Parler

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Le risque est décuplé, la probabilité que Rachel mette à exécution ses menaces augmente.

Je suis obligé de la prévenir de mes découvertes, avec un argument de poids : si elle me tue, je laisse des éléments qui écarteront l’hypothèse de la dispute conjugale, pour se focaliser sur le meurtre prémédité. Si je ne parle pas avant, les chances que je disparaisse s’accroissent. Je l’informe de mes dernières trouvailles.

Rachel m’annonce qu’avant même qu’elle soit inquiétée elle tuera les enfants. Deux ou quatre selon les circonstances, suivant le temps dont elle dispose entre le moment où quelqu’un du commissariat la préviendra et les petits qui sont à ce moment-là à sa portée.

Ses menaces reprennent, avec, cette fois-ci, l’objectif de me réduire au silence. Elle réussit puisque je suis contraint d’œuvrer pour que des policiers ne viennent pas la chercher. Je ne vais prendre aucun risque au détriment des enfants. En revanche je suis obligé de révéler certaines informations à mon entourage et surtout au parquet. Ce seront donc des éléments partiels. Je préviens Rachel afin qu’elle ne tente rien à mon encontre : je n’entreprends rien de décisif contre elle, et elle ne doit rien faire contre moi.

Cet accord implicite n’empêche pas les tensions sourdes de reprendre fortement. Je retourne rencontrer Mme Orsin de l’association de soutien aux victimes. Elle est en vacances. Je laisse donc à l’accueil du commissariat une enveloppe cachetée à son attention. Il me faut rappeler quelques jours plus tard, et elle me reçoit.

Mme Orsin est une jeune personne, une femme blonde, toujours souriante, cordiale. On voit, à ses différentes expressions du visage au fur et à mesure que je précise mon histoire, qu’elle est compréhensive, voire compatissante. Elle entre pleinement dans son rôle, dans sa fonction bienveillante.

Jusqu’à présent je m’étais contenté de détailler les simples menaces de mort. Mais aujourd’hui que j’en sais plus, le danger est amplifié. Je lui en fais part. Je lui raconte l’histoire du faux enlèvement. Elle est assez perplexe. Peut-être que ces nouveautés la dépassent. En tout cas elle perd un instant l’assurance dont elle faisait preuve lorsque les menaces étaient simples.

Depuis quelques minutes, je suis en train de lui présenter une situation différente, au risque de mort considérablement accentué. Je précise que pour moi également j’éprouve des difficultés à assimiler ces découvertes. Je subis inconsciemment le besoin de l’informer du réseau relationnel existant entre Jules Touré et certains policiers. Je ne distingue pas chez Mme Orsin de signe particulier de surprise : certainement, de nombreuses personnes travaillent au commissariat, et il est normal que ces agents aient une vie en dehors de leur activité, et à cette occasion des connaissances civiles. Fort heureusement. Donc que ma femme obtienne indirectement des informations émanant de la police ne la surprend pas.

Mme Orsin est quand même curieuse, et me demande d’épeler le nom de M. Touré qu’elle note sur un pense-bête. Elle tripotera son petit bout de papier jusqu’à la fin de notre rencontre. J’évoque avec elle la possibilité, si j’écris au procureur, d’insister pour que l’enquête soit réalisée par une structure différente du commissariat. Mme Orsin suggère elle-même la gendarmerie. Je suis conforté dans l’idée que le travailleur social qu’elle est conjugue dans son métier compréhension et efficacité.

En conclusion de l’entretien, je lui précise que j’avais laissé une lettre pour obtenir un rendez-vous à son retour de vacances. Elle me répond avec une légère surprise que rien ne lui est parvenu. J’avance l’idée que le courrier aurait été intercepté par des amis de Touré. Ça pourrait ressembler à de la paranoïa. Pourtant je me souviens bien du jeune homme à l’accueil à qui j’avais remis le pli. C’est le même aujourd’hui. Là, elle m’apprend qu’il est récent au sein de la structure, qu’il est arrivé il y a trois mois. Nous partons alors sur l’idée que l’enveloppe a simplement dû être égarée. Mme Orsin me serre la main sur le pas de la porte, toujours avec ce bout de papier qu’elle tripotaille de l’autre main. Je suis assez content de cette rencontre, bien que je ressente un sentiment étrange, bizarre.

Mme Orsin m’avait auparavant aiguillé vers une psychologue et je continue mes rendez-vous hebdomadaires. Sans bien comprendre pourquoi, j’envisage que la raison m’apparaîtra ultérieurement. À l’origine je demandais comment réagir face aux menaces de meurtre, et surtout comment les anticiper. Pour l’instant je ne dispose pas de résultat probant. J’ai même l’impression que ma psychologue pense que j’éprouve un besoin de parler, un peu comme une thérapie. Ce n’est pas mon cas, mais tant qu’elle me fixe de nouveaux rendez-vous, j’y vais.

Au bout de deux ou trois mois, la psychologue reste perplexe par rapport à la situation et m’oriente vers un psychiatre. Pourquoi pas, je n’ai rien à cacher… Lors de la prise de rendez-vous, je vois cet homme, petit de taille, avec une barbe de quelques jours, les épaules courbées et sa blouse vert bleu de service, se diriger vers moi :

— Ah, monsieur, je vais vous aider ! me lance-t-il.

Je n’y crois pas une seconde. D’abord j’avais entendu parler de cet homme dans la vie civile. Il m’apparaissait, avant qu’il ne vienne me proposer ses prétendus services, comme quelqu’un de très compétent, mais qui, à quelques occasions lorsqu’il n’obtenait pas satisfaction, utilisait son réseau, sa puissance, pour passer en force. Autrement dit, il savait très bien cerner une situation, mais quand il n’obtenait pas gain de cause pour lui-même ou pour son ego, il pouvait agir n’importe comment. Sa fonction ne dégage pas au premier abord l’intention d’aider les gens, comme c’est le cas de la sociologue, mais, avec un langage cru, de détecter des fous.

Sur le coup j’accepte le rendez-vous. Mais qu’en ressortira-t-il ? Je réfléchis sur ce qui m’a conduit à consulter une psychologue. L’extorsion a bel et bien eu lieu, les menaces de mort également. Je pense alors à ce psychiatre réputé. Soit cet homme enfonce une porte ouverte en reconnaissant que je suis normal, soit des doutes lui apparaissent, et il est susceptible de remettre en question les faits. S’il veut m’aider, comme il le prétend, il doit nous écouter, Rachel et moi, et non pas moi tout seul comme il s’y prépare.

Je ne serai pas son énième patient… Dès le lendemain j’annule notre rendez-vous.

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