Le palais mental de l'écrivain, premier jet 

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La nuit s’abattait doucement sur la ville qui dormait déjà. Les immeubles aux fenêtres éclairées ne laissaient entrevoir aucune silhouette ; les rues étaient complètement désertes et les routes à double voie apparaissaient comme des gouffres inutiles. Parfois, je me demande ce qui a bien pu se passer, pourquoi la vie n’a jamais atteint cet endroit qui avait pourtant tout : des quartiers pour vivre, des quartiers pour travailler, des sous-sols pour comploter. Une gigantesque tour au milieu du quartier d’affaires, symbole de pouvoir et de contrôle. La ville aurait pu être peuplée, devenir le théâtre d’une guerre manichéenne qu’un bon gars aurait pu terminer, s’il n’avait pas été anesthésié par le bruit et l’alcool.

Oui, j’entends encore leurs voix, le complot qui se chuchote dans l’ombre, des hommes qui ont plus de pouvoir que n’importe qui peut imaginer. Un héros qui a toujours été lucide mais que la société a écrasé, déformé puis noyé dans le bruit et l’alcool. Seulement, il n’a jamais eu rien de tout ça. Les gens ne sont jamais venus, je ne les ai jamais inventés. J’ai posé le cadre, l’ambiance, les petites choses ici et là qui donnaient l’impression que tout ça était dense, mais ce n’était qu’un cache-misère. Il n’y a personne ici, à part le triste ressenti de quelque chose d’incomplet. J’y reviendrai peut-être un jour, peut-être pour autre chose, peut-être pour terminer ce que j’ai voulu commencer.

En attendant, j’ai cette vision ici, cette ville peinte dans un tableau que j’ai accroché dans cette galerie d’œuvres oubliées. Je fais quelques pas en arrière et m’assois sur le petit banc de tissu rembourré typique des musées. J’ai un de ces maux de tête, un peu comme si je venais de me réveiller d’un rêve informe mais sensé. J’ai laissé une feuille blanche sur mon bureau, c’est sans doute le meilleur moment pour écrire, mais existe-t-il seulement un bon moment pour écrire ?

Je me lève péniblement du banc et commence à marcher vers mon bureau, le plancher ciré impeccable sali par mes chaussures. J’arrive devant l’ordinateur ; la barre clignotante du logiciel de traitement de texte me lance un regard assassin. Enfin, je pense. Elle n’a pas vraiment de visage. C’est ça, mon problème : je donne un visage à ceux qui n’en ont pas. Je ferme le logiciel, libérant ainsi la barre de son calvaire de plusieurs heures. Je pense que rien ne viendra aujourd’hui.

Je commence à faire les cent pas dans le salon. Mon antre mentale est devenue ennuyeuse. Il y a mon bureau, où je ne fais rien ; la galerie des œuvres oubliées, témoins d’une époque où j’essayais au moins ; un vaste salon avec un tapis en laine et une piscine extérieure pour les moments de détente ; et un ascenseur, car… euh, pourquoi pas ? Il n’y a qu’un seul étage ici, il ne sert à rien, mais il est quand même là.

Mon palais mental n’est même pas un palais. C’est une maison très moderne, très sobre, une sorte de villa aux murs de béton impeccables et au mobilier presque millimétré. Vous savez, le genre de maison qui sert de démo technique à des logiciels de modélisation. C’est beau, mais c’est vide, et on en fait vite le tour. Le tour, en l’occurrence, je l’ai déjà fait plusieurs fois.

— « Ça, c’est ce que tu crois ! » s’exprime soudain une voix enthousiaste provenant de l’ascenseur.
Je me retourne, très déstabilisé, et j’aperçois pendant quelques secondes une silhouette avant que les portes de l’ascenseur ne se referment à nouveau.
— « Merde, mais… mon entrée, saloperie de… » s’énerve la voix.

Je ne dis toujours rien, un peu sidéré par les événements. La voix commence à s’énerver de plus en plus fort et tape sur la porte en métal de l’ascenseur.

— « Oh, tu peux ouvrir ! Rends-toi un peu utile, il y a un bouton à côté, tu sais, le truc qu’on presse pour… »

Je presse le bouton sans lui laisser le temps de finir. La double porte argentée s’ouvre avec un bruit de rouille totalement abusé.

La voix appartient à une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle est assez grande, a les cheveux presque flottants et les yeux marron — même s’ils m’ont semblé bleus au premier regard. Je ne sais pas vraiment qui elle est, d’où elle vient, ni pourquoi elle est présente dans mon palais mental.

Elle me lance : — « Oui bon, bleu, marron, on s’en fout un peu. T’as jamais été très bon pour créer des personnages. L’important, c’est ce qui se passe avec. »

Avant même que j’aie le temps de lui demander qui elle est, elle surenchérit : — « Je suis une version alternative de toi, une sorte d’expression créative incarnée, en quelque sorte. J’ai des milliers de formes et des milliers de noms. »

En effet, j’ai l’impression qu’elle a changé énormément de voix et de visage rien qu’en prononçant cette phrase. J’aperçois derrière elle, dans la cage de l’ascenseur, des dizaines et des dizaines de boutons différents dont l’ordre semble totalement chaotique.

Elle pointe les boutons du doigt, puis dit : — « Ah oui, il y a une centaine d’étages et de sous-sols. C’est un peu le bazar. »

Elle lit clairement dans mes pensées. Je n’ai toujours pas ouvert la bouche depuis le début de notre entrevue.

— « Oui », dit-elle avec une voix protéiforme qui venait de l’intérieur.

Bon, c’est pratique comme ça, au moins. Je me demande bien ce que peuvent contenir les différents étages de cette structure visiblement bien plus grande que ce que je connaissais.

— « J’aimerais bien te faire une visite guidée du bâtiment, mais justement, si je viens là, c’est parce qu’on a un problème au niveau des… »

D’un seul coup, toute l’électricité saute dans l’étage. Un bruit de bourdonnement sourd commence à prendre de plus en plus d’ampleur.

— « Merde, planque-toi, n’importe où, faut que je file ! »

Elle se précipite dans l’ascenseur et appuie sur l’un des boutons. Les portes se referment sans un bruit et l’ascenseur descend à toute vitesse vers les niveaux inférieurs. Le bourdonnement, lui, semble au contraire remonter. J’essaie plusieurs fois de sortir du palais mental, mais c’est impossible. Je ne me rappelle plus comment j’y suis entré, peut-être que je m’y prends mal.

Les néons et les lumières intégrées aux murs de la villa deviennent rouges, puis noirs. De la lumière noire.

Une chose semble venir me chercher. Peut-être l’un de ces esprits dérangeants et dérangés que j’ai parfois imaginés. Une horreur sans forme et sans fond

Je me précipite vers le jardin et plonge sans réfléchir dans la piscine. Je vide tout mon air et attends au fond de l’eau. La surface se brouille, l’eau reflète la lumière environnante, teintée de rouge profond et de noir impossible. Le bourdonnement atteint son maximum, à peine atténué par la profondeur. Cela fait maintenant quelques minutes que je suis là. Je ne ressens pas le besoin de remonter à la surface. Cette chose semble partir. Les lumières disparaissent peu à peu et le bruit s’estompe. J’ai échappé belle, mais je ne suis probablement pas encore tiré d’affaire.

Je sors de la piscine en séchant instantanément — un des avantages de ce monde, je suppose. La chose a mis tout l’étage sans dessus dessous. Les meubles sont renversés, les brouillons sur mon bureau raturés dans tous les sens, l’ordinateur a l’écran fissuré, et tous les tableaux de la galerie sont soit tombés, soit inclinés sur un côté. Les ampoules et les néons ont implosé, laissant partout sur le sol des morceaux de verre où se reflète encore une lumière noir-rougeâtre.

Il faut que je quitte cet endroit. Je cours vers la galerie et récupère le tableau de la ville abandonnée. J’avais dit que j’en ferais quelque chose. Je le glisse sous mon épaule et me précipite vers l’ascenseur. Je lance un dernier regard à ce qui était autrefois mon palais mental, presque content qu’il n’existe plus.

Je me retourne vers le panneau de boutons. Il y en a énormément : le plus grand est le 99, le plus petit le -110. Les interrupteurs sont rangés dans un ordre qui n’a aucun sens, et l’un d’entre eux est arraché. Je dois aller au sous-sol. C’est là où l’autre moi est allé, mais par où commencer ? Le bâtiment est titanesque. J’appuie sur le -64, un peu au pif, et l’ascenseur se met à descendre à une vitesse folle qui me surprend.

Les portes s’ouvrent à nouveau, cette fois avec le bruit de grincement du début. Devant moi, un gigantesque panneau : « Sous-sol 64 : Stockage ». Stockage de quoi ? Je commence à marcher vers un immense entrepôt où des tonnes de cartons sont empilées. L’architecture sobre et moderne de mon étage a viré au gigantisme brutaliste. Le plafond est à une dizaine de mètres au-dessus de ma tête et soutenu par d’immenses piliers de béton armé.

Je m’approche d’une rangée de cartons, en ouvre un, et là, les souvenirs me reviennent à l’esprit avec fougue et violence. Je tombe sur des centaines de scripts, d’idées écrites mais jamais finies. Tout un tas de projets, de réflexions, abandonnés et laissés pourrir dans les oubliettes du palais mental. J’avais tellement de choses à dire. Toute cette énergie perdue dans le vide, arrachée par la vie triviale et le train infernal et inarrêtable de la pensée.

Je progresse dans l’entrepôt et aperçois un immense tuyau en verre où des cartons s’entassent depuis les étages supérieurs. Le tuyau débouche sur une gigantesque fosse qui se remplit peu à peu. Un robot étrange trie les cartons par catégorie. Il annonce : « Cringe », « Déjà fait », « Inconforme », « Immature », « Pompeux », d’une voix métallisée, horrible à écouter, froide et mécanique. Je m’approche de lui, mais il m’ignore complètement, absorbé par son travail d’archivage. Ce palais avait tout ce système depuis longtemps ? Combien de choses j’ignore encore dans ma propre antre ?

Le robot interrompt soudain son geste en laissant tomber un carton dans un fracas monumental. Le voyant lumineux vire au rouge. Ses pieds rentrent dans son torse carré, d’où sortent des chenilles. Aussitôt mises en place, il fonce vers une petite cavité dans le mur, visiblement prévue pour lui, et s’enfonce dans les profondeurs du bâtiment.

Ça ne me dit rien qui vaille. Le bourdonnement reprend. Cette chose m’a retrouvé. Paniqué, mais avec plus de contrôle que la dernière fois, je commence à courir dans la pièce. Il n’y a aucun endroit où se cacher. Les cartons sont trop petits, le robot a refermé la trappe derrière lui, et l’entrepôt est ouvert, linéaire.

Dans un élan de génie — ou de stupidité, prenez-le comme vous voulez — je jette le tableau que j’ai sous l’épaule au sol et saute à pieds joints dedans. Contre toute attente, mon corps s’immisce dans la peinture et je disparais à l’intérieur, ne laissant à la surface que de petites ondulations. Le tableau m’amène tout droit dans la ville abandonnée que j’avais créée il y a quelques années.

Je me réveille au sol, au milieu d’une double file. La ville est déserte, comme à son habitude, mais j’aperçois du mouvement que je ne pensais ne jamais avoir créé : des sacs plastiques virevoltent dans les airs, m’offrant un ballet disgracieux. Certaines voitures sont encore allumées, leurs feux clignotent à intervalles irréguliers ; les feux rouges fonctionnent toujours, comme pour guider les fantômes. Il y a peut-être eu de la vie ici, finalement. À un moment.

Je lève la tête et vois le tableau suspendu deux étages au-dessus, accroché à un balcon. J’ai dû tomber de dix mètres. Je n’ai rien senti. Mon regard profite de ce moment de répit pour se perdre dans ce paysage urbain dérangé. Il y a une certaine beauté, malgré tout. Cet instant de flottement me fait du bien, c’est un vide calculé, nécessaire.

J’aperçois le bar, pièce centrale de mon polar en devenir. La porte est entrouverte et une lumière envoûtante se dégage à travers les vitres brisées. Allons-y faire un tour. J’ai bien besoin d’« un petit remontant », comme ils disent dans les films. Je marche d’un pas lourd pour rejoindre l’oasis artificielle de ce désert qui l’est tout autant.

À l’intérieur du bar, une odeur de fermentation et de sueur me prend au nez. On dirait qu’un club entier vient de tirer sa révérence après une nuit chargée de jeu, de fumée et d’alcool. J’aperçois un homme d’une cinquantaine d’années, la tête à moitié plongée dans une chope de bière vide qu’il tient encore. Il sent ma présence et se retourne difficilement vers moi, me lançant un regard vitreux.

— « Tiens, l’auteur… » Il ricane un peu bêtement, sous l’effet d’un alcool étrange qui semble presque avoir fusionné avec son sang.
— « Un héros désabusé et déçu par la société individualiste qui cherche un échappatoire artificiel à son calvaire, mais se retrouve malgré lui embobiné dans une affaire sans queue ni tête », dit-il ironiquement, bien plus lucide que je ne l’imaginais. Il décrit son rôle, il l’incarne mieux que je ne l’aurais jamais écrit.

Il baisse la tête, conscient à cet instant — peut-être pour la première fois depuis longtemps — et ajoute :
— « Regarde ce que je suis devenu. Un loser qui tente de noyer ses problèmes dans cette… substance, et qui n’a jamais compris si le problème, c’était lui… ou l’alcool. »

Ce type me faisait de la peine. Je n’avais jamais daigné imaginer la fin de son histoire et l’avais créé pour le laisser errer ici sans but, dans une ville bien trop grande pour lui. Il me semblait soudain réel, et j’oubliais même quelques instants que tout ceci se déroulait dans ma tête.

— « Je suis désolé de ne jamais avoir fini ton histoire », dis-je avec une sincérité presque douloureuse.
Il ricane, détaché, puis répond :
— « Oh, mais ce n’est pas toi qui as tué tous ces gens. J’avais tout, à un moment précis, un tout petit moment, mais j’avais tout quand même. Ce n’est pas du vide que j’ai peur. »

Il lève le doigt vers la fenêtre. J’aperçois un vaste nuage noir, traversé d’éclairs rouges et violets. La masse se rapproche à une vitesse délirante, comme une coulée de gaz après une éruption, pliant les sommets des immeubles sous sa chaleur brute et meurtrière, les engloutissant un à un sans effort.

— « C’est de ça que j’ai peur. Mais je ne dois pas avoir peur. Il vient pour toi. »

Mon cœur s’accélère et mon corps commence à trembler sous la pression. La chose m’a suivi dans le tableau et dispose maintenant d’un espace immense pour croître et dévorer. Le héros de mon polar se relève, titubant, et attrape un fusil à pompe.
— « T’inquiète pas, gamin. Je vais retenir cette saloperie. »

Il prononce cette phrase avec une voix cliché et paternaliste qu’il avait sans doute préparée toute sa vie. Pas le temps d’analyser. Je commence à courir vers le tableau. Je sens toute la puissance de la chose derrière moi, une colère à peine diluée, une chaleur hurlante et infinie. Je comprends que peu importe où j’irai, elle me poursuivra encore et encore, jusqu’à m’extirper tout ce qu’il me reste.

Arrivé en bas de l’immeuble, je ramasse une pierre dans le square résidentiel et la lance de toutes mes forces vers le tableau. Je la rate. Je cours chercher un autre projectile. J’entends au loin le type du bar qui parle à l’entité, pointe son canon vers le brouillard épais, tire deux coups et hurle :

— « Va falloir me passer dessus, enfoiré ! »

Le nuage s’arrête net, réfléchi, puis repart en poussant un bruit qui ressemble à un rire démoniaque et organique. Passer sur quelqu’un ne semblait pas le déranger.

Je lance le second projectile, je le rate encore. L’entité me talonne, plus animée que jamais. Je tente d’attirer le tableau avec mon esprit, c’est mon palais mental, je fais ce que je veux. Contre toute attente, la physique m’obéit et le tableau me tombe dessus, englobe tout mon corps et me téléporte à nouveau au sous-sol -64.

J’aperçois une dernière fois le visage du héros sans nom ni cape, dévoré par les éclairs rouges et noirs. Il avait l’air d’avoir enfin trouvé ce qu’il cherchait. Le protagoniste de sa propre histoire.

Je suis de retour à l’étage -64, différent de la première fois. Je prends le tableau et le brise en deux. Dans la peinture à l’huile, les couleurs se mélangent au brouillard funèbre. Deux essences se battent dans quelque chose de spectaculaire. Aucune ne prend le dessus, mais l’entité agonise, soufflant sur les ruines des immeubles, ricanant dans l’écho. Elle me nargue, je le vois bien.

Ce n’était pas fini. Chacun de nous le savait très bien.

Je m’approche à nouveau de l’ascenseur. Il y a forcément plus à explorer dans ce bâtiment : d’autres chambres, d’autres lieux surréalistes que je pourrais décrire pendant des heures, d’autres que j’ai oubliés. Mais les choses sont déjà bien entamées, et il faut finir. On ne peut pas toujours tout raconter.

Le bâtiment est sur la même longueur d’onde. Tous les boutons de l’ascenseur ont été retirés, ne laissant plus que le -111, à l’emplacement de l’ancien bouton manquant.

C’est là que nous allons. Pour la première fois depuis bien longtemps, je sais enfin où je vais.

Les portes de l’ascenseur se referment.

[...]

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, l’écrivain fit un pas lourd pour rentrer dans le sous-sol -111. Il n’y avait rien ici, même pas un bruit sourd pour appuyer le vide. Il marcha pendant des heures, peut-être plus.

Au bout d’un long moment, un semblant de lumière réapparut, comme le cœur d’un endroit endormi depuis trop longtemps. La lumière faiblarde, étouffée par un dense brouillard sans couleur, se diffusait lentement.

Devant lui, une gigantesque étendue de pages déchirées, raturées, se révélait. Il y en avait un nombre délirant, des milliards peut-être, réunies pour former une masse sans visage. Cachés par quelques papiers, des cadavres humains à perte de vue, certains vieux comme le monde, certains presque encore vivants.

Il n’avait pas peur et marcha entre les corps gisants. Parmi eux, sa version alternative qu’il avait vue au début de tout ça, au tout début du récit, se vidait de son sang. Elle le regardait d’un air presque heureux avant de s’éteindre comme tous les autres.

Il continua sa route, escalada les montagnes de paperasse abîmée, guidé par le bruit d’un clavier distordu.

Le voyage dura longtemps, mais le temps ne comptait pas vraiment ici. Il passa par des lieux que rien ne pouvait décrire, des choses qui n’avaient jamais été pensées pour être lues.

Il arriva finalement devant l’entité, celle qui l’avait poursuivi depuis tout ce temps, mais maintenant, c’était lui qui la poursuivait.

La masse, qui s’était débarrassée de sa texture et de sa couleur, écrivait sur un ordinateur surréaliste. La machine était connectée à d’immenses fils qui s’étendaient à l’infini jusqu’à disparaître dans les bas nuages sombres de l’étage. Une sorte d’énorme fente argentée recrachait des dizaines de pages par seconde.

Le monstre qui était aux commandes pestait d’une voix démoniaque mais frustrée :

« Non ! Ça ne va pas, c’est trop simple, c’est trop… »

L’entité s’arrêta net, perturbée par la présence de l’autre écrivain. Elle se leva, alignant sa masse pour former ce qui ressemblait à l’écrivain, une sorte de copie ratée. Elle lui lança un regard noir qui aurait pu transpercer n’importe qui.

Le double maléfique pointa du doigt l’écrivain et s’exclama d’une voix corrompue :

« Quoi ? Tu n’es pas censé être là, combien de pages as-tu sautées ? Tu penses pouvoir raconter ton histoire en commençant par la fin ? »

L’écrivain ne réagissait pas. Il maintenait le regard haut, n’essayant même pas de chercher les yeux de la chose, dont le visage mutait encore et encore.

L’entité, prise dans un excès de rage, l’empoigna violemment avec une puissance inouïe, faisant virevolter toutes les feuilles mortes autour d’elle jusqu’à créer un siphon. Elle hurlait :

« Je n’apprécie pas que tu m’ignores ! Je suis le seul capable de mener ce récit à bout ! Je suis l’art absolu, je suis tout le sublime de l’échec que tu as créé, qui renaîtra avec ou sans toi ! »

Le monstre relâcha l’écrivain, frustré par son manque de réaction.

Il hésita quelques secondes puis lança un coup dévastateur et imprévisible à l’écrivain, censé l’effacer de l’histoire une bonne fois pour toutes. Pourtant, il était toujours là, toujours avec la même passivité et le même regard monotone que plus rien n’aurait pu changer. C’était une coquille vide, il était ailleurs.

L’entité tordait sa masse sur elle-même. Elle avait compris que j’étais ici, derrière ses lignes, et que tout ne dépendait que de la finesse de ma plume ou de l’alignement de mes mots. Comment j’étais passé dans un niveau supérieur de l’histoire, comment j’avais pris le contrôle sur tout ce qui avait été écrit. Elle n’avait pas besoin de savoir, ni tout ce que contenaient les pages arrachées, probablement enfouies quelque part ici.

Mon personnage regarda une dernière fois l’entité. Elle se déformait sous le poids de cette phrase, hurlant de toutes ses forces, mais aucun air ici ne pouvait accueillir son cri.

La lutte a été longue, je n’ai pas pu l’effacer entièrement — cela effacerait le reste de l’histoire — mais une chose est sûre : elle était affaiblie et j’avais maintenant une longueur d’avance.

L’entité était maintenant gisante à mes pieds. Elle se vidait d’une essence noire qui tachait son imitation de mon corps. Elle me lança d’une voix faiblarde :

« Alors c’est comme ça que ça se finit maintenant… J’ai écrit des centaines de fins, des confrontations épiques, et c’est de loin la plus nulle, la plus vide… »

Mon personnage ne répondit pas à la provocation, et je ne vais pas le faire non plus.

Il a raison, ce n’était pas la fin que je m’étais imaginée, mais c’est probablement la fin dont le récit a besoin et, pour moi, c’est un tremplin qui permettra d’accéder à la suite, un déclencheur. La fin d’une bataille qui mènera à la fin d’une guerre. Une réaction en chaîne.

Un ascenseur était apparu au loin, je l’ai fait apparaître, enfoui sous un tas de pages. Il fallait que je retourne à l’étage 0. Je m’éloignai pour rejoindre cette porte de sortie.

L’entité sortait tout ce qu’il lui restait derrière l’écrivain, lui crachant presque dans le dos :

« C’est ça, l’écrivain raté. Va donc continuer l’histoire. Va donc trouver celui qui mettra une fin à tout ça. Une bonne fin. Je t’attendrai ici. J’attends toujours. »

C’est ça, parle toujours, les mots s’envolent mais les écrits restent, et c’est tout le problème, ça peut vous revenir en pleine figure à tout moment.

Il était temps de rendre au récit ses droits et de laisser la dynamique que j’ai enclenchée m’emmener dans la bonne direction. Je ne suis plus aux commandes. Plus pour le moment.

Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur moi. Je souriais.

C’est ici que s’arrête mon chapitre. J’ai tellement hâte de lire la suite, un peu moins de l’écrire.

Pourvu que je ne me perde pas en route…

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