Quand la mémoire...
Quand je l’ai vue pour la première fois, ce fut un enchantement.
Sa longue robe lui donnait une silhouette éthérée, sa tresse brune flottait dans son dos au moindre souffle de vent sur cette plage estivale.
Elle était tout simplement superbe, et j’ai compris en un instant que je l’aimerai toute ma vie !
Aujourd’hui encore, je lui tiens la main.
Cinquante trois ans que cela dure. Je n’ai jamais regretté d’avoir pris mon courage à deux mains et d’avoir osé lui parler ce jour-là. Lorsqu’elle m’avait alors souri, l’éclat de ses yeux verts m’avaient stupéfié !
Ses yeux verts ont toujours autant d’éclat, mais dorénavant, ils regardent dans le vide, ils m’évitent, ils ne se posent plus sur moi de la même manière. La tendresse, le reproche, l’agacement ont disparu.
Je viens chaque jour la voir. Elle est là, même si je préférais l’avoir à côté de moi, mais mon âge ne me permet plus de veiller sur elle.
Elle me manque à chaque instant, mais c’est autant pout son bien que pour le mien. Et nos trois enfants sont avec moi, me soutiennent.
Hier, j’ai connu un espoir. Une apparition de tendresse dans son regard, et elle a prononcé mon nom sans hésiter : « Victor », avec ce ton de voix si familier à mon vieux cœur. Mais cela n’a duré qu’un moment. Un trop fugitif moment…
Très vite, elle a replongé dans les méandres sinueux de sa mémoire qui s’envole petit à petit. Elle m’a de nouveau échappé. Elle m’a de nouveau fui. Elle m’a de nouveau considéré comme un étranger.
Notre vie, comme toutes les vies communes, n’a pas été qu’un sentier bordé de fleurs odoriférantes. Il y a eu les maladies, les soucis d’argent lors de la perte de mon travail, l’espoir pour nos enfants, la peur pour eux… Une vie… Cependant nous nous en sommes toujours sortis. Ensembles, unis.
L’apparition des premiers symptômes a été graduelle. Elle oubliait les clés, des petites choses. Et il y a eu ce jour où elle n’a pas reconnu Rosie, notre fille aînée. Nous nous sommes posé lors la question… Et le diagnostic a été confirmé.
Je serre sa main dans la mienne à ce souvenir. Je sais qu’à un moment ou à un autre, elle va la retirer et partir. Soudainement. Alors je savoure sa douceur, sa chaleur, les douces réminiscences qu’elle apporte à mon esprit. Cette main qui a tenu la mienne pendant si longtemps…
Ce sont les premières parties de nos corps qui se sont effleurées lorsque nous avons échangé des mots pour la première fois. Et à ce moment-là nos vies ont basculé.
Aujourd’hui, c’est quand elle lâche la mienne soudainement que nos vies basculent… Et nos échanges n’existent plus. Je dois simplement me contenter de sa présence, et sentir son parfum qui est toujours le même au bout de tant d’années.
Je ne peux plus que plonger dans ma mémoire qui désormais doit partager nos souvenirs. Et conserver comme des bons moments les apparitions de des réminiscences de son esprit. Les savourer et les garder intacts.
Lorsque la mémoire s’en va, c’est toute une vie vécue qui disparaît. Comme si elle n’était jamais apparue…

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