, Aliaz pris conscience de son environnement : elle n’était plus dans la voiture. A la place, elle était attachée par d’épaisses lanières de cuir à une table d’opération. Les murs tout comme les machines ronflantes et stridentes qui l’encerclaient étaient d’une propreté immaculée. Il y avait cependant un intrus dans ce paradis hygiénique : un homme, barbu, l’air goguenard, penché au dessus d’elle, qui frottait ses mains pleines de cambouis sur un chiffon noirci.
- Eh bé… t’es dans un sale état. J’vais t’refaire une beauté !
Alyaz voulut répliquer, mais aucun son ne sortait de sa bouche pourtant grande ouverte, figée dans une expression de terreur.
« Je ne suis pas une voiture… Où sont les médecins ? »
Au garage… ils étaient au garage…
Le mécanicien s’éloigna quelques instants et ouvrit un grand casier dans un grincement sinistre. Il sortit précautionneusement son contenu. Un objet familier, la somme de toutes les peurs, la fin de tous les espoirs.
La Fraiseuse Priapique.
Prise de panique, Aliaz venait de reconnaître le mécanicien pour ce qu’il était vraiment. Son habit le trahissait autant que ce maudit outil : Hemme de Bleu Vêtu.
Elle eut beau se débattre, tenter de hurler, d’implorer pitié, nul mouvement n’agitait son corps, nul cri ne franchit sa bouche, nulle larme ne coulait de ses yeux.
Hemme activa la Fraiseuse dans un grincement assourdissant. Il s’approcha, les lèvres en cul de poule, comme s’il sifflotait.
Aliaz ne pouvait même pas fermer les yeux tandis que la Fraiseuse Priapique se rapprochait lentement de son visage, juste au niveau de sa bouche.
Au milieu du vacarme, la voix enjouée d’Hemme prononça ces mots fatidiques :
« Et hop là ! »
La Fraiseuse Priapique broya chair et os.
Seule existait la douleur.
Plus d’angoisse.
Plus de chagrin.
Plus..
Rien…
Seule la blancheur d’un paysage enneigé.
« Quoi ? »
A sa grande surprise, Alyaz ne souffrait plus. Elle avait même retrouvé l’usage de son corps, à une exception près : une plaque de fer rigide avait remplacé sa bouche.
Avant que la panique puisse la gagner, une voix douce lui appartenant lui chuchota.
Tu n’en auras plus besoin ici.
« Où suis-je ? »
Là où Hemme de Bleu Vêtu te guide. Guide tous tes semblables.
Alyaz observa les alentours. Il n’y avait que de la neige, à perte de vue. Du moins, cette matière en avait l’aspect. En la touchant, on ne ressentait aucune sensation. Pas même de la fraîcheur.
« Que dois-je faire maintenant ? »
Marche. Que veux-tu faire d’autre ?
Il n’y avait, en effet, rien d’autre à faire, alors Alyaz marcha, et tandis qu’elle marchait, elle fit l’inventaire de son existence, surtout des choix qui l’avaient conduite droit devant la fraiseuse de Hemme. Elle pensa aussi à ses maigres joies, occultées par une crainte obsessionelle, bien inutile en fin de compte. Ce désert blanc n’avait rien de si terrible : l’ennui avait remplacé la peur.
Plus Alyaz pensait à sa vie, plus elle avait de regrets. Un terrible sentiment d’inaccomplissement rendit son nouveau monde oppressant. Cela ne pouvait pas se terminer ainsi…
Pouvait-on seulement revenir d’un tel endroit ? La voix qui lui appartenait lui répondit.
Le choix t’appartient. Si tu souhaites revenir, ferme les yeux et retiens ton souffle. Compte jusqu’à trois, puis tu reviendras.
Le choix était déjà fait.
Alyaz ferma les yeux.
Prit une grande inspiration avant de la bloquer.
« Un… Deux… Trois. »
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle vit le visage souriant de Hemme de Bleu Vétu, penché au dessus de sa tête. Il semblait immense. Ses deux mains grasses et calleuses retenaient son corps nu, humide de sang, minuscule et immobile.
- Hoho ! Ben vlà une belle petite pièce !

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