Un 14 à ne pas manquer

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‣ 18h03 : Robert Fournier sort des bureaux de GAnFa (Groupe André Faveraux, entreprise de téléconsultage dans le commerce informatique et la téléphonie) en faisant la bise à la réceptionniste – Sophie Quenaud, sans importance ici – et prend dix secondes de son temps pour consulter son téléphone et envoyer un message.

‣ 18h05 : il rentre dans sa voiture, toujours garée à la troisième place à gauche depuis l’entrée du parc de stationnement et démarre en prenant vers l’est, route de Paris.

‣ 18h15 : il s’arrête sur la place-handicapé face à la boulangerie « Les petits pâtons » pour s’acheter une paire de baguettes traditions, pas trop cuites (presque blanches soyons honnêtes), et deux croissants. Il y a une exception aujourd’hui, avec un arrêt de 3mn 38s à la bijouterie « Les amoureux d’Or ». Un écart acceptable par rapport au plan initial.

18h26 18h30 : il roule 500m aprés le croisement de la Vieille Croix et s’arrête de nouveau faire un plein à la station Carrefour du centre-ville, comme tous les vendredis. Il manque le prix rond, 40,03€.

‣ 18h36 : et comme tous les vendredis, il passe par la route du Clos Gérard qui a vu sa fréquentation passer à 6 voitures par jour depuis l’ouverture de la Route Neuve un peu plus au Nord. On ne peut rêver mieux.

‣ 18h37 : On s’arrête sur le petit pont en prétextant la panne.

Il regarde sa montre, 18h40. Une œuvre sans bavure. Pas une tâche sur le sol, non plus dans le coffre au-dessus duquel il s’était penché pour chercher un outil mystère. Le coup avait été net et précis, il avait dessiné d’un délicat coup de marteau un cratère formidable sur ce crâne parfait ! Il devenait vraiment bon à ça !

Mais ces félicités sont toujours trop courtes ; pour l’heure, il fallait embarquer le corps, et l’emmener à une vingtaine de minutes d’ici, un coin paumé, un bosquet privé tenu par un petit vieux qui ne l’entretenait pas, mais qui se faisait une joie de payer un gars qui, l’air de rien, demandait pas grand-chose pour tailler et tasser des trous …

Le gaillard pesait un poids d’âne mort, à le relever le plier et le ranger, Éric manquait de se casser la goule et de fini dans la gadoue !

« Allez, fais pas ton con, tiens-toi un peu et rentre là-dedans ! »

Rabattu et finalement bien emmanché entre le sac de chaux, la pelle (pas encore nettoyée du trou déjà creusé) et l’hachette, on referma le coffre dans un claquement de satisfaction.
Il fallait ranger la voiture maintenant orpheline. Il savait quoi en faire : un petit démontage, revendre sur internet les pièces intéressantes, et foutre le feu à ce qui restait. Mais pour l’heure, il allait la ranger dans une ruine à deux minutes, le temps de gérer les affaires plus immédiates.

18h52. Il s’avachit enfin au volant, lançant un regard sur la plage arrière.
Son téléphone sonna dans la boîte à gants. Quatre appels et dix messages.

« Oh merde. »

Il rappela dans la foulée, pas tout à fait sûr de ce qu’il devait attendre.

« Tu n’as pas oublié ? C’est 19h, je te rappelle. »

C’était sans appel. Son regard se balada dans l’habitacle et se posa sur l’autoradio : 14 février.

« Oh … Oh ! Non non … Non bien sûr ! Tu sais bien que je ne peux pas oublier ! J’ai juste eu un empêchement un peu lourd et encombrant, et j’ai pris du retard ! Mais … Je suis sur la route là ! J’arrive ! »

Aussitôt raccroché, la clé tourna, et la voiture dévora le bitume. Il avait promis ! Quel idiot d’avoir oublié ! Il avait même réservé un petit restaurant en bord de mer ! Il fallait tout faire correctement et proprement juste pour oublier bêtement ainsi ! Fichtre !
Est-ce qu’il avait le temps de passer par le bosquet ? Il connaissait un petit raccourci, un beau raccourci, ça ne prendrait que dix petites minutes. Au pire elle attendrait en commandant un petit pinot noir, et en faisant la discussion avec les voisins de tablées. Oui, oui, c’est pas si pire.
Et il se rappela que son covoituré avait dans la poche des bijouteries qui feraient une excellente lettre d’excuse ! Quelle aubaine !

Son raccourci était quelque peu audacieux : le soleil déclinant, on percevait mal les accotements, et la cime épaisse des arbres tenait à rendre tout cela plus sombre encore. Aussi, Éric n’était pas le pilote le plus précautionneux qui soit. Pour être tout à fait franc, il lui arrivait même de faire le coq, notamment quand madame était là, en vrombissant la bécane dans ses derniers retranchements, profitant des routes bien droites entre les collines pour taquiner les 150km/h ; des bravades dont il ignorait bien volontiers la bêtise crasse. Mais voilà c’était son raccourci ! Et il était l’Aigle de la route !

Il s’imaginait déjà arriver, l’air galant, une pointe de gêne quand même, l’embrasser et lui dire à quel point il était désolé d’arriver avec un peu de retard, mais qu’elle le méritait bien, vu le mal qu’il s’était donné pour se procurer une couteuse attention ! Et la longue nuit qui les attendait aprés le vin et la viande ! Et puis le lapin ! Un lapin ? Sur la route.

Il fit une violente embardée pour esquiver la pauvre bête, et la voiture embrassa un malheureux platane qui n’avait rien demandé.

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