Chapitre 1 - Partie 5 : Le seuil

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La première marche était froide.

Pas glacée, simplement honnête. La pierre gardait la mémoire de la nuit, et sous la sandale de Mélissa elle rendit un son mat, presque solennel. L’escalier descendait vers la crique en larges blocs irréguliers, creusés par des siècles de pluie et de sel.

Derrière elle, le temple respirait. Devant, la mer grandissait.

Chaque pas rapprochait Mélissa du bruit des vagues. Mais ce n’était plus le simple ressac qu’elle connaissait depuis la terrasse. Ici, le son était profond, vibrant, comme le roulement d’un tambour immense sous la surface du monde.

Elle s’arrêta un instant.

Le brassard de bronze pesait à peine sur son bras, mais elle le sentait. Comme une présence nouvelle, attentive. Les alvéoles vides captaient la lumière de la lune et la rendaient plus douce, comme si elles attendaient quelque chose.

— Continue, murmura la voix d’Athéna derrière elle.

Mélissa descendit encore.

La crique s’ouvrit peu à peu sous ses yeux. Le sable formait un croissant sombre entre deux falaises couvertes de végétation. Les vagues arrivaient plus vite maintenant, leur écume brillait d’une blancheur presque irréelle.

Et au milieu de cette écume…

La forme se précisa.

Ce n’était pas un simple cheval.

C’était un cheval fait de mer.

Son corps surgissait des vagues comme si l’eau elle-même l’avait décidé. Sa crinière se déployait en gerbes liquides, et chaque mouvement de sa tête soulevait des éclats d’écume qui retombaient en pluie d’argent.

Ses yeux étaient noirs, profonds, immenses. Pas méchants. Immenses.

Le cheval avança.

Non pas en nageant, en galopant sur la surface de l’eau.

Chaque coup de sabot soulevait une vague.

Le cœur de Mélissa cogna contre sa poitrine.

Elle voulut reculer. Ses jambes tremblaient. Mais quelque chose, plus profond que la peur, la retenait.

La voix d’Athéna descendit jusqu’à elle, portée par le vent.

— Ne combats pas la mer. Écoute-la.

Le cheval de vagues souffla. Une brume salée s’éleva autour de lui.

Mélissa sentit l’eau toucher ses pieds. Une vague plus forte que les autres vint mourir sur le sable.

Elle inspira profondément.

Le goût du sel remplit sa bouche, ses poumons, sa tête. Elle pensa à la mer qu’elle regardait depuis la terrasse, aux mouettes, au vent. Elle pensa aussi à la colère qu’elle portait en elle, cette mer intérieure qui montait parfois trop vite.

Et soudain, elle comprit.

La vague suivante arriva.

Au lieu de reculer, Mélissa avança.

L’eau monta jusqu’à ses chevilles.

Le cheval la fixait.

Encore une vague.

Encore un pas.

Le sable glissa sous ses pieds, mais elle ne tomba pas. Elle écoutait la respiration de la mer, essayant d’y caler la sienne.

Inspirer.

Expirer.

Les vagues ralentirent légèrement.

Le cheval inclina la tête.

Son regard semblait sonder quelque chose en elle, pas sa force, pas son courage. Autre chose.

Sa tempête.

Une dernière vague s’éleva, plus haute que les autres. Pendant un instant, elle dressa un mur liquide entre l’enfant et l’horizon.

Mélissa ferma les yeux.

Elle ne recula pas.

La vague retomba.

Quand elle rouvrit les yeux, l’eau était calme autour d’elle.

Le cheval de mer s’était approché. Tout près maintenant. Sa tête immense se pencha vers elle. L’écume s’écarta doucement comme un rideau.

Une lumière bleue naquit dans l’eau.

Elle flottait juste devant Mélissa, pulsant comme un cœur minuscule.

Un cristal.

Bleu profond, traversé de reflets mouvants.

La voix d’Athéna descendit une nouvelle fois depuis les ruines.

— Poséidon reconnaît ceux qui savent respirer dans la tempête.

Le cristal glissa lentement vers Mélissa. Elle tendit la main. La lumière se posa dans sa paume, fraîche et vivante.

Lorsqu’elle l’approcha du brassard, l’une des alvéoles vibra doucement.

Le cristal s’y inséra avec un léger déclic.

Une chaleur douce parcourut son bras.

Dans sa tête, quelque chose changea.

Elle sentait la mer.

Pas seulement la surface, la profondeur, le mouvement lent des masses d’eau, la patience des marées.

— Le premier don, dit Athéna.

La Vague.

Le cheval d’écume souffla une dernière fois.

Puis il se dissipa.

Pas brutalement. Comme un rêve qui retourne à la mer.

Les vagues redevinrent ordinaires. La crique retrouva son calme nocturne.

Mélissa resta quelques secondes immobile dans l’eau.

Puis elle se retourna vers les marches.

Le temple brillait doucement sous la lune.

Et pour la première fois depuis longtemps, la colère dans sa poitrine ne ressemblait plus à une tempête.

Elle ressemblait à une mer.

Une mer qu’on pouvait apprendre à naviguer.

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