La mission d'une génération

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Il est quatorze heures. À cause du vieux, le repas n'a lieu que maintenant.

Il était persuadé que nous étions cinquante ans plus tôt, lorsqu'il pouvait se permettre d'ignorer sa propre maison pour s'attabler à l'extérieur avec une charmante jeune femme "moins ennuyeuse que votre mère".

Il a fallu tout ce temps pour le convaincre. Satyen, comme d'habitude, a déployé des trésors de patience et de mensonges. Ce n'est pas mon grand frère pour rien.

— Niraj! Niraj!

Colombe paraît effrayée. Je la vois davantage que ma propre épouse, alors que c'est sa sœur. Cela ne me dérange pas, car elle est toujours de bonne compagnie, et ma fille l'adore.

— Aamrapali est sortie du domaine!

— Où est-elle encore allée?

J'apprécie énormément Colombe, mais je la préfère lorsqu'elle sait retenir cette enfant capricieuse.

Mon épouse s'appelle Sula. Elle n'est jamais là aux repas de fins de semaine.

En réalité, elle n'est jamais là tout court.

Colombe et elle s'entendent bien, même si elles n'ont rien à voir. Alors la grande sœur n'ose pas médire de la petite. D'autant plus que Sula, ayant été mariée avant elle, doit être la seule personne qui sait la réconforter d'être une dame célibataire de quarante ans.

— Nous pouvons en profiter pour inviter un gentilhomme de votre goût, proposé-je.

Colombe fait les gros yeux. Notre proximité au sein du domaine a conduit beaucoup de gens à supposer que nos intérêts communs étaient de l'ordre de l'intime, surtout après que Sula et moi avons conclu un accord officieux permettant à chacun de profiter d'une compagnie extérieure à notre couple.

— Comment osez-vous...! Votre fille est en danger!

Elle allait ajouter une phrase, mais est interrompue par un formidable éternuement.

J'éclate de rire.

Dame Colombe a sa maladresse, sa puérilité, ses inquiétudes ridicules, qui, ensemble, me l'ont toujours fait considérer comme une sœur plutôt qu'autre chose.

— Vous me fatiguez, lâche-t-elle en sifflant longuement dans son mouchoir de tissu.

Apparemment, ce sentiment est réciproque.

— Inutile de se tourmenter, expliqué-je. Connaissant Piková, la gamine n'est certainement point dehors seule. Piková risque la mort si elle laisse l'un d'entre nous sortir sans les Unités. Donc si quelqu'un est en danger dans cette histoire, ce sont les passants que Pali a dû rencontrer.

C'est au tour de Colombe de s'esclaffer. Tandis que nous marchons vers le portail principal, ma fille, faisant demi-tour, nous rejoint tout sourire:

— Regarde, Papa! J'ai réussi à aller jusqu'à l'épicerie d'en face!

Debout contre un piquet, Piková Velké me regarde, l'œil meurtrier, ses petits doigts caressant la lame de sa lance.

— Ce n'est pas un concours, Pali, grondé-je. Tu dois rester ici. Surtout aujourd'hui.

— Mais je m'ennuie... Je m'ennuie beaucoup trop! Le vieux ne sait plus parler! Hein, tatie?

Colombe rougit.

— Euh... bafouille-t-elle. C'est-à-dire que...

Entraînée par sa nièce vers le cadre du repas, elle se remet instantanément à sourire.

Que ne ferait pas dame Colombe pour la nourriture du domaine...!

— Vous êtes en retard.

Je n'ai pas vu Satyen venir. Tiré à huit épingles dans son costume impeccable, son œil de glace me lacère au moins aussi violemment que celui de Piková.

— Je suis là, à présent, mon frère, réponds-je.

— Le vieux doit vite manger, afin que je puisse reprendre mon programme.

Il ne faut jamais déranger le programme du futur Grand-Seigneur! Ah non, jamais.

Je vais m'attabler en soupirant.

— Ah... Mes enfants... toussote le vieux.

Le vieux est l'actuel Grand-Seigneur, Lucius. Il frôle les quatre-vingt-dix ans, lorsque l'espérance de vie des humains du monde d'Ivalice est davantage proche des soixante. Tous, dans le domaine, attendent qu'il passe de l'autre côté.

Mais chaque année, Lucius est là, souriant, fier, narguant tout son monde ainsi que la mort.

— Où est cette jeune fille? On m'a promis qu'il y aurait une jeune fille... Satyen, pourquoi mentez-vous à votre père...? Piková, tenez bien mon dos contre le siège, j'ai le vertige.

Si ma fille tient ses caprices de quelqu'un dans la famille, la réponse est claire.

Je n'ai pas fini de soupirer, aujourd'hui.

— Seigneur mon oncle, Niraj est arrivé.

Je n'ai rien demandé à ces cousins, qui ne sont là que pour se gausser de l'échec de mon mariage et du caractère de Pali. Fort heureusement, le vieux ne bronche guère.

En réalité, le vieux n'est pas mon père, ni celui de Satyen.

Il s'agit de notre grand-père.

Satyen et moi sommes nés à un an d'écart de parents adolescents, et il s'avère que Lucius est le père de notre mère. Celle-ci n'était aimée de personne dans le domaine, et en particulier détestée par le vieux; alors, plutôt qu'un long sermon sur la place des femmes, il n'a pas hésité à kidnapper ses propres enfants pour la punir. Depuis, il se vante de nous avoir adoptés au sein de la maison la plus noble de l'Empire, et nous enjoint à nous montrer reconnaissants - surtout moi, qui n'ai pas ma langue dans ma poche.

Je n'ai jamais aperçu le moindre cheveu de ma mère biologique.

Parfois, je rêve qu'elle apparaisse là, dans l'entrebâillement de la porte menant au jardin où se déroulent ces dîners.

Qu'elle me parle, qu'elle me console.

Je sais qu'elle ne présentera jamais d'excuses à notre famille - de son point de vue, elle était obligée de fuguer. Donc je n'en attends guère.

Mais la chose que j'attends le plus est qu'elle voie ma fille, et qu'elle exprime son opinion à son sujet. Je sais qu'elle est fort bavarde, fort volage, et forte tout court. Je sais de qui je tiens.

Alors Aamrapali, encore dans l'âge de l'innocence, soulèvera-t-elle un fardeau dans son cœur? La fera-t-elle rire? L'énervera-t-elle? Lui donnera-t-elle l'envie de la voir évoluer, tout comme moi?

En un mot... Cette venue imaginaire serait-elle suffisante pour lui faire abandonner sa très longue aventure, et revenir à nos côtés?

— À quoi pensez-vous?

La voix de Colombe est douce, presque chuchotante.

— À rien, mens-je. Satyen vous regarde.

Le bel homme, le sage homme, le talentueux homme est en train de regarder Colombe.

— Mais non! peste-t-elle, dans son adorable indignation. Vous allez encore me coller des histoires...

Satyen n'aime ni les femmes, ni les hommes. Il n'aime personne.

J'imagine que c'est le prix à payer pour être le successeur de Lucius - et donc le supporter la majorité de la journée.

— C'est vous qu'il regarde, rectifie ma belle-sœur.

Elle a raison. De l'autre côté de la table, tandis que des salades de fruits sont servies, mon frère n'a pas cessé de porter sur moi son œil impitoyable.

— J'aurai besoin de vous, me dit-il du bout des lèvres. Assurances.

Pourquoi m'embêter avec ses histoires d'assurances? Cela me dit bien quelque chose, mais rien d'intéressant à mon goût.

Qu'il aille embêter un autre.

Mon regard détourné a l'air de le jeter dans une rage muette, et j'avoue que cela m'amuse bien davantage.

Tandis que le Grand-Seigneur nous parle des années de sa jeunesse où sa beauté lui valait de décerner les prix des lauréates des Académies Impériales (en précisant qu'il s'agissait de la semaine dernière), je me contente d'enchaîner les verres de vin. Colombe demande à une servante de ne plus me resservir; mais je fais intervenir ma fille, à qui personne ne résiste, et je parviens à goûter à toutes les bouteilles servies.

— Seigneur Satyen, quelqu'un veut entrer.

On ne demande même plus au chef de maison - inutile de se farcir dix minutes de souvenir hyperbolique à chaque besoin d'une information brève.

— De qui s'agit-il? Ah, je sais!

Le prince des seigneurs sait tout, forcément.

Je me penche vers la porte grande ouverte. Le valet a l'air perturbé.

Et puis je vois une mèche de cheveux. Des cheveux raides et blonds - de la teinte de notre famille.

Mon cœur ne fait qu'un bond.

— D'accord, répond Satyen au valet qui lui murmure à l'oreille.

— Pourquoi... fait-on entrer des gens chez moi? se plaint le vieux. Je n'ai que trente-deux ans; je sais encore écrire de magnifiques lettres afin de traiter les gens comme ils le méritent. Enfin... Seules les dames sont admises.

Satyen l'ignore, et me considère à nouveau.

Que veut-il, à la fin?

— C'est bien cette entreprise, m'indique-t-il avant que le plat n'arrive. Celle où vous devez vous rendre.

— Je vous ai déjà signifié que je ne me voyais pas y aller, rouspété-je. Il y a peu de chances qu'ils acceptent votre offre. Ils n'y connaissent rien. Il faut la retravailler.

— Vous parlerez directement à la personne qui dirige le groupe, conclut Satyen avec un regard impérieux pour nos cousins qui écoutaient un peu trop. Sa secrétaire vient de le confirmer. On dit qu'elle connaît tous les rouages, et l'évènementiel l'intéresse particulièrement. Nous avons une chance.

Mes sourcils se froncent, tandis qu'Aamrapali profite de ma discussion pour mimer une course de chocobos avec ses couverts.

— Faites de votre mieux. Il s'agit d'une femme. Une femme d'à peu près notre âge.

La phrase de Satyen me cloue le bec.

Enfin, les choses deviennent intéressantes.

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