7.5

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Pendant que retombent les poussières et les grains de sable, Hônthon prend le temps de réfléchir. Notez bien que ça lui prend pas mal de temps. C'est normal, ce n'est qu'un homme, comme pourrait le dire une de ces féministes à la con qui voient le mal (sans accent, sans e) partout.
A sa décharge, le cher émir cuisinier ne dispose que d'un front particulièrement étroit, des tempes serrées, des sourcils énormes et un tarbouif de charognard. Ces multiples compressions osseuses ont très probablement empêché ses rares neurones de bien communiquer entre eux. A moins que ses yeux très rapprochés ne lui offrent qu'une très mauvaise vue ? En tout cas, le type qui fait face à Raymond ressemble plus à un néandertalien qu'au petit futé qui a inventé le fil à couper le beurre. Voyant cela, ledit Raymond se sent de plus en plus à l'aise dans ses charentaises.

  • Alors, ô grand vizir de la table d'Orient, ne nous feras-tu pas les honneurs de ton palais, à nous qui venons de si loin pour toi ? fait-il en écartant les bras.
  • Hé bé... à vrî dire, cî pas encôre l'hôre dî bouffî, m'ssiou, répond maladroitement Hônthon, impressionné par l'envergure des bras du vieux.
  • Aucune importance, mon ami ! On pourrait commencer par boire un coup ? propose René qui ne rate jamais une occasion.
  • Alôrs, là, çî vraî ! On pôrrî boare un coup ! rétorque l'émir Abel qui sent qu'il peut revenir sur scène.

Le pourfendeur de culs turcs lui jette un regard mauvais, mais cela ne dure que le temps d'une étincelle. Dur avec les lutteurs, certes, mais visiblement animé d'un fort esprit de famille, Hônthon ne tarde pas à sourire à pleines dents, puis à rigoler franchement de la situation.

  • Vôs avîs rîzon. Buvons !

Bon, foi d'Ernesto Pinambourg, je pense que le club des ivrognes vient de s'agrandir.

Le roi du pugilat s'écarte d'un pas, ouvre le passage aux quatres visiteurs. Pardon... Aux trois touristes, puisque la chère Agathe est déjà dans la place. Malheureusement pour elle, personne ne s'en préoccupe. René suit de près le tavernier pour être le premier à s'attabler ; Raymond repousse du coude l'émir Abel pour ne pas être en reste. Ce dernier, quant à lui, remet sa tunique en place, en masquant du mieux qu'il peut une tâche mal placée, souvenir récent d'une angoisse mal contrôlée...
Alors, la vioque, ils s'en tamponnent tous le flanc gauche et l'aile droite, vous voyez ?

Pour l'instant, ils profitent l'air émerveillé de la douce fraîcheur qui règne dans la baraque de Hônthon. C'est vaste, haut de plafond, parsemé de quelques piliers colorés pour soutenir le tout. Les murs sont constellés de peintures. Des scènes de combats, pour la plupart. Hônthon ne dit rien mais s'arrange pour les guider près de celle qu'il préfère, en l'occurrence la description détaillée d'un âpre corps-à-corps entre deux athlètes aux muscles saillants. C'est presque une bande dessinée, et l'histoire se termine en quelques dessins évocateurs. A la fin, l'un des deux personnages, celui qui écrase de son pied nu la mâchoire du vaincu, n'est autre que Hônthon lui-même, bien sûr. Seulement, René et Raymond s'en battent les valseuses, du grand vainqueur des Olympiades de l'An 28. Eux n'ont d'yeux que pour les tables. Déjà, plein de petites mains sont en train de dresser une grande table, faite de d'épaisses planches où sont creusées de profondes assiettes.

  • C'est pour éviter que les voyageurs du bout du monde fassent main-basse sur mon argenterie, précise Hônthon à René qui s'extasie devant le meuble.
  • Tiens, t'as perdu ton accent ? observe Raymond.
  • Ouais. Quand j'suis dehors, je peux jacter comme je le veux. Ici, dans mon restaurant, je dois montrer l'exemple à mon personnel. Question de principe, tu vois ? répond l'intéressé sans sourciller.
  • C'est si important ?
  • Tu m'étonnes ! Quand les Grands Prêtres déboulent dans ma modeste taverne, faut faire super gaffe à ce qu'on dit !
  • C'est qui, les Grands Prêtres ?
  • Ce sont d'importants personnages que tu rencontreras bientôt, fait alors Abel qui avait gardé le silence jusque là.
  • Des stars locales ? s'enquiert René qui rêve de jambes longues et fines.
  • On peut dire ça. Mais faudra faire attention, je vous préviens, complète Abel.
  • Rien à foutre de tes Prêtres, mon gars. Moi, j'ai faim ! insiste René.

Un petit bonhomme enturbanné se présente près de Hônthon et lui chuchote quelque chose à l'oreille. Mais le propriétaire des lieux veut se la jouer grand prince, alors il repousse doucement le môme et déclare avec un brin d'emphase :

  • Voyons, Maklouf, tu sais bien que je n'ai de secret pour personne. Tu peux parler à voix haute, ici. Mes nouveaux amis peuvent tout entendre. Allons, parle.
  • Ben, voilà, ô grand vizir : il semble qu'un djinn se soit glissé dans le foin à l'arrière de la cour aux bestiaux. En plus, il pue grave. Faudrait faire quelque chose.

Hônthon ouvre de grands yeux surpris. Un esprit malfaisant chez lui ? Impossible. La dernière fois qu'une goule s'était installée chez lui, le commerce en avait pris un sacré coup. Les clients n'osaient plus franchir le seuil du restaurant, même son chameau-drive, une invention à lui, ne marchait plus. A l'époque, il n'était pas encore champion de lutte et il avait dû se résoudre à faire appel aux services de Momo de la Mort, un célèbre exorciste venu du fin fonds des déserts de Jordanie. Le temps que celui-ci arrive, la goule avait presque tout ruiné dans la maison. Quand le mage arriva, Hônthon était juché sur les épaules du monstre, en train de lui asséner de grands coups de poelle à frire sur la tronche, ce qui faisait grimacer de rire le démon qui ne sentait rien. L'exorcisme dura des jours et des jours, pendant lesquels Hônthon, l'esprit toujours commerçant, organisa des soldes extraordinaires, histoire de ramener sa clientèle perdue. Plusieurs mois furent nécessaires pour convaincre que les diables avaient quitté les lieux, alors Hônthon veillait depuis cette triste aventure à ce que l'hygiène de sa baraque soit toujours impeccable, comme l'exorciste lui avait dit de faire. En effet, les suppôts de Satan n'aiment que les lieux insalubres.

Passé le moment de surprise, Hônthon décide de traiter le problème sans attendre. Il ne faudrait pas, bien entendu, que ses nouveaux clients abandonnent les lieux prématurément, voyez-vous. Si les affaires marchent bien, piquer un peu plus de blé à ces cons de touristes qui se laissent tondre comme autant de moutons reste une opportunité à ne pas rater.

  • Simon, Pierre, Etienne : suivez-moi ! On va lui faire la peau, au truc qui traîne dans la remise !

Trois lascars arrivent. Sont pas très costauds, sauf le dénommé Pierre. Celui-ci, épaisse chevelure et barbe blanche, épaules solides et torse musculeux, avance d'un pas lourd mais décidé. Il s'aide d'une canne en bois d'olivier. On sent en lui le mec capable de faire bien des choses, dont casser la gueule à quiconque aurait une tronche qui lui reviendrait pas. Les deux autres, bien plus modestes de constitution, ressemblent plutôt à des scribouillards sortis de leur bureau d'écriture. Ouais, des écrivains publiques, ou un truc de ce genre. Bref, pas des briseurs d'os, en tout cas. D'ailleurs, ils jettent des regards un peu fuyants et se tordent déjà les mains d'angoisse.

René, voyant cela, songe tout de suite qu'il pourrait aller leur donner un coup de main. Faut dire qu'il n'a jamais donné sa part aux chiens quand il est question de distribuer quelques mauvais coups dans les abattis d'un drôle.

  • Attendez-moi, les gars. J'arrive ! fait-il, quittant la table où les autres viennent de poser leur cul.

Hônthon le considère une seconde, un peu surpris, puis lui sourit aimablement.

  • Tu sais quoi, mon ami ? Tu auras double part de fèves quand tout cela sera terminé !
  • J'pourrais pas avoir des frites à la place ? rétorque René qui n'a jamais trop aimé les légumes.
  • Des frites ? C'est quoi, ça ?
  • Tinquiète, je te dirais après !

Armés de ces belles promesses d'avenir, ils partent donc tous les cinq vers le fond du domaine de Hônthon. Heureusement, ils n'ont pas long chemin à faire. La remise évoquée par le môme ne se trouve qu'à une trentaine de pas. Appuyée sur quelques rocs, c'est une modeste masure en poutres et en tuiles mal jointes. Au fond, des ballots de paille et quelques moutons qui bêlent bêtement en rond autour d'une chose difficile à discerner pour le moment. Les bêtes ne bougent pas, et elles ressemblent presque à des humains lancés dans quelque fervente prière. Etonnant.  Ils protègent quelqu'un, dirait-on. 
Bien entendu, il s'agit de la pauvre Agathe qui vagit quelques râles intraduisibles qui passionnent les moutons. Ces cons-là estiment peut-être qu'ils sont les nouvelles vedettes d'une crêche d'un nouveau genre...

  • Chouf ! C'est quoi encore, ce machin ? demande Pierre de sa grosse voix.
  • Je sais pas, grommelle Hônthon, mais c'est vrai que ça pue grave.
  • Et plus ça pue, pire ça doit être, tremble Etienne.
  • On s'en fout, on va voir de plus près ! fait René, totalement intrépide, ou définitivement inconscient.

Et ils s'approchent à pas de loup...


A suivre...

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