CHAPITRE 4

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NAÏSSA

Il est presque minuit lorsque la voiture s'engage dans les ruelles étroites de Pikine.

La ville n'est plus la même à cette heure-ci. Le tumulte de la journée s'est apaisé, remplacé par une atmosphère plus lente, plus lourde. Quelques lumières vacillent encore aux fenêtres, des silhouettes passent au loin, et le bruit des moteurs se fait plus rare. L'air est tiède, légèrement chargé, et une brise discrète circule entre les habitations.

Ilyass ralentit finalement devant la maison.

Ma maison.

Rien à voir avec les immeubles modernes des Almadies. Ici, tout est plus simple. Plus brut. Mais étrangement... plus réel.

Le moteur s'éteint, et un court silence s'installe dans l'habitacle.

Je baisse les yeux vers les paquets posés à mes pieds, puis je relève la tête vers lui.

— Merci pour ce soir, dis-je doucement.

Il me regarde avec ce sourire qu'il réserve uniquement à ces moments-là.

— C'est moi qui devrais te remercier.

Je laisse échapper un léger souffle, presque amusé.

— J'ai passé un bon moment.

— Moi aussi... répond-il, plus sérieux.

Un silence s'installe à nouveau, mais il est différent. Plus chargé. Plus lent.

Il tourne légèrement la tête vers moi, son regard s'attardant un peu plus longtemps que d'habitude, comme s'il hésitait.

— Tu pourrais rester...avec moi... cette nuit.

Sa voix est posée, presque douce, mais il y a quelque chose de plus derrière. Une attente. Une envie qu'il ne cache pas vraiment.

Je baisse légèrement les yeux, esquissant un petit sourire avant de secouer la tête.

— Je ne peux pas.

Il fronce légèrement les sourcils.

— Pourquoi ?

Je laisse échapper un léger souffle.

— Mes parents... ils vont s'inquiéter si je ne rentre pas.

Il se redresse un peu, comme s'il ne comprenait pas vraiment.

— Ils savent que tu es avec moi.

Je relève les yeux vers lui, un peu plus ferme cette fois.

— Oui... mais ça ne veut pas dire que je peux disparaître toute la nuit.

Il insiste, son regard accroché au mien.

— Tu pourrais juste les prévenir.

Je secoue doucement la tête.

— Non.

Un silence plus court s'installe entre nous. Mais il est chargé...plus tendu.

Je le regarde droit dans les yeux.

— Faut pas exagérer non plus.

Ma voix est calme, mais il comprend immédiatement que je ne changerai pas d'avis.

Son regard se radoucit légèrement, comme s'il lâchait prise malgré lui. Il soupire à peine, puis esquisse un petit sourire.

— D'accord...

Il baisse brièvement les yeux avant de les relever vers moi.

— Mais j'aurais aimé.

Je ne réponds pas tout de suite. Je lui accorde un simple regard.

Puis j'esquisse un léger sourire.

— Tu vas me manquer, ajoute-t-il finalement.

Je tourne légèrement la tête vers la fenêtre, un petit sourire au coin des lèvres.

— On se revoit bientôt.

Il hoche doucement la tête.

— Prends soin de toi.

Je me penche légèrement vers lui, déposant un baiser rapide sur sa joue.

— Toi aussi.

Je descends de la voiture, récupérant les paquets qu'il m'a donnés. L'odeur des plats me parvient immédiatement. On est passés par le restaurant KAYSER en rentrant, et il a insisté pour prendre quelque chose pour moi.

Je referme la portière, lui adresse un dernier regard.

Puis il repart.

La maison est plongée dans le noir quand j'entre.

Le silence est total, presque pesant après l'agitation de la journée. Seule une faible lumière venant de l'extérieur filtre à travers les rideaux. Je referme doucement la porte derrière moi, essayant de ne faire aucun bruit.

Ils doivent déjà dormir.

Ou peut-être pas.

Peut-être qu'ils sont simplement allongés, les corps lourds, vidés par une journée de trop, les yeux fermés sans vraiment trouver le repos. Je les imagine dans leur chambre, le silence autour d'eux, leurs respirations lentes, fatiguées, comme chaque soir où le travail a pris plus de place que tout le reste.

Une pensée traverse mon esprit, lente, insistante.

Ils travaillent trop. Toujours.

Depuis aussi loin que je me souvienne, c'est la même chose. Les départs à l'aube, les retours tardifs, les gestes mécaniques répétés jour après jour, sans pause, sans répit. Ma mère au marché, debout pendant des heures, à négocier, à porter, à vendre. Mon père, lui aussi, présent dès les premières heures, à surveiller, à contrôler, à tenir son poste avec une rigueur silencieuse.

Ils ne se plaignent jamais.

Mais ça se voit.

Dans leurs regards fatigués. Dans leurs gestes plus lents certains soirs. Dans ces silences qu'ils traînent avec eux en rentrant à la maison.

Et moi...Je suis là, au milieu de tout ça, à courir après autre chose.

Quelque chose de plus grand.

Quelque chose de mieux.

Parce que je refuse, de toutes mes forces, que leur vie... devienne la mienne.

Je reste un instant immobile dans l'entrée, écoutant ce silence familier, puis je me dirige vers la cuisine.

Je dépose les sacs sur le plan de travail et ouvre le réfrigérateur. La lumière blanche éclaire brièvement la pièce, contrastant avec l'obscurité du reste de la maison. Je range les barquettes une à une, sans vraiment y prêter attention.

Je n'ai pas faim. Pas du tout.

Même l'odeur des plats ne m'atteint pas vraiment. D'habitude, j'aurais pris le temps de goûter, de savourer, de profiter... mais pas ce soir. Mon corps réclame autre chose. Quelque chose de plus simple. De plus urgent.

Du repos. Tout ce que je veux, c'est dormir.

M'allonger, fermer les yeux, et laisser le silence prendre toute la place. Laisser mon esprit se vider lentement, sans réfléchir, sans revivre chaque moment de cette journée interminable.

Parce qu'elle m'a épuisée. Plus que je ne veux bien l'admettre.

J'ai envie d'oublier.

Les regards, les tensions, les mots échangés, les situations que j'ai dû gérer, supporter, contrôler. Tout ça tourne encore dans ma tête, en boucle, comme un bruit de fond dont je n'arrive pas à me débarrasser.

Alors oui...Je veux juste dormir. Comme si ça pouvait effacer quelque chose. Comme si, en fermant les yeux, tout pouvait disparaître.

Et demain... Recommencer. Encore.

Parce qu'au fond, je n'ai pas vraiment le choix.

Je referme doucement le frigo et m'engage dans le couloir.

Mes pas sont lents, presque silencieux sur le sol. La maison est calme, paisible, comme suspendue dans le temps. Je passe devant la chambre de mes parents, prête à continuer mon chemin...

Quand la porte s'ouvre.

Je sursaute légèrement.

Ma mère apparaît dans l'encadrement, encore vêtue de son pagne, les traits tirés mais le regard immédiatement attentif.

— Naïssa ?

Sa voix est basse, mais chargée d'inquiétude.

Je m'approche instinctivement d'elle.

— Maman...

Elle m'attire contre elle sans attendre. Son étreinte est chaude, rassurante, familière. Je ferme brièvement les yeux, me laissant envelopper par ce contact simple mais précieux.

— Tu rentres tard, dit-elle en se reculant légèrement pour me regarder. Je me suis inquiétée.

Je baisse légèrement les yeux avant de répondre.

— Désolée... Ilyass est passé me chercher après le travail. On a traîné un peu.

Elle m'observe quelques secondes, comme si elle essayait de lire au-delà de mes mots.

— Vous êtes allés où ?

— On a mangé... enfin, lui surtout. On est passés prendre à emporter aussi.

Un léger silence.

Puis elle soupire doucement.

— Fais attention à toi, Naïssa. Le monde n'est pas aussi doux qu'il en a l'air.

Je relève les yeux vers elle.

— Je sais, maman.

Elle pose une main sur ma joue, la caressant légèrement.

— Tu es encore jeune... mais la vie peut aller très vite.

Je ne réponds pas tout de suite.

Ses mots résonnent.

— Je fais attention, dis-je finalement.

Elle hoche lentement la tête, sans être totalement convaincue.

— Va te reposer. Tu dois être fatiguée.

Un léger sourire apparaît sur mes lèvres.

— Oui... beaucoup.

Je l'embrasse sur la joue.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit ma fille.

Je m'éloigne dans le couloir, le cœur un peu plus lourd... ou peut-être un peu plus calme.

Je ne sais pas vraiment. Mais une chose est sûre. Peu importe le monde dans lequel je m'aventure dehors...

Ici...

Je reste simplement Naïssa.

J'entre finalement dans ma chambre.

Comme toujours, l'espace me paraît trop étroit. Les murs sont proches, presque oppressants certains soirs, et le peu de mobilier laisse à peine de place pour circuler. Rien de luxueux, rien d'impressionnant. Juste l'essentiel. Un lit posé au sol, un petit placard, quelques affaires soigneusement rangées.

Minuscule. Mais c'est chez moi.

Je referme doucement la porte derrière moi et reste un instant immobile, laissant mes yeux s'habituer à l'obscurité. Le silence est total ici, plus profond encore que dans le reste de la maison.

Je me dirige ensuite vers mon placard, que j'ouvre sans bruit. Les portes grincent légèrement, comme chaque soir. J'en sors un pyjama simple, presque banal, bien loin des tenues que je porte à l'extérieur.

Un autre monde.

Je me change lentement, mes gestes alourdis par la fatigue. Chaque mouvement me demande un effort que je ne prends même plus la peine de masquer. Mes épaules se relâchent, mon corps abandonne peu à peu cette tension constante que je porte toute la journée.

Quand j'ai terminé, je me tourne vers mon lit.

Mon matelas est posé à même le sol, sans cadre, sans tête de lit, sans rien pour le surélever. Pourtant... il reste le seul endroit où je me sens réellement en sécurité.

Le seul endroit où je peux simplement être moi.

Je m'y laisse tomber sans réfléchir.

Le matelas s'enfonce légèrement sous mon poids, m'accueillant avec une douceur presque inattendue. Je tire immédiatement la couverture sur moi, comme un réflexe, cherchant cette chaleur simple, rassurante.

Mon corps se détend enfin. Complètement. Mes yeux se ferment presque aussitôt.

La fatigue me rattrape sans prévenir, lourde, écrasante, irrésistible. Mes pensées se brouillent, se mélangent, puis disparaissent peu à peu.

Plus de bruit. Plus de tension. Plus rien.

Et en quelques secondes à peine...

Je m'endors. Profondément.

....

L'amphithéâtre est plongé dans une concentration inhabituelle ce matin-là.

L'air est lourd, presque électrique. On n'entend que le froissement des feuilles, le glissement des stylos, et la voix sèche de Monsieur Bodian qui résonne dans toute la salle. Il distribue les copies une à une, méthodique, implacable. Chaque nom, chaque note prononcé fait naître une tension visible, des dos qui se redressent, des regards qui se lèvent.

Je reste immobile à ma place.

Mon cœur, lui, bat plus vite.

Parce que je sais.

Je sais que je n'ai pas rendu ce devoir. Je sais que je n'étais pas prête. Et même si je n'ai rien laissé paraître, même si j'ai gardé cette assurance froide qui me caractérise... à l'intérieur, quelque chose se serre.

Mon nom finit par tomber.

— Naïssa Lena Bâ.

Un silence lourd s'installe.

Je me lève lentement, sentant déjà les regards glisser vers moi. Comme toujours. Mais aujourd'hui... ce n'est pas pareil.

Je m'avance. Chaque pas est mesuré. Contrôlé.

Quand j'arrive face à lui, il me tend la copie. Une copie que je n'ai jamais rendue d'ailleurs. Mais dans son regard je décèle... son regard est différent de la veille. Moins dur. Presque... satisfait.

Je fronce légèrement les sourcils en prenant la feuille.

Et là—Je vois la note.

La meilleure.

—17/20 mademoiselle Bâ. Très bon travail. Fait-il en me lançant un sourire que je connais que trop bien.

Pendant une fraction de seconde, tout se fige.

Mais mon visage, lui, ne bouge pas. Pas un muscle. Pas une émotion. Rien. Je garde contenance. Je ne laisse rien paraître.

Je hoche simplement la tête, comme si tout était normal, comme si c'était attendu... puis je retourne à ma place sous les regards.

Les murmures commencent. Discrets. Mais présents.

Je les entends. Bien sûr que je les entends.

Le cours reprend. Comme si de rien n'était.

Mais l'atmosphère a changé. Subtilement. Les regards sont plus lourds, plus insistants. Certains admiratifs. D'autres... clairement suspicieux.

Je garde les yeux fixés sur ma table. Droite.

Impassible.

C'est incroyable. Si je comprends bien un accord vient de se conclure entre le professeur et moi.

Quel individu !

Quand la sonnerie annonce la fin, Monsieur Bodian rassemble ses affaires sans un mot. Il sort, laissant derrière lui un brouhaha immédiat.

Les discussions éclatent. Les chaises grincent. Les voix montent.

Par contre, je sais déjà. Je sais que ça ne va pas s'arrêter là.

Je range rapidement mes affaires dans une précipitation démesurée. Je n'ai même pas le temps de me lever.

Sa voix fend l'air.

— C'est normal qu'elle ait la meilleure note.

Marissa. Bien sûr. Comme je m'y attendais.

Cette pestasse ne pouvait manifestement pas fermer sa bouche.

Je ferme brièvement les yeux, puis je me retourne lentement.

Elle est là, debout à quelques rangées, un sourire mauvais accroché aux lèvres. Entourée de quelques étudiants qui n'attendent qu'une chose : le spectacle.

Je la déteste putain !

— Franchement, ajoute-t-elle en haussant les épaules, y a des méthodes plus efficaces que de travailler.

Un rire fuse. Puis un autre.

Ce n'est pas possible d'être une peste pareille. Elle me donne envie de lui refaire le portrait.

Je la regarde sans sourciller. Silencieuse.

Mais mon regard... ne tremble pas.

Elle avance légèrement, savourant l'attention.

— Ou alors... explique-moi comment tu fais, Naïssa ?Parce que la dernière fois lors du cours, t'avais même pas rendu ton devoir.

Les murmures commencent d'abord à peine perceptibles, comme un frisson qui traverse la salle sans qu'on en identifie immédiatement la source. Puis, peu à peu, ils s'intensifient, gagnent en volume, en audace. Les voix se rapprochent, se superposent, certaines étouffées, d'autres volontairement laissées audibles. Des rires nerveux se mêlent aux chuchotements, et je sais sans même avoir besoin d'écouter que mon nom circule d'une bouche à l'autre.

Je vais la tuer !

Les regards, eux, deviennent impossibles à ignorer. Ils passent de Marissa à moi, puis reviennent vers elle, comme si toute la scène se jouait entre nous deux et que le reste du monde n'était plus qu'un public suspendu à nos réactions. Certains sont curieux, d'autres amusés, d'autres encore clairement accusateurs. Je les sens glisser sur moi, peser sur mes épaules, s'accrocher à chacun de mes gestes.

Et au milieu de tout ça, quelque chose se serre en moi.

Lentement.

Comme une pression invisible qui se referme autour de ma poitrine. Mon cœur accélère, mes pensées s'entrechoquent, et pendant une fraction de seconde, j'ai envie de disparaître. Juste une seconde. Le temps que tout ça s'arrête.

Mais ça ne dure pas.

Parce que je me reprends aussitôt.

Mon visage reste impassible. Mon dos droit. Mon regard stable.

Je ne bouge pas.

Pas d'un centimètre.

Parce que dans ce genre de moment, le moindre faux pas devient une faiblesse.

Et moi...Je refuse d'en montrer la moindre.

Elle penche légèrement la tête.

— À moins que... tu paies autrement.

Un silence brutal s'abat sur l'amphithéâtre, comme si quelqu'un venait soudainement de couper le son. Les rires qui fusaient encore quelques secondes plus tôt s'éteignent d'un coup, avalés par une tension lourde qui s'installe sans prévenir.

L'air semble se figer, devenir plus dense, presque étouffant. Même les plus audacieux baissent la voix, certains échangent des regards rapides, d'autres se redressent légèrement, attentifs à la suite.

Plus personne ne bouge vraiment.

Tous les regards convergent désormais vers nous.

Et dans ce silence suspendu, elle continue.

Plus doucement.

Mais bien plus dangereusement.

Sa voix perd ce ton moqueur et bruyant qu'elle affichait au départ. Elle devient plus basse, plus maîtrisée, presque intime... comme si elle savait exactement que chaque mot porterait encore plus loin dans ce calme imposé. Chaque syllabe est choisie, appuyée, glissée avec une précision glaciale.

Et c'est justement ça, le pire.

Parce que cette fois, elle ne cherche plus à faire rire.

Elle cherche à atteindre.

— Faut croire que certains professeurs sont... très arrangeants avec certaines étudiantes.

C'est officiel ! Je vais tuer cette conne.

Mon cœur cogne contre ma poitrine avec une intensité brutale, presque dérangeante. Chaque battement résonne dans mes tempes, lourd, irrégulier, comme s'il cherchait à s'échapper de ma cage thoracique. Je sens l'adrénaline circuler dans mes veines, rapide, brûlante, mêlée à cette pointe d'angoisse que je refuse pourtant de laisser prendre le dessus.

C'est fort. Trop fort. Et violent, surtout. Comme un choc intérieur que je dois contenir coûte que coûte.

Mais à l'extérieur... Rien.

Mon visage ne trahit rien de ce tumulte. Mes traits restent parfaitement maîtrisés, figés dans une expression neutre, presque froide. Mon regard ne fuit pas, ne tremble pas. Il devient même plus dur, plus distant. Glacial.

Comme si rien ne pouvait m'atteindre.

Je me lève alors. Lentement.

Sans le moindre geste brusque, sans précipitation. Chaque mouvement est calculé, maîtrisé, comme si je refusais de laisser la moindre faille apparaître. Je prends mon temps, volontairement, consciente que tous les regards sont désormais rivés sur moi.

Et je descends les marches. Une à une.

Le bruit léger de mes pas résonne dans le silence pesant de l'amphithéâtre. Chaque marche franchie réduit la distance entre elle et moi, mais augmente la tension qui flotte dans l'air. Je la sens. Tout le monde la sent.

Les regards nous suivent. Tous. Sans exception.

Certains retiennent leur souffle, d'autres attendent, impatients de voir comment la scène va tourner. Mais moi, je n'en regarde aucun. Mon attention est entièrement fixée sur elle.

Quand je m'arrête enfin à sa hauteur, le silence devient presque assourdissant.

Je la fixe droit dans les yeux. Sans détour. Sans hésitation. Sans peur apparente.

Je prends le temps de soutenir son regard, de m'y ancrer, comme pour lui faire comprendre que je ne reculerai pas. Pas aujourd'hui. Pas devant tout le monde.

Et puis... Je souris. Un sourire léger, à peine esquissé. Presque doux en apparence.

Mais derrière cette douceur...Il n'y a rien de bienveillant.

— Tu sais ce qui est fascinant, Marissa ?

Ma voix est posée. Parfaitement maîtrisée.

— C'est à quel point tu parles de moi... comme si j'étais la seule obsession dans ta vie.

Un léger mouvement fuse autour de nous. Elle fronce les sourcils.

Je m'approche légèrement.

— Mais je comprends, tu sais.

Je marque une pause.

— Ça doit être difficile de voir quelqu'un avancer... quand toi, tu stagnes.

Un murmure traverse la salle. Son sourire vacille. Juste un peu.

Je penche légèrement la tête. Je la fixe. Vraiment.

Sans détourner les yeux, sans chercher à adoucir quoi que ce soit. Mon regard s'accroche au sien avec une stabilité presque dérangeante, comme si tout le reste autour de nous avait cessé d'exister. Le brouhaha, les chaises, les murmures... tout disparaît derrière cette ligne tendue entre elle et moi.

Et ma voix, quand elle sort enfin, est calme.

Trop calme.

— Quand on n'a rien d'intéressant dans sa propre vie... on commente celle des autres.

Les mots tombent sans trembler, posés avec une précision froide. Il n'y a pas de haussement de ton, pas d'agressivité apparente... mais le coup, lui, est net.

Elle réagit immédiatement.

— Pardon ? répond-elle, piquée au vif.

Sa voix est plus haute, plus nerveuse. Elle ne s'attendait pas à ça. Pas à ce calme. Pas à cette manière de répondre sans se justifier.

Je ne bouge pas. Pas un geste inutile.

Je garde exactement la même posture, le même regard ancré dans le sien, comme si sa réaction ne changeait absolument rien.

— Tu as bien entendu. Je suis le nombril de ton monde Marissa.

Ma voix reste posée, presque douce. Et c'est justement ce contraste qui rend la réponse plus dure encore. Autour de nous, le silence se resserre. Personne ne parle. Personne n'ose interrompre.

Je marque une pause. Pas une hésitation. Une pause volontaire.

Le genre de silence qui laisse le temps aux mots de s'installer, de peser, de faire leur chemin dans les esprits. Je sens les regards, tous, suspendus à la suite.

Puis je reprends, toujours avec ce même calme maîtrisé :

— Si tu veux tout savoir sur ma vie laisse-moi te faire ce privilège trésor.

Je soutiens son regard, sans ciller.

— Pour ta curiosité sur mes notes...Peut-être que certains travaillent pendant que d'autres parlent.

Un léger mouvement traverse la salle. Un "oh" discret, étouffé, comme une réaction involontaire. Certains échangent des regards, d'autres baissent les yeux, mais tout le monde a compris.

Le message est passé.

Son expression change.

Subtilement, mais suffisamment pour que je le voie. Son sourire perd de sa superbe, se fissure légèrement sous la surface. Pendant une seconde, elle hésite. Juste une seconde.

Mais elle ne peut pas reculer. Pas devant tout le monde.

Alors elle attaque encore.

Sa voix est plus basse cette fois, plus contrôlée, mais chargée de venin :

— Ou peut-être que certains savent très bien... comment obtenir ce qu'ils veulent.

L'insinuation est claire. Lourde. Volontaire.

Et elle espère que cette fois, ça va m'atteindre.

Je souris. Légèrement.

Un sourire froid, maîtrisé, qui n'a rien de chaleureux. Il s'installe doucement sur mes lèvres, sans précipitation, comme si je venais d'entendre quelque chose de prévisible.

Quelque chose de banal.

Je la regarde encore une seconde, puis je réponds, toujours avec ce même calme presque dérangeant :

— Si c'est ce que tu veux croire pour dormir le soir... ne te prive pas.

Ma voix est douce.

Mais mes mots, eux, ne le sont pas.

Et dans le silence qui suit...Je sais que j'ai repris le contrôle.

— Et pour Ilyass...

Son regard change immédiatement.

Touché.

Je continue, sans lui laisser le temps :

— Tu devrais peut-être te demander pourquoi il est venu vers moi.

Silence...Total.

Je la fixe encore une seconde.

Puis je lâche, calmement :

— Au moins moi... on me choisit encore.

Le coup part. Sans éclat. Sans bruit.

Mais avec une précision redoutable.

Il n'y a pas de geste spectaculaire, pas de violence apparente... et pourtant, tout le monde le ressent. Comme une tension qui se brise d'un seul coup, nette, irrévocable. Mes mots ont fait leur chemin, exactement là où il fallait.

Je le vois immédiatement. Sur son visage.

La colère d'abord, vive, presque incontrôlable, qui traverse son regard comme une étincelle. Puis la frustration, plus sourde, plus profonde, celle qui serre la mâchoire et durcit les traits. Et enfin... cette pointe d'humiliation qu'elle n'arrive pas totalement à cacher, malgré tous ses efforts pour rester droite devant les autres.

Tout ce qu'elle voulait me faire subir se retourne contre elle.

Je ne reste pas pour savourer. Je ne suis pas là pour ça.

Je recule simplement d'un pas, lentement, sans la quitter immédiatement des yeux, puis je détourne enfin le regard comme si elle ne méritait plus mon attention. Le geste est subtil, mais volontaire. Une manière de clore l'échange.

Comme si tout était terminé.

J'attrape mon sac avec calme, presque avec nonchalance. Mes gestes sont fluides, maîtrisés, comme si cette scène n'avait rien d'exceptionnel. Comme si ce genre de confrontation faisait partie de mon quotidien.

Comme si ça ne m'avait rien coûté.

Je me retourne ensuite, sans un mot de plus, et je commence à remonter les marches. Mes pas sont réguliers, assurés, portés par cette image que je refuse de briser devant eux. Derrière moi, je sens les regards. Tous.

Certains admiratifs. D'autres choqués. D'autres encore silencieusement satisfaits d'avoir assisté à la scène.

Les murmures reprennent, plus discrets cette fois, mais bien présents. Mon nom circule encore, glissé entre les lèvres, accompagné de suppositions, de jugements, de fascination.

Mais je ne me retourne pas.

Je continue d'avancer. La tête haute. Le dos droit.

Portée par cette façade que je maîtrise à la perfection.

Parce que personne ne doit voir. Personne ne doit comprendre.

Que derrière ce calme, derrière cette assurance parfaitement construite...il y a autre chose.

Quelque chose qui serre encore légèrement ma poitrine.

Quelque chose qui brûle, doucement.

Parce qu'au fond...ça fait mal.

Pas assez pour me briser. Mais assez pour laisser une trace.

Et ça...Personne ne doit jamais le voir.

...

C'est vendredi soir.

Et pour la première fois de la semaine... je respire un peu.

J'ai prétexté être malade pour ne pas aller travailler. Un simple message, quelques mots bien choisis, et l'affaire était réglée. De toute façon, après la semaine que j'ai eue, je n'avais aucune intention de passer encore des heures debout à sourire à des clients.

Ce soir... c'est pour moi.

Je suis assise au bord du lit d'Alya, dans sa chambre, et comme à chaque fois que je viens ici, je ne peux pas m'empêcher de regarder autour de moi avec ce même mélange de fascination et de lucidité.

Sa chambre est immense. Vraiment immense.

Les murs sont décorés avec goût, dans des tons neutres et élégants, avec quelques touches dorées qui rappellent subtilement le luxe sans jamais en faire trop. Un grand lit trône au centre de la pièce, parfaitement dressé, entouré de tables de nuit design. En face, un immense miroir reflète toute la pièce, agrandissant encore l'espace. Sans parler du dressing ouvert, rempli de vêtements de grandes marques soigneusement rangés par couleur.

Tout est spacieux. Aéré. Parfait.

Je baisse légèrement les yeux, un sourire discret au coin des lèvres.

Puis je pense à ma chambre.

À mon matelas posé à même le sol. À mes murs étroits. À mon petit placard qui grince à chaque ouverture.

Deux mondes. Complètement opposés.

Et pourtant... je suis là.

— Bon, on ne va pas sortir comme ça hein.

La voix d'Alya me sort de mes pensées. Elle est debout devant son miroir, un pinceau à la main, concentrée sur son maquillage.

— Tu dis ça comme si j'étais prête depuis trois heures, je réponds en levant les yeux au ciel.

Elle esquisse un sourire.

— Franchement, vu ta lenteur, ça m'étonnerait même pas.

Je me lève finalement pour la rejoindre devant le miroir.

— C'est pas de la lenteur, c'est du perfectionnisme.

— Bien sûr... souffle-t-elle en riant. Montre-moi ton make-up.

Je me penche légèrement vers la lumière, et elle plisse les yeux en observant mon visage.

— Ok... c'est propre. Mais rajoute un peu de gloss, ça va tuer avec ta tenue.

— Toi t'es déjà en mode séduction, je vois.

— Toujours, répond-elle sans hésiter.

Je me retourne vers le lit où mes affaires sont posées.

— T'as choisi quoi finalement ?

Elle recule légèrement pour me montrer sa tenue.

— La robe noire Chanel. Simple, efficace.

Je hausse un sourcil.

— Simple ? Avec ce décolleté ?

Elle éclate de rire.

— Faut bien donner un peu de travail aux hommes.

— T'as vraiment aucun respect.

— Aucun.

Je me change à mon tour, laissant le tissu glisser contre ma peau avant de me regarder dans le miroir.

La jupe en cuir noire épouse parfaitement mes formes, courte, juste assez pour attirer l'attention sans en faire trop. Le top dos nu en satin doré capte la lumière, brillant subtilement à chaque mouvement. Les bottes hautes montent jusqu'à mes genoux, allongeant encore plus ma silhouette.

Je passe une main dans ma perruque, coupe carrée parfaitement lisse.

Je me regarde. Longuement.

— Ok... là, tu vas faire des dégâts, lâche Alya derrière moi.

Je souris légèrement.

— Comme d'habitude.

— Non. Là c'est pire.

Elle s'approche à son tour du miroir. Sa robe noire épouse ses formes avec élégance, le décolleté plongeant attire immédiatement le regard sans jamais paraître vulgaire. Ses talons à lacets remontent le long de ses jambes, ajoutant une touche encore plus audacieuse à l'ensemble.

On se regarde dans le miroir.

Deux silhouettes.

Deux présences.

— Fanta et Melissa vont mourir quand elles vont nous voir, dit-elle en attrapant son sac.

— Elles vont surtout être en retard, comme d'habitude.

— Évidemment.

Quelques minutes plus tard, nous quittons la maison.

L'air de la nuit est plus frais, plus vivant. Alya déverrouille sa voiture et on s'installe rapidement à l'intérieur. Le moteur démarre, la musique monte doucement, et déjà, l'ambiance change.

— Direction Plateau, annonce-t-elle avec un sourire.

Je m'enfonce légèrement dans le siège, regardant les lumières défiler à travers la fenêtre.

— Fanta et Melissa nous rejoignent là-bas ?

— Oui, elles sont déjà en route.

Je hoche la tête. Un léger sourire étire mes lèvres.

La nuit peut commencer.

Les voitures se garent presque en même temps dans le parking du club, leurs phares éclairant brièvement le béton avant de s'éteindre. L'air de la nuit est chargé, vibrant, déjà imprégné des basses qui résonnent depuis l'intérieur. À peine la portière ouverte, je sens l'énergie du lieu. Ce genre d'endroit où tout peut basculer.

Alya coupe le moteur, et on sort presque en même temps.

Un peu plus loin, deux autres silhouettes attirent immédiatement mon regard.

Fanta et Melissa.

Elles sont déjà là.

Et, comme prévu... elles sont sublimes.

Fanta porte une robe satinée couleur bordeaux, longue mais fendue sur la cuisse, qui dévoile sa jambe à chaque pas. Le tissu épouse ses formes avec élégance, et ses talons fins accentuent encore plus sa démarche assurée. Ses cheveux sont relevés en un chignon bas, laissant dégager son cou, ce qui lui donne une allure encore plus sophistiquée.

Melissa, elle, a opté pour quelque chose de plus audacieux. Une robe courte argentée, entièrement scintillante sous les lumières du parking, qui capte le moindre reflet. Le décolleté est structuré, parfaitement ajusté, et ses talons transparents allongent ses jambes à la perfection. Ses cheveux tombent en cascade sur ses épaules, légèrement ondulés.

Elles avancent vers nous avec des sourires éclatants.

— ENFIN ! lance Melissa en levant les bras.

— Vous avez vu l'heure ? ajoute Fanta en riant.

On se rejoint au milieu, les embrassades s'enchaînent, les parfums se mélangent, les rires éclatent.

— Regardez-moi ces bombes, souffle Alya en les détaillant.

— Parle pour toi, répond Melissa en me regardant de haut en bas. Naïssa là... c'est criminel.

Je souris légèrement, faussement modeste.

— Vous abusez.

— Non, on abuse pas du tout, intervient Fanta. Ce soir, tu vas faire des dégâts.

Je ne réponds pas.

Mais je sais.

On avance toutes ensemble vers l'entrée du club. Le 67.

Et là... le contraste est immédiat. Le Six Seven Night Club est l'un des plus prisés de Dakar.

Une file interminable s'étend devant nous, des dizaines de personnes alignées, certaines impatientes, d'autres déjà agacées. Les talons claquent sur le sol, les voix s'élèvent, les regards se tournent vers nous à mesure qu'on approche.

— Ah non... soupire Alya. On ne va jamais attendre là.

Melissa plisse légèrement les yeux, observant la scène.

Puis un petit sourire apparaît sur ses lèvres.

— Attendez-moi.

Elle s'éloigne légèrement vers l'un des agents de sécurité, échange quelques mots rapides avec lui. On ne comprend pas tout, mais son attitude change presque immédiatement. Elle glisse discrètement quelque chose dans sa main.

Puis elle se retourne vers nous.

— Venez.

MDR...Elle a soudoyé les vigiles.

— T'es sérieuse ? lâche Fanta en riant.

— Allez plus vite les pétasses !

On contourne la file sous les regards insistants, parfois jaloux, parfois admiratifs. Certains chuchotent, d'autres nous dévisagent ouvertement. Je sens ces regards glisser sur moi, s'accrocher à chacun de mes pas.

Comme toujours.

Comme si j'étais un spectacle à moi seule.

On passe par une porte latérale, réservée au personnel, et en quelques secondes, on se retrouve à l'intérieur.

Le changement est brutal.

La musique frappe immédiatement, puissante, vibrante, les basses résonnant jusque dans la poitrine. Les néons colorés balayent la salle, alternant entre des lumières rouges, violettes et bleues qui donnent au lieu une ambiance presque irréelle. La piste est déjà remplie, les corps bougent au rythme de la musique, serrés, libres, désinhibés.

L'air est chaud. Dense.

Chargé de parfums, d'alcool et d'énergie.

— J'adore cet endroit ! crie Alya pour couvrir le son.

Je souris, observant autour de moi.

Et comme à chaque fois... Je sens les regards.

Ils arrivent vite. Trop vite.

Des hommes qui se retournent, d'autres qui n'essaient même pas de cacher qu'ils me regardent. Certains murmurent entre eux, d'autres sourient déjà, comme s'ils anticipaient une approche.

Je n'ai même pas encore fait un pas dans la salle que l'attention est déjà là.

Posée sur moi.

On monte directement à l'étage, direction le carré VIP. L'ambiance y est plus sélecte, plus calme... mais tout aussi intense. Les canapés en cuir, les tables basses, les bouteilles alignées... tout respire le luxe et l'excès.

On s'installe rapidement.

— Serveur ! lance Melissa en levant la main.

Quelques minutes plus tard, des plateaux de shots arrivent devant nous, parfaitement alignés, brillants sous les lumières.

— Ok les filles... dit Alya en attrapant un verre.

On fait de même.

Nos verres se lèvent en même temps.

— À ce soir !

— À nous !

— Et à tout ce qu'on va casser !

Les verres s'entrechoquent.

On boit.

Puis les téléphones sortent presque instantanément.

— Attendez, snap ! lance Fanta en se rapprochant.

On se serre toutes les quatre, les visages proches, les sourires larges, les verres encore à la main.

Flash. Une fois. Deux fois.

La nuit ne fait que commencer.

Il me faut beaucoup plus de tonus pour oublier cette semaine de merde.

— Serveur ! criai-je en le voyant passer près de notre table.

Il change immédiatement de direction, son regard professionnel accroché au mien, et s'arrête à notre hauteur avec un léger sourire.

— Je voudrais un martini au tamarin.

— Tout de suite, madame, répond-il simplement avant de s'éloigner.

À peine a-t-il disparu dans la foule que les filles se tournent vers moi avec des regards entendus. Je n'ai même pas besoin de parler pour comprendre ce qui se passe dans leurs têtes.

Leurs sourires s'élargissent.

— Un martini ? répète Alya en arquant un sourcil. Toi, tu veux vraiment te lâcher ce soir.

Je hausse légèrement les épaules, un sourire discret aux lèvres.

— J'ai eu une semaine horrible. J'ai bien le droit.

— Oh non... intervient Melissa en riant. Là c'est pas juste une question de semaine horrible. Je la connais. Ce regard-là... ça veut dire problème.

Fanta éclate de rire en attrapant un shot.

— Quelqu'un va tomber ce soir, c'est sûr.

Je lève les yeux au ciel, faussement agacée.

— Vous êtes ridicules.

— Non, on est lucides, corrige Alya en croisant les bras. Regarde-toi. T'es venue en mission.

Je ne réponds pas.

Mais au fond... elles n'ont pas totalement tort.

Quelques minutes plus tard, le serveur revient.

Il pose délicatement mon verre devant moi, le liquide ambré captant la lumière des néons. Mais ce n'est pas ça qui attire notre attention.

Dans son autre main...Une bouteille.

Une vodka.

Pas n'importe laquelle.

Une bouteille élégante, imposante, au design luxueux qui ne laisse aucun doute sur son prix.

Alya fronce immédiatement les sourcils.

— Euh... c'est quoi ça ?

Le serveur garde son calme.

— Cela vous est offert par les messieurs de la table 2, dit-il en désignant discrètement derrière nous.

Un silence s'installe une fraction de seconde.

Puis, presque synchronisées, on se retourne toutes.

Mon regard balaie la salle. Et s'arrête.

Directement sur cette table. Puis...

Sur lui.

Mon cœur rate un battement.

Ce fameux Saër Ibrahim Gueye.

Il est là.

Assis au fond du carré VIP, parfaitement installé, comme si tout l'espace lui appartenait naturellement. Il porte un pantalon à pince noir parfaitement ajusté, accompagné d'une chemise en satin noir dont le tissu capte subtilement la lumière. Ses pieds sont croisés avec une nonchalance presque arrogante, son corps légèrement enfoncé dans le canapé.

Dans une main, un cigare de luxe dont la fumée s'élève lentement.

Dans l'autre, son téléphone.

Et il regarde... son écran. Pas nous. Pas la table.

Rien d'autre. Comme si rien autour de lui n'avait d'importance.

À ses côtés, les deux hommes qui l'accompagnent offrent un contraste immédiat.

Eux, ils nous regardent. Et pas discrètement.

Le premier porte une chemise blanche légèrement ouverte sur le torse, avec un pantalon noir parfaitement coupé. Une montre brillante capte la lumière à chacun de ses gestes. Son sourire est facile, assuré.

Le second est tout aussi élégant, vêtu d'un ensemble beige clair, moderne, parfaitement coordonné avec des chaussures impeccables. Son regard est insistant, presque joueur.

Ils sont beaux. Riches. Confiants.

Mais...Rien à voir avec lui.

Parce que même sans lever les yeux...

Saër impose.

Son aura écrase le reste. Il n'a pas besoin de regarder pour exister.

Il est là. Et ça suffit.

Les deux hommes lèvent la main dans notre direction, un sourire aux lèvres, nous faisant signe de les rejoindre.

Autour de moi, les filles échangent immédiatement des regards. Complices. Amusés.

— Bon... souffle Melissa. On fait quoi ?

— Franchement ? répond Fanta en haussant les épaules. Plus on est fous, plus on rit.

Alya me jette un regard en coin.

— Et toi... ?

Je prends mon verre, le porte lentement à mes lèvres sans quitter la table du regard.

Puis je souris légèrement.

— On y va.

À l'intérieur, quelque chose s'allume. Quelque chose de précis. De calculé.

Parce que cette fois...Ce n'est pas juste un jeu.

Ce soir...Il va me regarder.

Et à la fin de la nuit...Je sais déjà.

Qu'il ne m'oubliera pas.

« C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime ; mais c'en est un bien grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus. »

Benjamin Constant

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