6.4

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Plus ils s'éloignent de leur petit coin tranquille, plus les bruits se font présents, presque au point d'être insupportables. Les conversations roulent. Les bouteilles vides aussi. L'ambiance est dantesque...
Les apôtres dissertent à l'envi des bienfaits de l'abstinence, pendant qu'Agathe leur fait la morale quant à leurs comportements vis-à-vis des femmes. En fait, ils ne parlent pas : ils s'engueulent comme des lavandières. La vieille, d'ailleurs, à court d'arguments, ne tarde pas à les menacer, armée d'une bouteille vide.

  • Et moi, je vous dis que le premier d'entre vous que je vois porter la main sur une bergère, j'ui pète les dents ! C'est une honte de leur faire porter les commissions pendant que vous allez déblatérer vos conneries dans les temples. Savez pas ce que c'est qu'une épaule démise, vous ! Tas de cons !
  • Soeur Agathe, rétorque Pierre avec audace, tu porteras ce que je dis de porter, et tu la fermeras, compris ?

La soeur, ainsi interpellée, ne réfléchit pas une seconde de plus. Elle brandit sa boutanche au-dessus de sa tête, et dans un mouvement brusque, la fracasse sur le crâne du Pierrot qui part immédiatement compter les moutons auprès de sa Colombine ! Jacques, qui se souvient d'une récente gâterie que la vieille lui fit en plein repas, ne sait pas quelle conduite adopter, coincé entre l'envie de protéger son comparse, et celle de remettre le couvert. Paul, lui, prend des notes. De toute façon, il est tellement ivre qu'il serait incapable du moindre geste...

Les mages ronflent, avachis les uns sur les autres, ivres morts. Il y a même Balthazar qui laisse dangereusement traîner sa barbe à quelques milllimètres des flammes des cierges finissants.
Le cuisinier lutte encore pour assurer un service honorable, mais il pleurerait presque de rage quand il voit, à chaque passage près des convives, qu'ils ont largement fait mumuse avec la bouffe. Il se promet en silence de ne jamais plus servir de purée de légumes à des mecs sans éducation. La table est constellée de taches, les plats gisent comme autant d'étrons... Il n'y a guère que les verres qui soient encore capables de tenir la verticale.

L'absence de Jésus ne les a visiblement pas trop marqués. Judas, le visage toujours fermé, se déplace discrètement de place en place, coupe en gestes agiles les bourses chargées d'or des mages, puis retourne à son rang, à l'extrême gauche. Finalement, cette place située loin des gens lui convient au mieux. De la sorte, il peut tout piquer à tout le monde sans se faire remarquer. Un enseignement qui traversera les âges...

Au loin, les feux de joie éclairent la fête déchaînée du peuple repu. Le vin coule encore à flots, les chansons paillardes, voire impies, remontent en échos puissants vers le sommet de la colline où arrivent enfin Jésus et Raymond.

  • Tu vois bien, commence Jésus, ce sont tous des animaux. Des sangliers qu'on tente de sortir de la fange pour en faire des êtres humains. Ils me fatiguent, tous ces cons, tu sais...
  • Faut pas t'affoler pour si peu, mon pote ! répond Raymond d'un air amusé. Tu devrais accepter de comprendre, et ton dabe aussi, que les enfants ne font jamais ce qu'on espère d'eux ! Faut vraiment vivre à côté du monde pour pas savoir ça. Tu devrais venir plus souvent près d'eux. Pas sûr que tu les rendrais meilleurs, mais tu pourrais t'habituer...
  • Comment se faire à tant de bestialité ?
  • Rappelle-toi qu'ils n'ont pas demander à être là. Après tout, ce ne sont que vos jouets.
  • Père leur avait donné un Paradis, pourtant.
  • Tu parles ! Il s'est fait plaisir en nous créant. Mais il avait déjà veillé à ne pas nous rendre parfaits. Au contraire, il nous a sortis du four à peine cuits, si je peux dire. Fallait encore nous laisser refroidir, puis nous décorer pour faire de jolies poupées.
  • Ce ne sont pas des pantins. Ils n'ont pas de fils au-dessus d'eux...
  • Rien au-dessus des oreilles, c'est très juste. Par contre, des montagnes de promesses hallucinantes d'horreur sous leurs pieds s'ils ne font pas ce qu'on attend d'eux ! Franchement, les foutre dans un jardin, à poil, avec tout à portée de la main et tout leur permettre sauf de toucher un arbre... Mais dans quel esprit tordu peut-on concevoir un truc pareil ?
  • C'était la seule chose à ne pas faire ! Rien qu'une petite chose à respecter !
  • Ben ouais, mais les hommes sont doués de curiosité. Et ça, c'est ton vieux qui leur a foutu dans la tronche, alors fallait pas s'attendre à autre chose.

Jésus voudrait contrer l'argument, mais une voix s'élève soudain de la table.

  • C'en est même à se demander si ce n'est pas ce qu'il voulait, ce vieil enfoiré !

Raymond ne reconnaît pas la voix. Il tarde aussi à voir qui vient de parler. Jésus, lui, à tout de suite identifié l'intrus, et il tire une drôle de tronche.

  • Alors, tu ne réponds pas ? insiste la voix.

Raymond repère enfin le personnage. Il est assis à l'extrême droite de la table. Impeccablement vêtu de soie noire, le type est athlétique, bien proportionné. Visage fin, chevelure noire, longs sourcils qui surplombent un regard rieur, l'inconnu est confortablement installé, picorant quelques grains de raisin que le cuistot lui a servis.

  • Admirable petite sauterie improvisée, mon frère, fait le type. J'ai adoré les plats. Tu as un super cuisinier que je t'envie. Je devrais te le piquer et le bombarder vizir près de mes petits chaudrons à moi !

Le cuisinier qui entend ces mots ne se sent plus de joie et en profite pour ramener sa fraise, les mains encombrées d'une boutanche de vin d'Arménie.

  • Tiens, puisque te voilà, fait l'invité surprise, dis-moi quel est ton nom, que je le note sur mes tablettes.
  • Monseigneur, fait l'intéressé avec flagornerie, je ne peux te répondre. Mes parents n'eurent rien de plus pressés que de m'abandonner à la naissance, sans prendre le temps de me donner un nom. Les gens me sifflent, en général.
  • Mon pauvre vieux. Tu mériterais pourtant de porter un beau nom ! J'ai adoré ton plat, je ne sais pas ce que c'était, mais c'était une merveille ! Comment appelles-tu ce truc fait de mouton ?
  • Euh... Le ragoût ? Ben, c'était un ragoût de mouton, rien de plus.
  • Ragoût de mouton, dis-tu ? Eh bien que cela soit ton nom ! Moi, Satan, roi des étoiles noires, Prince de ce monde, je te baptise Rhagoûdmouthon ! Que cela soit, et quiconque prétendra déshonorer ce nom aura affaire à moi !

Raymond ouvre grand la bouche, les yeux écarquillés de surprise.

  • Euh... Il vient bien de dire Satan ? demande-t-il à voix basse.

Jésus opine d'un air entendu.

  • On parle bien du même ? C'ui qu'à des cornes sur la tête, qui pète des flammes et qui se trimbale un trident pire que c'ui d'Poséidon ?
  • Ouais, mon pote. Lui, en personne. Sans les ustensiles sus-nommés, mais tout en vices et en fourberie. Méfie-toi de lui, il est probable qu'il veut déjà t'emmener faire un petit tour chez lui.
  • Bien au chaud, tu veux dire ?
  • C'est ça, confirme Jésus. Tu vois, je t'avais bien dit que tu ne risquerais pas d'oublier les deux retardataires.

Raymond âierait cher pour ne plus être là. jusque là, tout allait pourtant assez bien. Mais, maintenant que Satan s'est invité à la fête, il commence à se dire que ça risque de virer à la cata.

  • La vache... Je vais de surprise en surprise. Alors, lui non plus, c'est pas une blague ?
  • Non, je ne suis pas une blague, mon cher Raymond ! confirme Satan avec ironie. Et ce serait dommage, parce que, toi et moi, nous devons parler. Il y a si longtemps que je t'attends, tu ne peux pas imaginer à quel point je suis heureux, ce soir !

La voix de l'Ange déchu est belle, un peu pédante, avec des sons rugeux, âpres. Mais en dépit des sourires, il est quand même difficile de ne pas entendre les menaces d'une éternité à endurer sur les braises d'un cauchemar de souffrances.
Raymond fait un pas en arrière, soudain terrorisé à l'idée de se retrouver face au monstre. Il voudrait s'enfuir mais René, qui semblait dormir par terre près de la table, ouvre un oeil et déclare d'une voix morne :

  • Pas la peine de te casser le cul à vouloir te barrer, mon pote. J'ai essayé. A moi aussi, il prétend qu'il a plein de choses à dire... Fais gaffe : il a un peu tendance à vouloir endormir son monde, ce mec...

Le vieillard commence à perdre les pédales. C'est trop pour lui ! Jamais il n'avait voulu se retrouver là. Ses genoux commencent à trembler, ses mains aussi, et pour une fois, c'est pas à cause de la gnole ! Il observe Satan, fasciné comme un condamné à mort face à sa pénitence. Mais Jésus se glisse derrière lui et lui dit doucement à l'oreille :

  • Te fais pas de bile, mon copain. N'oublie pas que, de ce soir, tu es à ma place. Tu ne risques donc rien, et tes potes non plus...

Normalement, ça devrait requinquer Raymond, mais pour le moment, celui-ci est près de se pisser dans les braies.

  • Il a raison, confirme Satan d'un air un peu déçu. Tu ne risques rien. Au moins pour le moment...

A suivre...

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