medhi

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Moment 9

Johanna sortit de la bretelle d’autoroute, augmenta son allure et inséra un disque dans l’autoradio. La Passion selon Saint-Jean de J-S Bach, son compositeur préféré, l’ouverture « Herr, unserherrscher » prit doucement possession de l’étroit l’habitacle de la Ford Fusion. Habituée à ne conduire que sa vieille Opel, Hans avait insisté pour qu’elle prenne sa voiture, pour lui, un voyage de six cents kilomètres méritait un véhicule confortable. Elle laissa derrière elle la A23, puis s’engagea sur la A21 au large de Lens, ensuite ce serait Béthune avec une très longue et monotone portion de quatre voies jusqu’à Calais. « Christus, der uns selig match » réveilla lentement Mehdi. Après avoir recouvré ses esprits, il remit son siège de la position couchette à celle normale pour la route. Tout en bâillant, il étendit ses bras, un contact doux, soyeux, sensuel l’électrisa, c’était l’épaisse chevelure de Johanna, « Oh pardon, je ne voulais pas… » S’excusa Mehdi, confus. Le regard constant, elle se contenta de sourire. Quelques kilomètres plus loin, une aire de repos leur permit de prendre un café en tête à tête. Johanna remarqua que le garçon avait l’air surpris de la tenue de certaines femmes, surtout celles arborant un jeans moulant ou un tee-shirt échancré. « Tu as quitté une petite amie, là-bas en Syrie ? » Mehdi laissa son regard traîner sur une blonde pas toute jeune, mais particulièrement bien faite, puis se tourna vers Johanna. « Oui » puis il se reprit : « Enfin oui et non. Quand le Hezbollah m’a embarqué, je venais de rencontrer quelqu’un à Damas, elle s’appelait Lounia. » Il chercha son téléphone, son doigt courut un nombre de fois impressionnant sur l’écran et il tendit l’appareil. « Voilà, c’est elle ». Johanna contempla le cliché d’une jeune étudiante damascène. « Eh ! Elles sont jolies les filles, là-bas aussi », déclama Johanna, un brin facétieuse. Mehdi reprit le portable. Elle voulut poser une question, mais il répondit avant. « J’ai essayé de rester en contact avec elle, mais depuis mon départ de Turquie, je n’ai plus de nouvelles, j’ai peur, il se passe tellement de choses à Damas, des attentats, des bombardements. La violence vient aussi par les bandes mafieuses qui contrôlent le trafic de drogue. Officiellement, il n’y à pas de stupéfiants sur le territoire national si on écoute le gouvernement de Bashar el-Assad. En réalité, dans certains coins de la ville, c’est plus facile de trouver de l’héroïne que trois loukoums. » Johanna se mit à sourire devant l’allusion, Mehdi devint écarlate et regarda ailleurs. Amusée, elle décida du départ, des kilomètres restaient encore à avaler. Assis dans la voiture, Bach terminait son « Betrachte, meinSeel » » quand Mehdi demanda : « Depuis combien de temps vous connaissez-vous, Hans Klaus et toi ? » Elle considéra le garçon, puis la route et éteignit l’autoradio, le disque venait d’expirer. « Hum, disons que plus jeune, je n’avais pas froid aux yeux. Une bagarre a mal tourné dans une boite de nuit et je me suis retrouvée devant le juge au tribunal provincial de Bavière à l’époque. L’entretien aurait dû durer dix minutes, nous avons parlé pendant trois heures. Le gardien de l’édifice nous à finalement fichus dehors. Dans la rue, il m’a proposé un marché : j’arrêtais mes conneries avec des mecs louches, je reprenais mes études de droit et surtout, je lui donnais de mes nouvelles de temps à autre. Quand j’ai obtenu mon « Staatsexamen » en section pénale, j’ai carrément été le voir au tribunal et c’est là que j’ai appris sa première une attaque cardiaque et son admission en soins intensifs. J’ai dépensé une fortune en bus et en taxi pour aller le visiter tous les jours, mes parents ne comprenaient pas ma rage d’espérer sa guérison. À l’hôpital, au début, le personnel me regardait bizarrement, à un moment, j’ai dit que j’étais sa compagne !, ils m’ont foutu la paix. Quand il a reçu l’autorisation pour rentrer chez lui, je l’ai accompagné, aidé et finalement, il m’a accepté dans sa vie. C’était il y a dix-sept ans, maintenant.

Mehdi lâcha son portable, puis le rattrapa de justesse et se tourna vers Johanna. « Quoi ? Mais tu fais jeune ! », bredouilla le garçon, stupéfait. Johanna, ria aux éclats, satisfaite de son petit effet. « Jeune, moi ? Combien me donnes-tu ? » Confus, ne sachant que penser, il scruta le visage parfaitement lisse, exempt de rides, ne trouva aucun cheveu blanc, rien qui puisse l’aider. « J’hésite un peu, mais je dirai que tu as vingt-sept ans. » Johanna siffla d’admiration. « C’est flatteur, mais c’est un plus que cela, mon garçon. » Mehdi resta muet tandis que le paysage défilait, derrière le terreplein de l’autoroute dépassait des cheminées d’usines, des grues de chantier. Soudainement, ce fut des dizaines de cars parisiens alignés contre un grillage défoncé, un cimetière d’utilitaires, puis ce fut une morne plaine. Il pensa à sa mère dont il n’avait aucune nouvelle depuis son arrestation à Damas, les autorités l’accusant de sédition avec un groupe d’opposants au régime. Mehdi ne s’était jamais vraiment intéressé aux activités politiques de sa génitrice, sachant seulement qu’elle prenait des risques énormes et qu’un jour, cela pouvait lui coûter cher. « Hans Klaus est toujours juge ? » Johanna dépassa un poids lourd chargé de structures métalliques pour la construction et revint sur sa droite. « Aujourd’hui non. A sa troisième alerte cardiaque, le gouvernement a décidé de le mettre en retraite anticipée. Il touche son salaire en intégralité tout en restant à la maison, de temps à autre, il est consultant juridique pour des associations de consommateurs. » Mehdi jeta un regard vague sur un panneau indicateur, ils se trouvaient à douze kilomètres de Calais. Johanna expliqua aussi qu’avec lui, cela n’avait pas été toujours l’harmonie et que maintenant, ils vivaient chacun chez soi, se retrouvaient parfois, au gré du travail pour elle, de son humeur pour lui. La sortie vers Coquettes se présenta à eux. Au péage, Johanna récupéra un reçu qu’elle rangea dans son sac. « Pour mes frais de route » fit-elle, dans un clin d’œil que Mehdi ne comprit pas. Ils continuèrent dans la campagne puis s’arrêtèrent avant un village à l’air paisible. La plaine s’étendait à perte de vue, au loin, d’énormes engins agricoles semblaient immobiles, mais Mehdi se rendit compte rapidement que celles-ci se déplaçaient avec une certaine lenteur. Des tracteurs tirant des bennes tournaient autour des machines dans une sorte de noria réglée, orchestrée par le monstre vert et blanc dont la cabine du chauffeur apparaissait ridiculement petite. Il observa les plantes dans le champ tandis que Johanna envoyait un SMS avec son I-Phone. Des tubercules dépassaient du sol avec un feuillage jaunissant, trahissant la fin de vie des folioles. Mehdi avait beau chercher, il n’arrivait pas à identifier les occupants de la terre agricole devant lui. Johanna referma son portable et se tourna vers le garçon.

─ Tu as l’air intrigué, Mehdi.

Celui-ci revint vers Johanna.

─ Oui, j’ignore le nom de ces plantes, ça se mange ?

Johanna éclata de rire ce qui vexa un peu le Syrien.

─ Mais non ! Enfin, on peut les consommer, mais ce n’est pas bon, ce sont des betteraves sucrières. Tu ne connais pas ?

─ Non, on peut tirer du sucre avec ça ?

─ Bien sûr, comment faites-vous là-bas en Syrie ?

─ On utilise beaucoup de miel et aussi du sucre blanc qui vient du Liban.

Johanna se cala différemment dans son siège, elle songea à son dos endolori et aux kilomètres du retour vers la mère patrie.

─ Bon, j’aime mieux te prévenir maintenant, là où nous nous rendons, cela s’appelle la jungle de Calais. C’est dans cet endroit que se retrouvent tous les migrants qui veulent aller en Angleterre. Le…

─ Pourquoi l’Angleterre spécialement ?

─ Parce que les conditions d’accueil des réfugiés diffèrent de celles d’en France. Donc, le camp où je vais te laisser ne sera pas le paradis sur terre. L’Organisation n’a trouvé que ce moyen pour te protéger et surtout passer inaperçue. En fait, des tueurs de Daech te poursuivent depuis la Syrie, nous ne savons pas combien de jours ils mettront pour parvenir jusqu’ici, mais le temps est compté. Ceux qui doivent te récupérer sont peut-être ici ou pas encore, donc sois patient.

Mehdi grimaça de dépit.

─ J’ai déjà connu ce genre de situation.

Ils repartirent vers le village, en sortirent peu après, puis ce fut une route départementale à l’entretien incertain. Au loin, des champs de betteraves et soudainement, deux énormes usines chimiques jumelles. Johanna prit un chemin de terre entre deux haies et gara la Ford près d’une construction en bâche blanche tenue par des planches clouées en travers. Un peu plus loin, Mehdi observa des personnes qui allaient et venaient d’un bâtiment conçu nettement plus sérieusement que les autres environnants. Ses yeux appréhendaient maintenant le paysage. Partout des abris de fortune, ficelés au sol avec des pieux en bois ou des cailloux, barres métalliques de récupération, des toiles de tente rondes ou hexagonales à dominante bleues, parfois noires ou vertes. Devant le spectacle, il frissonna. « Je vais vivre ici ? »

─ Tu vois, je t’avais prévenu, ce n’est pas le paradis et c’est le seul moyen pour que tu restes en sécurité.

Des hommes, des femmes déambulaient sur le lieu, plus ou moins mal habillé, plus ou moins le regard dans le vide, plus ou moins humain, déraciné, désenchanté. Déjà, les visages ne se tournaient plus vers la Ford, elle faisait désormais partie du paysage, la fatalité et la misère rendaient invisibles les choses non essentielles. Johanna ouvrit sa portière, une bouffée de chaleur entra dans l’habitacle climatisé, accompagné d’odeurs difficilement identifiables.

─ Ne bouge pas, je vais voir au bâtiment d’accueil comment on procède.

La porte refermée, Mehdi se mit irrésistiblement à trembler. « Mais dans quelle galère ai-je mis les pieds ? » Il repensa à Al Salamīyah et au repas avec le rebelle syrien, tout ceci ne lui plaisait guère. Il aurait préféré rester auprès de sa grand-mère, attendre que les choses se tassent et retourner à Damas dès que possible. Revoir la grande ville aimée lui paraissait compromis, le désert lui manquait, « Quand tout ceci est fini, je repars en Syrie, c’est chez moi, là-bas, pas ici. » Mehdi jeta un œil dans le rétroviseur droit. Deux hommes en uniforme, rangers aux pieds, matraque sur le côté scrutaient la voiture. L’un sortit un carnet, griffonna au crayon un moment et rangea le tout dans sa poche de veste, tandis que l’autre s’approchait doucement de la Ford. Mehdi ne bougea pas d’un millimètre, se demandant seulement où pouvaient être ses vrais papiers d’identité. L’homme en noir recula, rejoignit celui qui s’éloignait déjà, ils disparurent rapidement de l’horizon de Mehdi et du paysage ensuite. Il poussa un ouf de soulagement et s’inquiéta sur l’absence de Johanna. Celle-ci ne revint qu’une demi-heure plus tard, essoufflée.

─ J’ai essayé de faire au plus vite. Avec Assia, nous t’avons trouvé une place dans un emplacement en dur, après, ils te proposeront autre chose, tu verras, ce sera mieux. Ça va ? Personne ne t’a posé de questions ?

Le sourire sur le joli visage de la fille ne le rassura pas sur sa situation.

─ Non, personne, sauf deux types bizarres tout en noir avec un truc sur le côté, une sorte de bâton.

Johanna afficha un rictus mauvais.

─ Aie ! Des CRS, j’ai intérêt à me tirer d’ici vite fait.

─ Qui c’était ces types, des flics ?

Un engin de chantier passa dans un bruit dantesque.

─ Oui, ce sont des compagnies républicaines de sécurité, ils surveillent le site et balancent des grenades lacrymogènes sur des endroits du camp quand ça remue un peu trop, avec eux, ce n’est jamais simple. On y va ?

Mehdi sortit de la voiture, à regret.

─ Bon, je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ?

Johanna ne répondit pas, s’éloignant déjà.

****

Ils cheminèrent à travers le cantonnement, passant à côté d’une benne à ordure malodorante, une petite échoppe proposait des sandwichs à la forme étrange, des boissons prétendues fraîches, du café, etc. Plus loin, un bâtiment vert camouflage abritait un restaurant, ici, un cordonnier, là, un magasin de fripes avec, luxe extrême, une possibilité de retouches. Mehdi s’arrêta devant une construction, bouche bée.

─ Incroyable !

Johanna, se rendant compte qu’elle n’était plus suivie, revint sur ses pas.

─ Quoi donc ?

Le garçon désigna le lieu de culte.

─ L’église ? Tu l’as déjà vue quelque part ?

─ Oui, dans une sorte de rêve, c’était très flou, mais je me souviens bien du bâtiment.

Tout en se grattant la tête, Johanna reprit son chemin.

─ Viens, on est presque arrivé.

Ils contournèrent la palissade construite avec des tôles dont la couleur rappela à Mehdi l’usine d’à côté, des plaques de coffrage noires et grises de béton, d’autres planches neuves et parfaitement alignées. Le bâtiment « en dur » affirmé par Johanna se révélait composé de trois cabanes de jardins récupérées et accolées côte à côte par des rebus de chantier. L’étanchéité du toit était assurée par une bâche kaki épaisse tenue par des lattes de bois clouées grossièrement. Une porte ouverte sur la façade avec du plastique transparent, une fenêtre dans le même style, l’ensemble n’engageait pas, mais cela semblait solide par rapport à l’aspect fragile des tentes bleues et vertes environnantes. Dès leur entrée, L’homme assis dans un fauteuil délavé quitta des yeux son livre, Johanna tendit sa main.

─ Bonjour, vous êtes Igor ? fit-elle en allemand.

Le lecteur resta un instant figé, détailla Johanna, puis Mehdi.

─ Nous venons de la part d’Assia, c’est elle qui nous a dit qu’il y aurait de la place pour quelqu’un, continua-t-elle.

Il se leva posément, serra les mains des arrivants et regarda au-dehors.

─ Ah, OK. Oui, oui, pas de problème, on peut loger à trois, fit-il en français approximatif.

Johanna comprit la méprise et s'esclaffa.

─ Non, pas pour moi, c’est pour Mehdi seulement.

─ Hé bien tant pis, ça commençait a manquer de femmes ici.

Ils se mirent tous à rire tandis qu’Assia arriva. Les yeux de Mehdi s’agrandirent un instant et un vague sourire s’imprima sur ses lèvres.

─ C’est la joie ici, j’ai loupé quelque chose ?

─ Non, non, c’est Igor qui se plaint d'absence féminine.

Assia lança un regard dolent au locataire du lieu.

─ Igor et ses femmes, vaste sujet, ma foi, n’est-ce pas ?

L’interpellé ne répondit rien, mutique.

─ Passons aux choses sérieuses : Igor, tu vas avoir un colocataire pendant quelque temps. Il s’appelle Mehdi et vient de Syrie.

Elle se tourna vers ce dernier.

─ Comme du mouvement est prévu dans le camp bientôt, nous pourrons te loger dans un lieu un peu plus, disons confortable, dans de meilleures conditions, quoi.

Igor alla se rassoir dans son fauteuil en maugréant. « Si c’est du village de containers dont tu parles, moi je n’y vais pas. Je ne suis pas de la viande de bœuf que l’on met en conserve, non ? » Il criait maintenant, créant un attroupement devant le logement de fortune. Des femmes, des hommes approuvèrent de la tête sur les dires du serbe. Assia écarta les bras en signe d’impuissance.

─ Je n’y peux rien, la préfète ne nous a même pas consultés. Ils nous ont mis devant le fait accompli, avouez quand même que ce sera mieux que vos tentes en toiles qui risquent de s’envoler à la moindre tempête, vous ne croyez pas ?

Un silence de plomb succéda aux propos de la jeune femme. « Enfin, vous agirez comme vous voudrez le moment venu, » lâcha-t-elle de dépit en se tournant vers Johanna.

─ Je pense que vous allez pouvoir repartir, je m’occupe de tout.

L’Allemande s’approcha de Mehdi, un peu désemparé sur la situation.

─ Ne t’en fais pas, si tu as un souci, tu pourras t’adresser à elle.

Le jeune garçon prit le bras de Johanna et s’écarta de l’attroupement. « Que sait-elle de moi ? » Elle regarda le groupe tout proche, certains semblaient intrigués par le comportement du couple. « Rien, elle ne fait pas partie de l’Organisation, donc pas un mot de tout ceci à quiconque, OK ? » Mehdi approuva de la tête. « OK » ils retournèrent près de l’abri d’Igor, les badauds, attirés par son haussement de voix, étaient partis. Assia fit visiter le futur logement de Mehdi, tandis que Johanna s’éloignait doucement sous l’œil taquin d’Igor, intéressé par les formes avantageuses de la belle Asiatique aux longs cheveux de jais.

Le jeune homme étala sa couverture dans le fond de la troisième cabane, posa son sac sur un empilement de cageots faisant office d’étagères et revint vers Igor. Celui-ci, après avoir installé deux tasses dépareillées sur une ancienne bobine d’emballage de câbles électriques industriels, enleva la théière en terre rouge de son réchaud à alcool et versa avec application l’eau chaude dans les tasses préalablement garnies de menthe fraîche. L’aménagement des trois abris était sommaire, mais bien pensé : la première étant la pièce de jour, la deuxième servait de chambre pour Igor, quant à la troisième, fourre-tout hétéroclite, était désormais attribuée à Mehdi. Ils restèrent un moment sans parler, ayant le temps de se dévoiler, se mettre à nu, poser le fardeau des souvenirs à oublier parce que plus rien ne sera comme avant. Igor posa sa tasse, referma son livre et le jeta parmi d’autres dans une cagette en bois blanc estampillée « Choux-fleurs de Bretagne. »

─ Alors, comme ça, tu arrives de Syrie…

Mehdi expliqua son parcours en omettant prudemment les raisons de sa venue en France. Igor détailla ensuite son épopée du fin fond de la Serbie. Les brimades de la population, le viol et le meurtre de sa petite amie, les accusations mensongères de la police, sa fuite après qu’un groupe d’hommes ait essayé de le lyncher et pour finir, son exil à travers l’Europe jusqu’à Calais. Le soir arriva vite, Igor s’éloigna de l’abri un moment et revint avec deux briques de soupe à la tomate.

─ Il me reste quelques pâtes dans un coin, on va faire ça, d’accord ?

Mehdi acquiesça, espérant secrètement qu’il ne moisirait pas trop ici. La nuit fut calme. Le matin au réveil, le visage de l’homme était suffisamment torturé pour que Mehdi comprenne immédiatement que quelque chose clochait.

─ Où se trouvent tes papiers ?

─ Oui, dans mon sac, ce sont ceux que j’avais en Syrie.

─ Mehdi, c’est ton vrai prénom ?

Le garçon hésita un instant.

─ Non. Que se passe-t-il ?

Igor retourna près de la palissade contre l’église et revint peu après.

─ La police des frontières, depuis six heures du matin, ils cherchent quelqu’un, ce n’est peut-être pas toi, mais ne te montre pas, on ne sait jamais.

La demi-journée s'étira, angoissante. Igor se risqua dehors et de retour avec quelques victuailles, le sourire aux lèvres.

─ C’est bon. Ils devaient avoir leurs renseignements concernant deux Afghans arrivés il y a peu.

─ Tu sais pourquoi ?

─ Non, pas d’info qui circule, c’est bizarre. Je te montrerai deux ou trois personnes qui bossent ici, tu pourras avoir confiance en eux, pour les autres, reste sur tes gardes. Une chose : ne sors jamais du camp sans avoir une bonne raison. Au village, ils sont bien contents que l’on fasse un peu marcher le commerce local, mais dès qu’ils sentent que l’on traîne à droite ou à gauche, ils appellent la police.

─ Je vois, en Grèce, c’était à peu près la même chose.

Igor désopercula une barquette garnie de riz avec des morceaux de poulet, alluma le réchaud à alcool et versa le plat dans une casserole.

─ Tu sais, je crois que c’est partout pareil, la moitié de la population de cette foutue planète déteste l’autre moitié et vice-versa. Comment veux-tu que l’on fasse?

─ On s’en sortira ; fit Mehdi en prenant deux assiettes d’une ancienne clayette à tomates de Provence ; ce ne sera pas sans casse ni heurts, l’Histoire n’a pas toujours avancé avec des bouquets de fleurs, mais avec des fusils aussi.

─ Tu as probablement raison, l’avenir le dira. En tout cas, notre programme pour demain, ce sera la visite du camp, tu verras, ce n’est pas mal non plus.

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