Mehdi

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Moment 3

Au bord de la route, Medhi trépignait depuis une bonne demi-heure. Pourtant, Amina avait précisé que Mahmoud passait à sept heures du matin, pour revenir tard dans la soirée. Le garçon commençait à douter sérieusement de la mémoire prétendument infaillible de sa grand-mère quand il perçut au loin dans la vallée un vague bruit chaotique de véhicule et de vitesses qui craquent. Un Mercedes crasseux et délabré sortit de l’horizon et se mit à ralentir pour s’arrêter péniblement devant Mehdi. Le conducteur passa sa tête par la portière et enleva son cigare nauséabond.

─ Tu veux aller où, toi ?

Medhi hésita une seconde avant de répondre, impressionné par cet étrange personnage.

─ Al Salamīyah.

─ Al Salamīyah ? D’accord, tu as de l’argent ?

Medhi tendit quatre billets de cinq cents livres syriennes. Le chauffeur resta perplexe devant la somme donnée puis enfourna les coupures dans une poche intérieure de sa veste. Medhi contourna le véhicule et à travers les ridelles en bois, une forme l’intrigua. Il s’apprêtait à embarquer quand Mahmoud descendit rapidement de sa cabine.

─ Non, non, non, pas derrière le camion, pour toi, ce sera avec moi, mieux, plus confortable.

Servilement, Mahmoud ouvrit la porte devant Mehdi, celui-ci monta, peu rassuré. Sur le plancher, des journaux éparpillés et des boites de cigarillos vides se disputaient la place. Il s’installa hésitant, sentant sous ses fesses les ressorts du siège. Sous le capot intérieur, le diesel allemand ronronnait doucement, une légère odeur de mazout lui chatouillait les narines, il soupira en pensant aux soixante longs kilomètres à parcourir. Mahmoud remonta dans la cabine, passa la première qui craqua sinistrement et ils partirent sur la route du désert. Le bruit du moteur, dantesque, ôtait toute possibilité d’engager une conversation. À mi-chemin, Mahmoud s’arrêta, alla se soulager en contrebas de la piste et revint. Medhi décida d’en profiter.

─ Pourquoi transportez-vous une fille derrière ?

Le chauffeur parut embarrassé.

─ Ha, tu l’as vu, je lui ai pourtant demandé de rester discrète. Les femmes, je vous jure, on ne peut pas leur faire confiance.

Mehdi ne répondit rien, puis lâcha :

─ Et puis ce n’est pas mes affaires, après tout.

Mahmoud haussa les épaules.

─ Je l’ai récupérée sur la route d’Al Hassanih, j’ai compris une histoire de mariage forcé ou une chose comme cela, elle veut que je l’emmène jusqu’à Alep.

Le voyage reprit. Du coin de l’œil, Medhi observait Mahmoud. Depuis leur courte conversation, le garçon avait changé d’opinion au sujet du pittoresque personnage conduisant le Mercedes. Sous la veste râpée de militaire israélien battait un cœur généreux, capable de parcourir des kilomètres dans le désert pour mettre une fille aux yeux ensorcelants à l’abri de malfaisants. Mahmoud rajusta sa coiffe pachtoune et ralluma son cigare malodorant tout en pilotant son engin bruyant. Dehors, le soleil montait doucement vers l’azur, un océan de sable les encerclait. La piste, vaguement tracée par le passage incessant de véhicules, semblait le seul repère valable et rassurant.

Al Salamīyah parut enfin au loin. C’était une ville d’importance moyenne d’à peine plus de cent mille habitants et entourée de collines calcaires et de montagnes érodées par les vents du désert, surplombés par les plateaux de Shawmariyah. Plus loin encore, le bassin de l’Oronte, fleuve ombrageux traversant une partie du pays. Véritable lien entre l’Est et l’Ouest, la cité était autrefois un passage obligé pour les caravanes venant du bassin de l’Euphrate et désirant se rendre à Alep. Le chaotique véhicule laissa Medhi au bord de l’agglomération, Mahmoud ne tenait pas trop à se faire remarquer avec son « chargement » spécial. Tandis que le jeune garçon s’éloignait, le chauffeur le rappela, lui tendit un billet de cinq cents livres en disant : « Pour toi, tu en auras surement plus besoin que moi. » Medhi, surpris, prit l’argent et allait remercier le geste quand le camion démarra en trombe et disparut dans un nuage de poussière. Sous son regard circulaire, des jardins verts s’étalaient, contraste presque outrancier avec le mordoré du désert, des immeubles à trois niveaux, parfois quatre formaient un paysage bariolé de blanc, d’ocre, de terre de Sienne, de gris tendre. L’ensemble donnait le sentiment qu’un géant avait parsemé ces immeubles au gré de son humeur. Aucun alignement, aucun ordre, aucune volonté de contrainte et entre les bâtiments, des bouts de reg survivaient à l’édification des ouvrages, c’était la zone urbaine sud. Medhi se repéra, consulta son Smartphone et constata qu’il lui restait une heure et demie pour rejoindre le centre-ville, ce qui lui parut parfaitement jouable. Il quitta la banlieue morne et rentra dans ce que les autochtones appelaient « la ville nouvelle » en comparaison avec le vieux quartier qui ne l’était pas tant. Aucune des constructions debout ne pouvant dater antérieurement au milieu du dix-neuvième siècle. Un sultan ottoman malin et rusé, Abdul-Majid, avait proposé une amnistie pour toute personne s’offrant de reconstruire la cité abandonnée au vent du désert depuis près de deux siècles. Le succès fut phénoménal, des tribus montagnardes descendirent, les ismaïliens de la côte ouest migrèrent en masse vers un nouvel Eldorado, des nomades s’installèrent. L'éclectisme des citoyens, des pensées et courants religieux amena progressivement à une harmonie, un pacifisme et une fraternité entre les communautés.

Medhi savait que cette fraternité existait toujours, que les dingues de Raqqa n’avaient pas encore ici perverti les esprits et que l’imam de la grande mosquée ; d’où il profitait de l’ombre ; veillait au grain. De voies étroites en boulevard spacieux, de venelles sombres en allées larges et propres, il parvint près de sa destination. Le Masaya café se trouvait à mi-chemin entre deux intersections ce qui rendait l’endroit tranquille, éloigné du bruit des klaxons de l’avenue Al-Salem Medheb. Essayant au possible de prendre un air naturel, il s’engagea dans la rue. Une femme en niqab attira son attention, le bleu extraordinaire de ses yeux envouta la tête du garçon qui ne put s’empêcher de sourire au moment de la croiser. Celle-ci resta imperturbable, prudente, seuls les globes oculaires azur bougèrent comme pour appréhender le compliment muet de Medhi. La moukère passa et disparut dans une ruelle que Medhi n’avait pas vue, le regard méditerranéen de l’inconnue flotta un temps dans son esprit. Le Massaya café se présenta devant lui et il fut déçu. L’endroit semblait pauvre et n’était signalé que par une vague enseigne en arc de cercle quelque peu défraîchie. En dessous, une entrée sans porte donnant sur une cour pavée où dans un enchevêtrement hétéroclite, trônaient des tables et des chaises. Medhi s’assura qu’il n’y avait personne dans la rue et pénétra aussitôt. À sa droite, il ne vit qu’un mur grossièrement recouvert de chaux, tandis qu’à sa gauche, sur une façade décolorée, une vitrine vieillotte en bois grisée par le temps et les rares, mais violentes pluies. Il s’approcha doucement, par la porte ouverte, aucun son ne lui parvint. Soudain, un bruit de plat qui tombe le fit sursauter, un gros matou noir lui passa entre les jambes et un homme sortit de l’endroit armé d’un balai à la main.

─ Maudit chat ! Va au…

L’homme s’arrêta dans sa phrase, surprit par la présence de Mehdi. Il rajusta la position de son instrument de ménage, s’écarta pour laisser entrer celui qui se trouvait devant lui : un client, donc un personnage important. Des mots bredouillés par l’individu, Medhi comprit vaguement en vrac, des excuses, trop de matous dans cette ville, bienvenu au Massaya café. Il rentra dans la salle, un vieil arabe penché sur le côté, ronflait doucement dans un coin, un verre d’Arack à moitié vide devant lui. À part le vieux, personne dans le lieu. Mehdi, le tenancier sur ses talons, alla s’asseoir dans un recoin sombre, un peu inquiet sur la suite des événements. Sur l’insistance de celui qui maniait le balai quelques minutes auparavant, il commanda une Barada sans trop de conviction. La bouteille arriva accompagnée de son verre. Medhi sortit un billet aussitôt raflé par le patron qui revint au bout d’un long moment poser la monnaie sur la table et repartit derrière son comptoir. Le jeune homme trouvait le silence pesant dans le bar, perturbé parfois par le ronflement de l'arabe dans son coin. Un homme rentra, parla quelques instants avec le tavernier dans une langue que Medhi ne comprit point, il se versa un second verre et regarda l’homme repartir comme il était venu. Son verre de bière était vide depuis longtemps quand le vieil arabe se réveilla. Il se frotta les yeux, scruta quelques secondes Mehdi, termina son alcool, sortit pour soulager sa vessie et quitta les lieux sans autre forme de procès. Au bout d’un moment, Medhi se demanda s’il n’était pas victime d’une blague de mauvais goût ou s’il n’avait pas rêvé son entretien avec le mendiant du désert. Un groupe d’hommes entra et s’installa là où dormait auparavant le vieil arabe, ils parlaient fort et semblaient déjà éméchés. Trois clients arrivèrent pour déjeuner. À mesure que le café se remplissait, Medhi songeait à partir, quitter cet endroit où il se sentait inutile. Restait pour lui la question du retour, aucune solution ne lui venait à l’esprit. Il termina de vider sa bouteille, regarda un moment l’étiquette verte de la marque de bière aux lettres d’or entourées d’une couronne de lauriers dorés également. Cette boisson, contrôlée par le gouvernement, se trouvait à peu près partout avant le début de la guerre civile. Mais maintenant, celle-ci se raréfiait dans le pays, pour se concentrer dans les environs de Damas, son lieu de fabrication.

Medhi commença son verre et s’arrêta dans son geste, un client était rentré dont le visage chercha aussitôt quelqu’un dans la salle. En reposant son verre, le jeune homme sentit qu’il était celui attendu. L’arrivant, jeune avec une barbe noire soignée, le regard clair, s’approcha de Medhi et vint s’asseoir en face de lui. Quelques secondes passèrent, l’inconnu commanda une bière que le patron s’empressa d’apporter.

─ Je suppose que tu es Mehdi, n’est-ce pas ?

─ C’est bien moi. Et toi, qui es-tu, qu’attends-tu de moi ?

Le ton impérieux de Mehdi ne sembla pas perturber l’arrivant. Posément, il déboucha sa bière, pencha son verre et fit couler le liquide ambré presque jusqu’au bord, posa la bouteille et en but la moitié.

─ Holà mon garçon patience, les réponses viendront, mais avant, les nourritures de l’esprit, voyons celles du corps, as-tu faim ?

Mehdi admit qu’il avait une sensation de ce genre, mais qu’il n’avait pas envisagé quelque chose pour le moment. L’homme se leva, parla quelques instants au maître des lieux et revint.

─ Nous changeons d’endroit, suis-moi, ce sera plus tranquille.

Son verre à la main, Mehdi suivit son interlocuteur jusque dans une salle discrète fermée par un rideau. Ils se remirent à table, le patron se figea, l’air interrogateur.

─ Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? fit l’homme.

Mehdi resta indécis un instant, puis il choisit un plat libanais, l’inconnu opta pour la même chose et commanda une bouteille de Ksara, vin réputé produit dans la vallée de la Bekaa, au Liban.

En attendant l’arrivée des mets inclus dans les mezzé, l’homme prétendait s’appeler Saddam Al Halem. Il détailla son implication dans la résistance armée contre le régime actuel, mais aussi, leur combat contre l’expansion hégémonique de Daech et ses sbires. Il parla avec une haine féroce de l’aviation russe qui pilonnait sans distinction les rebelles antigouvernementaux et les positions des forces de Raqqa. L’homme terminait de déverser sa colère contre le maître du pays et ses affidés quand un serveur sortit d’une porte dérobée pour apporter les premiers plats des mezzé commandés. L’employé parti, Mehdi commença par un onctueux houmous qu’il agrémenta avec du chankliche et un peu de fatouche. La faconde de Saddam avait enfin cessé, Mehdi en profita.

─ Saddam, pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pour parler de politique ? Pourquoi moi ?

L’homme prit une assiette et y posa du mtabal qu’il arrosa de labné, attrapa la bouteille de vin rouge libanais et en versa dans deux verres, puis en tendit un à Mehdi.

─ Mon garçon, ce n’est pas moi, mais mes supérieurs hiérarchiques. D’ailleurs, tu en as rencontré un dans le désert, n’est-ce pas ?

Interloqué, il abandonna sa fourchette.

─ Hein ? Le pouilleux que j’ai vu était un de tes chefs ?

Saddam se mit à rire devant l’allusion simpliste.

─ Eh bien, l’aide de camp du général El Houassine va sourire quand je vais lui dire à quoi il ressemble dès qu’il se promène dans le désert.

─ Excuse-moi, mais ça été m’a première et seule impression que j’ai ressentie, je ne l’ai vu que quelques minutes, je lui ai même donné mon paquet de cigarettes.

─ Oui, il a apprécié le geste. L’idée de se déguiser en mendiant pour t’approcher venait de lui. Tu penses bien que s’il était arrivé avec tout son état-major, tu te serais posé des questions. Tout a marché parfaitement puisque tu te trouves ici.

Medhi, devant son assiette vide, prit du kebbé qu’il accompagna de foul et d’oignons frits.

─ Je suis d’accord avec toi, mais pourquoi ? Suis-je si important pour qu’un officier se déguise en mendiant du désert ?

─ Pour ma hiérarchie, c’est plus que cela encore. Une mission va t’être confiée, c’est très délicat à expliquer. Avant tout, il que je sache si tu es prêt à nous aider à combattre les fous de Raqqa, ces types-là sont la peste et le choléra réunis.

Medhi se souvint d’images de massacres vus sur internet, d’attentats et de violence à travers l’Afrique et le Moyen-Orient.

─ Si je peux quelque chose contre ces gens-là, je veux bien tenter le coup.

Saddam afficha un grand sourire de satisfaction sur sa face.

─ Merci, je savais que nous pouvions compter sur toi.

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