Chapitre 6

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Chapitre 6 - Traquée

Valmère partait en cendres.

Sous ses yeux.

Jamais, elle ne s’était sentie aussi impuissante. Elle pouvait enfin arpenter ces rues, dont elle avait tant rêvé, et elles brûlaient.

C’est fini.

Une haine terrible montait en elle. Était-ce son destin de ne pas pouvoir vivre normalement ? Bien sûr, elle le savait, elle l’avait lu.

Elle avança dans ces rues abandonnées. Peut-être restait-il quelqu’un ? Toutes les habitations semblaient vides.

Désertes.

La pluie avait redoublé et éteignait petit à petit les nombreux brasiers. Était-ce les soldats noirs qui avait semé ce chaos ?

L’avenue principale de Valmère était sinistre. La cité prenait des airs de village fantôme. Ce n’était pas très grand, mais pour Ariena, tout semblait démesuré. Le chemin qu’elle avait emprunté la guida très vite jusqu’à la grande place.

De forme circulaire, c’était ici que la plupart des commerces étaient réunis. Aujourd’hui, il ne restait plus grand chose : quelques magasins à la devanture détruite, des fenêtres brisées, des toits effondrés, des charrettes renversées sur la voie et ces flammes qui, petit à petit, s’étouffaient.

Même la fontaine centrale était en ruine et l’eau n’y coulait plus. Un frisson l’a traversa.

Sur sa gauche, un panneau d’affichage l’interpella. Plusieurs affiches y étaient placardées. Toutes les mêmes. Elle en avait également aperçu des similaires à l’entrée. Mais, happée par l’immense brasier, elle ne s’y était pas attardée.

Sous la force du vent qui s’était levé et de la pluie qui battait, une des feuilles se décrocha et voleta jusqu’à ses pieds. Rien de pire ne pouvait arriver s’imaginait-elle, mais elle oubliait qu’elle était sa destinée…

Lorsqu’elle la lut, sa haine devint rage. Elle plaqua une main sur sa bouche pour étouffer le terrible sanglot qui la secouait. Cette feuilles et les centaines d’autres réparties dans la ville réclamait la mort de la princesse sans visage pour avoir commis l’irréparable : avoir tué le roi et la reine de Valmère.

« Tuons celle que nous n’avons jamais vu.

À toutes les personnes ayant des renseignements sur l’ancienne princesse, devenue traitresse du royaume. Toutes informations, aussi infimes soit-ellee, nous seront nécessaires pour contrer cette rébellion.

Vous avez des armes ? Des savoirs en combats ? Ou une simple volonté vengeresse ?

Éloignez-vous des sentiers tracés à la nuit tombée. Nous viendrons vous chercher. »

Tout son monde s’écroulait, ils l’a détestaient. Elle était accusée du régicide. Parce qu’ils pensaient qu’elle était la cause de tout cela. Elle était seule. Elle n’aurait d’aide de personne. Cependant, elle ne comprenait pas tout à ce message codé. Mais elle l’ignora, elle n’avait plus le temps de se triturer l’esprit avec quelconques énigmes, sa propre existence en était déjà une.

Il lui restait une unique carte dans son jeu, celle de l’anonymat. Et pour la seconde fois aujourd’hui, elle remercia ses parents et les dieux d’avoir fait d’elle une princesse cachée.

Sa colère était si grande. Tremblant de tout son être, elle déchira la feuille et la jeta au sol.

Au loin, le martèlement des sabots se fit entendre. Ils venaient pour elle. Les soldats noirs. Ou pire : Horios lui-même. Elle recula d’un pas. La fuite n’était plus une option. Se battre ? Impossible. Elle devait disparaître. Elle continua de reculer, les yeux rivés sur la feuille déchirée à ses pieds, dont les lettres semblaient encore hurler son nom, comme si elles refusaient de mourir sous la pluie.

Je n’ai plus le temps, se murmurait-elle.

Les sons se rapprochaient rapidement, la tétanisant sur place. Ses jambes refusaient de bouger. Son cœur battait trop fort, comme si lui aussi tentait de fuir.

Un premier cavalier surgit à l’angle de la ruelle, l’armure ruisselante.

Un deuxième.

Un troisième.

Ils étaient cinq. Ou peut-être plus dans l’ombre. Leurs montures, massives, étaient recouvertes de plaques de cuir brûlé, et portaient sur le flanc gauche l’insigne à demi-effacé de l’aigle royal aux ailes d’argent.

Les soldats d’Horios.

Ils portaient tous de lourds masques argentés qui cachaient aussi leur visage. Ils s’arrêtèrent à l’entrée de la place. Elle n’était pas encerclée mais seulement bloquée. Rebrousser chemin serait impossible. L’un des militaires descendit de son cheval et fit un pas. Ariena recula de deux.

— Ariena.

La voix, étouffée par le masque, n’était ni dure ni moqueuse. Juste certaine.
Elle était muette figée par la panique. Elle n’avait rien pour riposter. Rien, sauf la pluie et sa rage. S’ils l’emmenait elle mourrait. Elle jeta un regard autour d’elle. Il y avait une ruelle à sa droite, étroite, à moitié obstruée par les décombres. Sa dernière issue.

— Arrête-toi là, ordonna le soldat. Ce n’est pas une arrestation, c’est une exécution.

Subitement, le contrôle de son corps lui revint et elle se mit à courir.

Ses pas claquèrent dans la flaque au pied de la fontaine brisée. Une flèche siffla à quelques centimètres de sa tête. Elle plongea dans la ruelle, se jeta au sol et rampa sous une poutre effondrée. Derrière elle, des cris.

Des sabots.

Des ordres.

Elle se faufila entre la crasse et la poussière, s’extirpant, tant bien que mal, des ruines de Valmère. Un éclair fendit le ciel, illuminant un instant son visage couvert de suie et de pluie. Puis l’obscurité retomba.

Elle n’était plus une princesse.

Elle était traquée.

Elle fuyait avec le peu de souffle qu’il lui restait, glissant, trébuchant, se rattrapant aux murs brûlés de sa cité. L’odeur de cendres et de pluie la poursuivait comme une seconde peau. Bientôt, elle quitta ces vestiges de rues pour s’enfuir à travers les champs détrempés.

Ses rêves s’émiettaient, petit à petit, et son espoir aussi.

Les herbes hautes fouettant ses jambes. Instinctivement, elle se dirigea vers ce lieu qui l’appelait : la forêt. Elle se dressait devant elle, grande puissante. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Là-bas elle serait en sécurité, elle le ressentait. Elle pourrait se dissimuler. Pour un temps.

L’orée n’était plus qu’à quelques centaines de mètres, et pourtant, chaque pas était un supplice. Ses poumons la brûlaient. Sa cheville, meurtrie, lançait à chaque foulée. Derrière elle, les cris des soldats s’étaient éloignés. Elle les avait semés.

Presque.

Les rues de Valmère étaient si détruites, qu’ils avaient dû rebrousser chemin pour contourner la ville. Mais ils la pistaient car elle pouvait les entendre, au loin, galoper à vive allure.

Les sbires d’Horios savaient où elle se dirigeait, car après Valmère, il n’y avait que la forêt. Si elle parvenait à la franchir, alors elle serait à Umya. Peut-être, pourrait-elle repartir de zéro ?
Je suis perdue.

La pluie tombait avec une telle fureur, et elle était si désarmée, qu’elle ne discernait plus si ce qui inondait ses joues étaient les larmes amères de son désespoir, ou les gifles glacées de l’averse qui s’acharnait sur elle.

Enfin, elle atteignit les arbres.

Soudain, le silence. Les sabots se turent. Les cris s'éloignèrent. Elle fut comme absorbée par son immensité. Quelque chose avait détourné les soldats. Ou bien l’avaient-ils perdue ?

La forêt était si dense, que même la lune ne perçait pas le feuillage. L’obscurité devint totale. Malgré tout, elle continua d’avancer. À mesure que les ténèbres l’engloutissaient, le calme s’imposa. Elle sentit son corps ralentir, l’adrénaline retombant comme une vague après un raz-de-marée. La fatigue la submergea bientôt. Avec elle s’installa un étrange sentiment de tranquillité. Des bruits lointains s’élevèrent, des craquements de branches, des cris d’animaux, mais elle ne sursauta pas.

Elle n’avait plus peur.

Elle était seule.

Elle était invisible.

Son corps commença à céder sous le poids de l’épuisement. Ses jambes fléchirent, trahies par l’effort, et une branche perfide glissa sous son pied. Tout bascula en un instant. Elle s’effondra, et avec elle, le monde sembla se dissoudre, englouti par une noirceur oppressante et totale.

Note de l’auteure : Ce chapitre conclut la première partie de mon histoire. Elle fait office de long prologue, en quelque sorte. La seconde partie sera… différente. ;) Qu’en avez-vous pensé ?

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