Mère de famille

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—Nanako ! Taoru ! Arrêtez de vous battre. Tatie Shizuku, vous a donné à tous les deux la même boîte de crayon.

Yuko sépara les enfants pour la cinquième fois depuis l’heure.

Shizuku la regardait avec admiration. Comment trouvait-elle la force de rester aussi calme ? était-ce dû à l’habitude ? Yuko avait toujours été douce dans le souvenir de la jeune femme. Il y avait bien des mouvements de colère parfois, mais sa timidité avait toujours été présente.

Yuko ne haussait jamais la voix ou si rarement que Shizuku ne s’en rappelait pas.

—Excuse-moi. Continue, j’aimerais savoir ce qui a bien pu te retenir pour ne pas lui faire manger sa misogynie.

—J’avais un peu mal à la gorge ce jour-là. Je ne voulais pas me ruiner les cordes vocales pour un blaireau de ce genre. Trop peu pour moi.

Yuko afficha une mine déçue.

—Tout de même, je t’ai connu plus rentre dedans.

—Si ça peut te consoler, je l’ai vu un an plus tard. J’étais en soirée avec mes collègues. Je les vite remis à sa place.

—Il avait dit quoi cette fois-ci ?

—Que c’était impressionnant qu’une fille comme moi avait été accepté dans une des compagnies les plus prospères du pays. Tu te rends comptes ! Il s’est permis tout ça, juste parce que je ne suis pas rentrée dans un prestigieux lycée ou une prestigieuse fac. En attendant, je l’ai cloué.

—Vas-y, raconte. Tu lui avais dit quoi ?

—Que j’avais des idées innovantes moi et que c’est à la persuasion que je me suis fait une place, moi. Pas besoin de lustrer les souliers du boss.

Yuko éclata d’un rire cristallin, faisant pivoter ses deux bambins.

—Non ! T’as osé le lui balancer ?! Tu es comme au collège. La divine et suprême Shizuku.

—Que veux-tu ? On ne se change pas.

Shizuku balada son regard sur les murs, contempla les beaux dessins de son amie et ses nombreux diplômes en graphisme et en beaux-arts.

—Et toi, ma bonne Yuko ? Qu’est-ce qui t’empêche de reprendre ta tablette graphique ?

La jeune femme aux yeux d’un brun sombre presque noir, soupira. Elle ramena sa longue natte sur son épaule et trifouilla les pointes dans un geste circulaire de l’index.

—J’ai arrêté il y a cinq ans, après la naissance de Nanako. Mon ex et ma belle-famille voulait que je me concentre sur l’éducation de ma fille. Tu connais la pression familiale. Depuis, je n’ose plus toucher une tablette. Je dessine parfois, dans mon carnet.

—Attends ! Pourquoi tu n’oses plus ? T’es divorcée ! T’as plus à supporter les idéaux stupides d’un ex et sa famille !

—C’est idiot, mais j’ai parfois la pénible sensation que c’est ma faute s’il est parti. Peut-être n’ai-je pas bien appris mon rôle de mère et d’épouse.

—Waouh ! Yuko ? Tu te rends comptes de ce que tu dis ? Ton ex est partie parce qu’il a mis en cloque une jeunette. T’n’y es pour rien du tout. Moi, si j’étais un homme, je t’épouserais sur le champ.

—Tu es gentille.

—Non, je dis la vérité.

Shizuku se leva du coussin de sol et agrippa les épaules de son amie.

—Je suis sérieuse, dit-elle. Tu n’as rien à te reprocher. J’veux que tu prennes conscience que c’est toi la victime dans l’histoire. T’n’as pas à saboter ton talent et ta vie pour ce…type. T’as de compte à rendre à personne, Yuko ! Mise à part à toi.

Shizuku se rassied, bras croisés, lèvres pincées.

—Moi, je dis que tu devrais reprendre le dessin. D’ailleurs, si je deviens romancière, se sera à toi que je confierais les couvertures de mes livres.

Entre timidité et réflexion, Yuko retrouva l’amie dont elle s’était éloignée. C’était toujours la jeune fille aux cheveux courts qui disait ce qu’elle voulait et comme elle le pensait.

—Tu n’as pas changé d’un cheveu ! C’est bon de te revoir, bon de te savoir comme avant. Ça me rassure un peu.

—Ah ! Comment ça ? Comment j’dois le prendre ?

Yuko lâcha un rire.

—C’est toujours aussi facile de parler avec toi. Je reprendrais peut-être le dessin. Après tout, les enfants vont chez mes parents quand je m’occupe de madame Hibiki. Mon père est un véritable papy gâteau si tu le voyais.

—Madame Ibiki ?

—Oui. Je travaille comme assistance à la personne. Pauvre dame. Elle ne sait plus manger seule. Son mari n’a plus la force de la nourrir. Je vais chez eux, le matin et le midi.

—C’est bien. Et du coup, tu as un peu le temps pour te remettre à dessiner, non ?

—Je pourrais me débloquer quelques heures, effectivement.

—Mais t’as pas envie ?

Yuko sourit poliment, haussant les épaules.

—Ce serait mentir que de dire non. Mais il y a tellement d’illustrateurs talentueux. J’aurais l’impression de ne pas avancer.

Shizuku observa une étagère sur laquelle était rangée des artbooks et des carnets de dessins.

—Pas avancer ? Qu’est-ce que tu veux dire ? J’comprends pas.

—Je ne sais pas si j’aurais la patience d’attendre après des clients.

—Commence par créer un site internet, expose tes dessins. Puis après t’y vas au culot. Présente-toi chez des éditeurs, propose ton travail à des entreprises. Il y en a beaucoup qui font de la pub avec des personnages dessinés.

Yuko pencha la tête sur le côté alors qu’elle servit une nouvelle tasse de thé citronnée à son amie.

—Je sais. Mais je vais être honnête, j’ai peur l’échec, peur de broyer du noir, encore. Tu sais, quand j’ai appris qu’il me trompait, j’ai cru en mourir. Je pensais qu’on s’aimait. S’il n’y avait pas eu les enfants, je ne sais pas jusqu’où je serais allée. En y repensant, je me sens mal. J’étais l’ombre de moi-même. Je ressemblais plus à un légume qu’à un humain.

—Je pense que tu devrais qu’en même suivre mon conseil. Tu pourrais être surprise. Puis, j’dis pas que ça se fera du jour au lendemain, mais une communauté ça se construit petit pas par petit pas. J’t’aiderais. Tu pourrais mettre des affiches sur le tableau d’affichage des bibliothèques. Je me souviens dans tes lettres, tu disais que t’avais dessiné des planches. Pourquoi ne pas proposer de courtes histoires sur internet ou en petit book aux écoles. Moi, j’ferais ton site internet et toi, t’auras qu’à dessiner. Pourquoi ne pas commencer par des fan arts. Y’en à beaucoup qui en raffolent. Qu’est-ce t’en penses ?

Shizuku englouti deux biscuits, les coudes sur la table, le regard river sur Yuko qui semblait être emballée par ce que lui proposer sa chère amie.

—Maffois, tu sais convaincre.

—Ok. Passe-moi un carnet. On va s’y attaquer maintenant, avant que tu changes d’avis.

Shizuku nota son adresse électronique sur un coin d’une feuille volante.

—Tu m’enverras quelques dessins. Aquarelle, fusain et graphique. Comme ça, je te ferais un truc pro et propre.

—On dirait que tu vas le créer des aujourd’hui, s’amusa Yuko.

La jeune femme aux cheveux à la carrée leva les yeux et hocha la tête.

—Bien sûre que je vais le créer dès aujourd’hui. Comme ça, tu n’pourras pas te défiler.

Pas une. Pas deux. Shizuku commença à lister tous les points qu’elle travaillerait afin de faire sortir le site de Yuko avant la semaine prochaine.

En voyant son amie prendre un grand sérieux, Yuko se convainquit de son potentiel. Après tout, elle avait des années d’expériences. Ce n’était pas du bluff ce qu’elle savait faire.

Pris dans le jeu de la réussite, elle passa d’une étagère à l’autre et proposa à Shizuku plusieurs carnets de dessin. Cette dernière sortit son portable et commença à prendre des photos.

—C’est mieux si je les scanne. En les photographiant le résultat ne sera pas terrible, fit remarquer Yuko.

Elles mirent plusieurs heures à s’organiser. Au finale, Shizuku mangea chez son amie, puis passa la nuit.

Dans le même lit, les jeunes femmes parlèrent encore du design du site, puis Shizuku en vint à parler du collège et des paroles de terre natal.

Yuko se remémora leur spectacle de fin d’année à la chorale.

—On avait cassé la baraque, comme tu dirais. Tous les applaudissements, c’était comme un rêve. J’avais la sensation d’être une de ces actrices lors d’une remise de prix. Tous ces regards émerveillés. Shizuku, tes paroles étaient d’une telle profondeur.

—Arrête. Ne fais pas encore mon éloge. Les paroles étaient bonnes mais ce sont vos voix qui ont transpercés les cœurs ce jour-là. D’ailleurs, je me souviens que le soir-même, tu avais eu un rendez-vous avec Sugimura. T’sais que je l’ai vu au collège pas plus tard que la semaine dernière. C’est lui qui m’a trouvé un poste dans la bibliothèque à l’entrée de la ville. Il y travaille. Vous avez gardé le contact ?

—Oh ! Shizuku ! Tu réanimes de vieux souvenirs.

—Pas si vieux. Ça fait quoi ? Quinze ans ?

—Si loin. Quinze ans ! Le temps passe si vite.

—C’est vrai. Dis, t’n’m’as jamais raconté ce que vous aviez fait. Tu m’avais brièvement dit que ça avait été chouette entre deux piles de cartons.

—On s’était promené dans le parc, puis on était allé au cinéma. J’étais tellement stressée que je ne me souviens plus de ce que nous avions regardé. Mais ce devait être une comédie parce que Sugimura riait beaucoup. J’étais complètement sous le charme de son rire.

Les joues de Yuko s’empourprèrent à l’image qui se rappelait à elle.

—Après, on a mangé dans une glace, et il m’a raccompagné chez moi. On est resté quelque instant devant le ciel étoilé. J’ai senti la main de Sugimura sur la mienne. Elle était si chaude et un peu moite. Mon cœur bondissait tant que je n’avais pas osé décrocher les yeux du ciel.

—Pas de baiser ?

—Malheureusement non. Je t’avoue qu’en y repensant j’aurais bien voulu savoir quel goût avait les lèvres de Sugimura.

Elle lâcha un rire de gêne, pour se rouler en boule contre son oreiller.

—Bah, si t’es toujours intéressé, il n’a pas vraiment changé. Enfin, il ressemble à un homme maintenant. Ça ne te tenterait pas une nouvelle aventure avec le super Sugimura ?

—Shi ! T’abuses. Je suis mère. Je ne peux pas me permettre ce genre de romance. Les enfants sont encore si jeunes. Je ne veux pas chambouler leur vie à nouveau.

—Personne ne te demande de leur en parler. Tu peux bien avoir un petit ami.

—Je ne sais pas. Ce ne serait pas raisonnable.

Shizuku se redressa du lit et se pencha sur son amie.

—Qu’est-ce tu veux toi ?

—Quelqu’un sur qui comptait et avec qui je pourrais me sentir libre et bien à la fois. J’aimerais un soutien… et de l’amour. Mais, c’est…

—Ta, ta,ta ! Pourquoi ce « mais », qu’est-ce qu’il vient faire là ? Donne-lui un grand coup de pied dans le derrière et laisse-toi un peu vivre. Tes enfants comprennent les choses. J’ne pense pas qu’ils veulent d’une maman triste et qui s’efface pour leur seul confort.

—On verra. Une chose après l’autre. Mais c’est vrai que je ne dirais pas non pour le revoir et reprendre où on s’était arrêté. Je t’avoue que parfois, je me demande à quoi aurait ressemblé ma vie, si mon père n’avait pas été muté cette année-là. Si je serais sortie avec Sugimura. Est-ce que j’aurais rencontré mon ex-mari ? Est-ce que les choses auraient fini comme elles ont fini ?

Yuko tourna la tête vers Shizuku et s’approcha. Elle posa sa tête contre l’épaule de la jeune femme et glissa sa main autour de son bras.

Shizuku la laissa faire sans sentir une pointe de nostalgie.

—J’pense que toutes les rencontres que nous faisons nous mène à en comprendre plus sur nous-même. Si tu dois revoir Sugimura, ça se fera. Et si mon chemin doit rejoindre celui de Seiji alors je suis prête. Je veux savoir jusqu’où j’irais. Dans l’immédiat, j’veux juste être en accord avec mon cœur.

—Il est toujours aussi bavard ton cœur.

—Si tu savais. Je l’ai maltraité le pauvre. J’ai voulu le muselé. Quelle idiotie ! Comme si un cœur pouvait accepter un tel traitement sans qu’on s’en prenne deux dans le pruneau avant qu’il explose.

Yuko s’esclaffa de rire qu’elle étouffa aussitôt.

—Ton cœur est sacrement remuant. Tu lui as refusé la parole et quoi d’autre ?

—Beaucoup trop de chose, à commencer par l’interdire de croire en notre rêve. Je n’aurais jamais dû nous empêcher d’écrire. J’ai été bête.

La jeune femme se tortilla dans le lit, puis pivota vers Yuko. Leur front se toucha.

—Je jure de parvenir à mes rêves et de les concrétiser. J’ai pris la mauvaise route, mais je sais aujourd’hui, ce qui me fait vibrer. Vos mieux tard que jamais, pas vrai ?

—Je suis d’accord.

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