Chapitre 2

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Elin Rozenshire

Sept ans auparavant, un hiver cruel s’était abattu sur Karninghám. Chiens et miséreux crevaient sur les trottoirs. Ni souris ni rat ne sortaient des égouts. Le froid, la faim avaient jeté Elin aux portes du Royaume des Morts.

Les démons de l’Artisane s’en venaient la prendre, lorsqu’une silhouette brumeuse traversant le blizzard fit tomber du pain.

Un don pour se maintenir en vie.

Le matin suivant, Elin s’était rendue au même trottoir, près d’une cordonnerie du 29e arrondissement, emmitouflée dans ses haillons, les doigts gourds, les lèvres violettes, fendillées, pour attendre que repassât la silhouette.

Toujours silencieuse. Toujours ponctuelle.

Les jours s’étaient égrenés au rythme de ces croûtes de pain, parfois plus généreuses. Quand la tempête fut éloignée, le fantôme disparut. La sauvage put reprendre sa chasse aux souris et aux rats.

Ce ne fut qu’à la saison suivante qu’Elin retrouva son fantôme, alors qu’elle bondissait à la gorge d’un marchand du 28e, trop cupide pour ne pas voir en cette pouilleuse – ne sachant ni compter ni lire – une proie de choix. Le fantôme l’avait retenue, non sans recevoir quelques coups.

« L’impulsivité est l’expression du faible, lui avait-il soufflé. Frappe, et tu seras criminelle. Domine ta rage, mure-la au plus profond de ton être et n’en sors la clé qu’aux temps troublés. »

Le premier enseignement de Cornelius.

Une fébrilité qui lui revenait aux tempes : au bout de la rue, la menace ne bronchait pas : immobile. À l’affût.

Elin réunit dix décimes de plomb qu’elle s’apprêta à glisser dans le distributeur de journaux pour mimer une habitude quand Cornelius reparut ; fier de sa prise, son sourire s’élargit sous sa barbe à mesure qu’il s’approchait, dévoilant ses dents jaunies, usées, cassées sinon comblées par des plombages.

— Fructueuse moisson ! déclara-t-il en agitant les deux portefeuilles sortis de ses manches. Aussi ! Voici pour ta collection.

Le regard pétillant de malice, il révéla une montre gousset de cuivre et d’ébène.

Elin sourit, mais ses yeux louchaient vers la silhouette qui, selon l’angle, ne pouvait percevoir le larcin.

— C’est gentil, souffla-t-elle en escamotant la montre dans la deuxième poche gousset de son gilet. Mais le plan était de rester discrets.

— L’obséquieux l’avait niché dans sa doublure ! J’y lorgnais depuis un moment. Inutile de me remercier.

L’homme s’était détourné, comme s’il attendait un fiacre.

Elin n’ignorait pas sa naturelle propension à voir le danger à chaque coin de rue. Un jour, elle avait pris la fuite devant l’ombre portée d’une cheminée dans le 26e arrondissement, s’imposant un détour de plusieurs quartiers avant de découvrir sa méprise. Mais ici, dans le 7e, l’air n’avait pas la même saveur : tout n’était qu’or et velours. Y régnaient des menaces plus subtiles que l’étincelle d’une lame au crépuscule.

— Avant de découvrir les secrets de notre acariâtre, reprit Cornelius avec un étrange suspens. Il me faut te montrer ceci !

Par un tour de passe-passe qu’il maîtrisait encore, la souplesse réduite, Cornelius fit briller entre ses doigts un authentique vesper d’or.

En d’autres circonstances, Elin s’en serait trouvée ravie. Depuis qu’ils travaillaient ensemble, elle avait tenu des pièces de plomb, de fer, de laiton, parfois d’argent – qui lui procuraient une joie déjà grande –, mais jamais d’or. À cet instant pourtant, son instinct lui hurlait que la situation ne se prêtait guère à l’euphorie.

— Pas ici ! réagit-elle en lui faisant baisser la main. Je crois que nous sommes suivis.

Cornelius se retourna, sans aucune subtilité.

— Tes inquiétudes me paraissent fondées. Je l’ai vu descendre après nous. J’ignore qui est cet encapuchonné, mais je le soupçonne de nous suivre depuis un moment.

— Et tu ne m’as rien dit ?

— Tu m’aurais pressé pour partir, et nous aurions manqué cet or, justifia-t-il, et à juste titre. Prends la prochaine ruelle à droite pour retrouver l’avenue Wintmōr et hâte-toi jusqu’au funiculaire. Je poursuis vers la maison du Miséricordieux. Nous nous retrouverons au logement. Garde l’or, donne la besace. Cela devrait l’attirer. Si par malheur c’est un enquêteur, j’endosserai l’entière responsabilité.

Cornelius lui confia la pièce, dont elle ne sut immédiatement se détacher – première fois qu’elle touchait à pareille richesse ! –, et lui céda la besace.

— Et s’il s’agit de l’une de nos victimes ? Ou d’un amateur attiré par notre butin ?

— Il ne me suivra pas longtemps, assura-t-il avec aplomb. Hâtons-nous.

Elin ne discuta pas et, au croisement, ils se séparèrent.

L’étroite ruelle humide était prisonnière de hauts bâtiments, lesquels, après la pluie de l’après-midi, avaient empêché les rayons du soleil d’atteindre les pavés boueux. Elin se retourna près d’un alignement de tonneaux et aperçut l’individu qui la suivait.

— Fait chier, pesta-t-elle contre Cornelius, dont le manque de discrétion avait peut-être trop attiré l’attention.

Elle accéléra, les mains dans les poches, la pièce d’or dans son poing, et vit venir au bout de la ruelle un homme barbu, une canne dans une main, une pomme dans l’autre, taillé comme un forgeron sous sa redingote marron et son gilet noir excentrique brodé de fleurs rouges.

Rassurée de croiser un homme d’une aussi solide constitution, car, si âgé fût-il, elle doutait que son poursuivant s’exposât devant pareil témoin, Elin anticipa un stratagème pour se fondre parmi les foules. L’une de ses techniques consistait à se soustraire aux regards pour se déguiser en homme. Une autre, qu’elle affectionnait, était de se précipiter hors du funiculaire à la fermeture des portes, bloquant ainsi ses poursuivants dans le transport.

Vider les poches de la haute société n’était pas une activité sans péril ; entre les victimes vindicatives ou les envieux de leur bonne fortune, il n’était pas rare qu’elle et Cornelius devinssent des proies et, chaque fois, elle détestait ce petit jeu qui pouvait mal se terminer.

L’homme, à présent proche d’elle, jeta sa pomme, lui adressa, de sa figure brûlée à droite, une salutation chaleureuse, leva sa canne et, avant même qu’elle s’écartât, la frappa en plein ventre ; le souffle coupé, Elin recula, perdit son équilibre, se rattrapa contre un réverbère. Elle voulut reprendre ses moyens malgré la panique, la douleur, sa respiration interrompue, mais l’homme se débarrassa de sa canne brisée, la saisit par les cheveux ; Elin répliqua de ses poings, du mieux qu’elle pouvait, aux endroits qu’elle pouvait, mais la brute n’entendit rien céder ; l’homme pulvérisa sa défense à grands coups de genou dans les côtes, puis lui éclata la tête contre le réverbère.

Elin s’écroula, la vision noircie, les oreilles pleines de bourdons.

Ses rares pensées, concentrées sur sa survie, étaient appesanties par son asphyxie. Tout juste remarqua-t-elle la plaie sanguinolente à son front et son béret qui trempait dans la fange.

— Qu’avons-nous là ?

Les paupières à demi closes, Elin aperçut l’homme ramasser la pièce tombée dans la boue.

— Une miséreuse riche ! Voici qui fait mes affaires.

Elin gémit, les poings serrés, le corps paralysé par la violence. Elle ne pouvait pas se laisser voler. Pas ainsi ! Un vesper d’or, c’était deux tributs pour elle et Cornelius, le salaire mensuel d’un laborieux, mais aussi la promesse de bois pour l’hiver, d’eau et de nourriture dans le cellier.

Il enfouit la pièce dans une poche de sa redingote.

— Comment la préfères-tu ? lança-t-il à un autre homme. Implorante ou bâillonnée ? Personnellement, je les préfère peu causantes.

Elin agrippa un pavé gluant, se traîna dans la bourbe ; un coup de pied dans l’abdomen l’arrêta net.

— Pas bouger, gamine. C’est bientôt terminé.

Sans qu’elle pût se recroqueviller, geindre ou reprendre son souffle, la brute la roula sur le ventre, appuya un genou au milieu de ses vertèbres et, n’ayant cure de ses soupirs d’agonie, lui tira les bras en arrière, enroula une corde à ses poignets.

L’air lui manquait cruellement.

Sa salive au goût ferreux coulait dans cette boue nauséabonde qui alourdissait ses vêtements, encombrait ses narines, craquait entre ses dents.

L’homme à capuche se plaça dans son champ de vision, caché sous un masque alliant cuir, métal, laiton, sans nez ni bouche. Rien ne transparaissait de sa physionomie, pas même ses yeux protégés derrière des lunettes aux verres teintés.

La brute lui enfonça un bâillon et serra si fort que le tissu lui tira les joues, écrasa sa langue. Il la remit ensuite sur le dos, comme pour lui permettre d’apprécier son sort et, quoiqu’elle ne se fît aucune illusion, le retour timide de sa respiration la poussa à envoyer son pied dans les rotules de l’homme masqué. La brute la corrigea de deux coups de poing à l’estomac qui lui firent cracher salive et sang dans le bâillon.

Silencieux, implacable, l’homme masqué, peu affecté par cet assaut, révéla une dague à lame courte.

Elin reprit immédiatement vigueur.

La brute emprisonna sa tête entre ses deux puissantes mains, la contraignant à exposer sa gorge pendant que son assassin s’agenouillait sur elle, lui écrasait le thorax.

Respirer lui redevenait impossible, mais ses forces ne l’avaient pas encore abandonnée, et ce fut avec la rage de leur survivre, celle-là même qui l’avait toujours sortie de situations impossibles y compris lorsqu’elle était seule dans la rue, qu’elle agita ses jambes dans tous les sens en émettant des grognements déformés par le bâillon.

La lame s’approchait de sa gorge sans qu’elle pût y échapper. Ses mains étaient entravées sous son dos, sa tête bloquée par la brute, ses jambes battaient désespérément la boue. Le métal froid ouvrit sa chair, fit couler son sang.

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