Chapitre 23 : Mais les auto...mates ne sont que des boî...tes... des roues... des fils... des...
« Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va. Du reste, regardez-vous toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre. »
Orphée, réalisation de Jean Cocteau, 1950
« Il était une fois… ». Jolie rengaine passepartout à caser facilement dans n’importe quel contexte.
Qu’une histoire se produise il y a 1000 ans dans un royaume lointain, il y a 100 ans sur le continent européen, ou peut-être le mois dernier chez la voisine d’à côté, « Il était une fois » est une formule bien commode pour ouvrir sur un récit précisément indatable. Que celui-ci soit réel ou non n’a aucune importance. Il est dit que la vérité et les histoires ne font pas bon ménage ; mais bon, on dit aussi que toute légende puise à la source de la réalité pour exister. Et comme par sa nature, l’être humain se complaît à semer confusion et désordre, il préfèrera n’importe quelle sornette au vrai. En définitive, l’homme est un éternel incompris incompréhensible.
Il était une fois donc. Au XIXe siècle, histoire de situer.
C’est peut-être à cet instant que commence réellement la fin du début.
Trois garçons vinrent à passer, fort pressés. En fuite, comme beaucoup par ici. Et en route vers le nord.
L’aîné était presque un adulte, bien qu’il n’ait pas encore atteint l’âge requis. Il avait longtemps rêvé de liberté avant de se voir investi de la lourde mission de père de cette drôle de famille.
Le deuxième avait longtemps été en quête d’un but. Le troisième, huit ans à peine, leur en avait fourni un. Ils étaient à la recherche de Nine, petite sœur perdue de vue après la débâcle qui l’avait emportée, jetée dans un train.
C’est tout ce qui les importait à présent. La seule erreur qu’ils n’auraient pas dû commettre fut de mettre la main sur un médaillon, trouvé un soir sur leur route, par hasard. Ils se partagèrent les trois minuscules miroirs qui le composaient, y voyant à tort un symbole pour sceller leur amitié. Sans aucune causalité, quelques années plus tard, le malheur s’abattit ensuite sur le plus jeune, victime sur leur chemin de quelque cupidité malsaine de brigands mal attentionnés. Ses camarades qui l’accompagnaient dans l’aventure ne furent pas épargnés par l’évènement. Ce triste évènement marqua leur séparation précipitée, teintée de méfiance envers les étrangers.
Les miroirs, qui s’étaient transformés malgré eux en emblème de meurtre et de trahison aux antipodes de leur fonction première, s’en trouvaient entachés d’une malédiction.
Dès son trépas, l’âme du gamin s’était retrouvée capturée dans le médaillon. Dans le même mouvement, les autres composantes du pendentif s’étaient emparées d’un fragment de l’âme de ses deux autres camarades, liés par ces miroirs qu’ils conservaient. Jusqu’au bout, les deux personnages restants restèrent ignorants du rôle qu’on leur faisait jouer.
Comme une malédiction ne s’arrête jamais à si bon compte, les miroirs commencèrent à aspirer tous leurs héritiers qui auraient pu connaître un destin profitable s’ils n’étaient décédés de mort prématurée, injuste ou accidentelle. Souvent violente. Des suites d’une trahison souvent.
S’entamait ensuite pour ces pauvres âmes un parcours invariable où elles quittaient leur réceptacle temporaire pour venir se greffer en minuscules fractions, tels des hôtes indésirables, sur certains de leurs descendants.
Ceux-là portaient en eux cet éclat de miroir comme une marque indélébile qui retiendrait à jamais leur mémoire. Une fois le cycle terminé, ce fragment s’en retournait au miroir pour perpétuer la boucle infernale, chargé d’une nouvelle résonance qui morcelait toujours plus l’âme captive.
Au sein des miroirs, deux voies commencèrent à se dessiner entre deux incarnations :
Les âmes qui voulaient lâcher prise et tout oublier de leur vie précédente afin d’éviter souffrance et solitude repartaient pour un autre cycle. Prêts à tout pour se détacher, au risque de se perdre un peu plus à chaque tour.
Les âmes qui étaient ramenées dans les filets du passé, car elles refusaient de le voir disparaître, s’agrippaient fermement jusqu’à se libérer de la boucle. On aurait pu les croire délivrées de l’emprise du miroir, mais en vérité il n’en était rien. Et compte tenu des sacrifices qu’il en résultait, elles étaient peu à faire ce choix. Engluées dans le passé sans jamais le voir devenir présent, elles étaient condamnées dans cet intermédiaire à regarder ceux avec qui elles avaient vécu subir les affres d’autres vies et d’autres cycles immuables. Toujours observer les effets destructeurs d’une même boucle qui ne faisait que consumer les âmes jusqu’à les enfouir à jamais dans les griffes des miroirs, constituants à part entière de leurs reflets.
Ces âmes-là ne pouvaient se résoudre à assister à ce genre de calvaires jusqu’au bout.
Frustrées et de moins en moins malléables au concept d’humanité, elles élaborèrent un tout autre système.
C’est à cet instant précis que s’opéra le schisme : chacun pour son miroir.
Cette division entraîna d’autres conséquences en chaîne : les facultés que le médaillon tirait des miroirs s’en trouvèrent fractionnées au sein de trois entités propres et irréconciliables.
C’est ainsi que naissent les dérives : on ne sait trop comment elles surgissent, mais on ne peut plus les arrêter par la suite et la violence devient un cercle infini.
Les décès prématurés qu’ils provoquèrent eux-mêmes dans les camps adverses se répercutèrent davantage sur les miroirs, renforçant leur emprisonnement. Les âmes insatiables se rendirent rapidement compte que sept pouvoirs seraient tout ce qu’ils n’obtiendraient jamais du miroir. Un cycle ne pouvait contenir pas plus de sept porteurs pour en figurer la complétude. Qu’importe, elles ne pouvaient s’en contenter. Leur soif d’en finir était telle que leur brutalité ne connut plus de limites, remodelant leurs facultés en armes destructrices.
Tuer était devenu un plaisir pour certains qui utilisaient ce privilège pour manipuler des pions sur un échiquier grandeur nature. Sous couvert d’une identité quelconque, il leur était par exemple facile de s’immiscer dans les relations humaines et d’y semer la pagaille ; puis d’observer tranquillement le résultat de leur implication. Et si les autres utilisaient la même tactique dans le camp adverse, tant pis, ce sera le moyen de se constituer une réserve d’individus facilement interchangeables à intervertir à tout moment entre deux cycles, pour freiner leur lente dissolution.
Cela dura bien deux cycles. Au moins. Mais rien n’évoluait et l’on commençait à se lasser. On eut alors recours à un plan bien plus radical : puisque tout avait commencé par une trahison, tout devait s’achever en trahison. Et c’est sur ce principe…
Cela devenait n’importe quoi.
— Ça suffit. Tais-toi.
Natacha projeta son poing sur le gravier et maintint la pression comme une brute. Ça ne faisait pas assez mal. Même en le pivotant sur les pierres comme une forcenée, elle ne ressentait rien. Elle l’écoutait déblatérer des balivernes et elle avait atteint son point de non-retour. Elle en avait assez.

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