Le dossier médical flottait devant moi, hologramme bleuté dans la pénombre du poste de pilotage.
Substance : C₁₂H₁₇NO₄ - chlorhydrate de cocaïne synthétique - nom de code "Mont-Blanc".
Administration quotidienne obligatoire.
Ma main tremblait. Pas de manque. De rage.
Huit mois que je sniffais religieusement ma dose quotidienne, persuadée d'être une junkie, une faible. Huit mois à me haïr en regardant la poudre blanche disparaître dans mes narines. Et c'était un putain de traitement médical.
— Tu l'as trouvé, souffla Yuki depuis sa couchette.
Elle ne se retourna même pas. Tous les navigants finissaient par tomber sur le dossier. Question de temps.
— Pourquoi ? crachai-je. Pourquoi nous faire croire que c'est interdit ?
— Parce que sinon, on refuse. Le cerveau humain n'est pas câblé pour huit mois dans le vide intersidéral. Le Mont-Blanc modifie la perception temporelle, compresse l'ennui. Sans ça...
Elle eut un rire sans joie.
— Sans ça, on devient fous vers le troisième mois. Hors-piste mental total. Mais si on croit que c'est une drogue, qu'on transgresse, qu'on résiste avant de craquer... l'ego tient le coup plus longtemps.
Je fixai le sachet hermétique dans mon casier. Ma dose du jour.
— Je ne prendrai plus rien.
Yuki se redressa enfin.
— Mauvaise idée.
— Je refuse d'être leur cobaye consentant.
— Les résistants finissent tous pareils, insista-t-elle. J'en ai vu trois. Ça commence par l'euphorie de la lucidité. Puis la paranoïa. Et puis...
— Et puis quoi ?
Elle détourna les yeux.
— Et puis le redoux. Tu fondras comme neige au soleil.
***
Jour 14 sans dose. Je me sens invincible. Chaque seconde a une densité incroyable, chaque pensée une clarté de diamant. Je suis vivante pour la première fois depuis des mois.
Jour 31. Les autres me regardent bizarrement. Yuki évite mon regard. Je crois qu'ils complotent, jaloux de ma résistance.
Jour 47. Le capitaine a voulu m'injecter de force. J'ai barricadé ma cabine. Ils ne comprennent pas. Je suis la seule lucide sur ce vaisseau de zombies. La seule vraiment humaine.
Jour 52. Les murs respirent. C'est normal. Tout est normal. Le vide extérieur m'appelle par mon prénom. C'est une voix douce, maternelle.
Jour 68. Ou 86 ? Les chiffres ne veulent plus rien dire. Parfois, quelqu'un crie dans ma cabine. On me dit que c'est moi.
***
Le musher me pousse dans le couloir blanc immaculé. C'est le terme qu'ils utilisent pour ceux qui conduisent les traîneaux humains.
Derrière la baie vitrée, une vingtaine de fauteuils alignés. Les résistants des mois précédents. Tous branchés au même système de perfusion.
— Protocole Avalanche dans quinze minutes, annonce une voix douce.
Le musher me positionne face aux autres. On m'attache les poignets.
Je commence à comprendre.