Feu Follet

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Elle dansait. Mal. Mais elle dansait. Toute seule, une brochette grillée à la main. Ses lèvres fines étirées en un rictus joueur éclipsait le monde tout entier. Son regard croisait parfois le mien le temps d’une vrille exagérée, d’un saut, d’une tête jetée en arrière en un rire pour le moins spécial: un mélange entre le corbeau courroucé et les vocalises d’une chanteuse d’opéra. Moi qui m’étais appliqué à revêtir mon meilleur air de je-ne-veux-pas-être-là-mais-l’on-m’y-a-forcé et jusqu’ici résolu à camper sur mes positions toute la soirée, je restais interdit devant la violence du sentiment qui m’étreignait.

Je ne voyais plus qu’elle dans la lumière tremblante des flammes. Pire. Le désir embrasait la moindre de mes cellules sans que je ne puisse lutter contre.

J’ignorais comment un tel coup du sort était possible. Le destin ? Un coup de foudre ?

Elle sautillait sur un pied et s’efforçait d’ôter ses talons qui l’encombraient. Le mouvement n’avait rien de gracile et l’huile de sa brochette coulait le long de son coude. Qu’importe. Mon coeur loupa un battement. Elle courrait pied nus dans les herbes drues et l’ondulation de ses hanches agrippées par la végétation fut l’étincelle de trop. J’étais foudroyé sur place, béat.

Bien trop vite elle disparut parmi la foule qui l’avait rejoint dans la clairière. Impossible de résister à son appel. Sa joie et ses mouvements erratiques inspiraient et contaminaient les corps des convives alcoolisés et tous à présent se trémoussaient malgré les herbes hautes et autres chardons qui s’accrochaient à leurs jambes nues. La lune se faisait timide et la nuit dense. L’air restait brûlant et épais. Des frissons parcouraient ma peau. L’été prenait fin. Le feu de camp, les corps déchaînés, les grillades oubliées au bout de leurs pics au-dessus du brasier et la musique, cette musique silencieuse, absente mais que tous entendaient et qui rythmait jusqu’au moindre mouvement de l’instant ne seraient bientôt qu’un souvenir galvaudé. Ma tête me tournait. La danse absurde se poursuivait sans moi. Ma vie ne tenait plus qu’à elle. Carbonisées, les grillades de poisson ; en témoignait l’opaque fumée qui étouffait le feu. En cendres, tout mes principes.

Je me frayais un chemin à coup d’épaule jusqu’à pouvoir la toucher. Je n’étais plus qu’à un souffle d’elle quand mon équilibre déclara forfait. Ma cheville s’était prise dans les ronces. Je m’effondrais dans un juron bien sentit qui me mit le feu aux joues. Sublime entrée en matière. J’espérais qu’elle n’ait rien vue bien sûr mais la main qu’elle me tendit aurait pu m’achever sur place si mon sang ne s’était pas mué en lave. J’étais de nouveau sur pied, l’empreinte fantôme de sa main dans la mienne et ce baiser manqué marqués au fer rouge.

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