2 - Melissa

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Je ne reconnais plus vraiment les lieux tant l'établissement a changé. À gauche du portail principal, là où les parents venaient à l'époque chercher leurs enfants - ils ne viennent plus tellement aujourd'hui, je reconnais les bureaux de l'administration du collège. C'est peut-être le seul bâtiment qui n'a pas subi de rénovation en presque vingt ans. Dans ce petit bâtiment à la pierre défraîchie, en haut du petit escalier recouvert de mauvaises herbes, se trouve le bureau du proviseur. C'est ici qu'il reçoit les parents des élèves turbulents, de ceux qu´il espère ne pas revoir l'année suivante. Au contrebas des escaliers, est inscrit sur une pancarte au fond vert : PROMO 2007, une flèche indiquant la direction est dessinée juste au-dessous. Je pénètre dans le hall principal entièrement rénové. C'est ici qu'autrefois, l'on s'amusait lorsque la météo n'était pas clémente. "Amusé" est un grand mot. Je devrais plutôt dire que c'est ici que les autres élèves s'amusaient tandis que je les regardais, seule, assise contre un mur, plongée dans la lecture d'un livre emprunté au CIO, feintant de faire celle qui n'en avait rien à faire de ne pas être conviée à jouer à la balle aux prisonniers.

— Bonsoir, m'indique une femme assise derrière une longue table d'appoint sur laquelle le mot "accueil" est écrit sur une feuille A4 pliée en trois.

— Bonsoir, dis-je à mon tour.

— Bienvenue à la soirée de la promo 2007. Je peux avoir ton nom ?

— Cloé Massoit.

Elle pose un œil à la longue liste posée devant elle, ouvre la page à la lettre M, puis fait glisser son doigt jusqu'au nom Massoit.

— Ah, Cloé Massoit. Je t'ai trouvé ! Tiens, c'est ton kit de bienvenue. Ton badge est à l'intérieur ainsi que quelques informations sur le collège et la ville. Les vestiaires sont par ici et la réception se situe dans la cour principale. Bonne soirée !

Je la remercie et continue mon chemin jusqu'aux vestiaires derrière lesquels deux adolescents attendent patiemment, le nez penché sur leur téléphone portable. Je dépose ma veste, accroche le badge à ma robe sur lequel mon nom et prénom sont inscrits, puis me dirige vers la cour principale. Il y a déjà un monde fou, tous réuni autour des longues tables en plastique sur lesquelles attendent petits-fours, salades composées et jus de fruits en tout genre. Des dizaines d'enfants en bas âge courent à travers leurs parents qui tentent de faire abstraction de tout ce bazar. C'est vraiment étrange d'être ici après tout ce temps. La devanture du bâtiment a changé, le béton a été refait, même les baies vitrées ont été remplacées. Et pourtant, c'est comme si rien n'avait changé. Comme si j'étais à nouveau la gentille Cloé Massoit, innocente et invisible, qui ne savait pas où se mettre pour ne déranger personne.

Je cherche aussitôt des visages connus. Des visages réconfortants, des visages qui ont été sympathiques avec moi. Parmi la foule, j'en reconnais quelques-uns. Pas forcement ceux que je souhaite retrouver, mais nous nous échangeons des sourires courtois. Je me dirige vers le bar et demande un verre de Coca-Cola.

— Tu ne veux pas autre chose ? On a de la bière, du vin et Jean-Mi fait même des cocktails à tomber par terre.

— Non, juste un Coca, merci.

Je ne bois pas d'alcool. Je n'en ai jamais bu.

Je m'installe dans un coin de la cour avec mon verre de Coca-Cola chaud et réalise que de nombreux regards se portent sur moi. Faut dire que j'en ai l'habitude. C'est souvent l'effet que je fais quand j'entre dans une pièce. À l'époque, c'était dû à mes rondeurs. Aujourd'hui, c'est parce que les gens sont surpris lorsqu'ils voient une célébrité "en vrai". J'attrape mon téléphone qui vibre dans la poche de mon sac à main. C'est un message de mon assistante.

Bonsoir Cloé,

c'est juste pour vous confirmer votre rendez-vous de lundi avec LVMH.

Ils seront là à 9h.

Bon week-end, à lundi.


Huit mois que l'on négocie avec la maison LVMH. Et voilà que les efforts vont finir par payer. Je vais pour lui répondre, quand une voix stridente résonne derrière-moi.

— Me dis pas que c'est pas vrai ! Cloé Massoit ! J'en crois pas mes yeux.

Je me retourne. Une femme tirant une poussette s'approche de moi. Je ne suis pas certaine de la reconnaître, même si sa voix, ses mimiques, son attitude me disent quelque chose. Puis soudain, la réalité me percute de plein fouet. Cette femme un peu rondelette, le visage marqué et les racines blanches, c'est Melissa Ballert, la fille la plus populaire du collège.

— Melissa, dis-je l'air surpris. Comment vas-tu ?

— Oh beh écoutes, ça va pas trop mal hein !

Sa manière de parler n'a pas changé. C'est un mélange de langage de cité et de fille de bonne famille.

— Les enfants, le chômage, tout ça tout ça quoi, reprend-elle.

Je ricane nerveusement.

— Mais toi alors, t'es une star maintenant !

Elle se penche légèrement, puis hurle :

— Hey Rémy ! Regarde qui est là ! C'est Cloé Massoit !

Moi qui espérais être discrète, c'est raté. Je tourne le regard vers l'homme à qui elle fait de grands signes. Il est petit, les épaules rentrées, le dos bossu, et il marche comme les mecs de cité, en faisant traîner une patte derrière l'autre. Il s'approche, deux enfants de quelques mois dans les bras. Je comprends soudain d'où Melissa tient les quelques kilos qu'elle n'avait pas lorsqu'elle n'était encore qu'une adolescente.

— Et beh ça alors, ouais. Cloé. Ça va ou quoi ?

Décidément, cette soirée s'annonce haute en couleur.

— Ça va, merci, dis-je.

— Eh bébé, c'est pas la connasse qui t'avait piqué ton voyage à Londres ?

Je n'ai pas oublié le nom de Melissa Ballert, contrairement à celui de l'homme qui partage sa vie. Elle était celle que tout le monde redoutait, celle qui avait la plus grande gueule de tous, celle qui n'avait ni peur d'être provocante ni peur d'enfreindre les règles. Elle était issue d'une bonne famille et habitait les beaux quartiers de la ville, bien qu'elle s'efforçait à faire croire le contraire à tout le monde. Melissa Ballert était essentiellement célèbre pour ses talents de maquilleuse. Elle était peut-être même la seule élève du collège à porter du maquillage. Imaginez un fond de teint couleur terracotta, puis imaginez-le sur le visage de Melissa, dans son entièreté. C'est à ça qu'elle ressemblait : une orange ambulante, une drag-queen débutante, une jeune adolescente qui ne pensait pas que de se maquiller le cou était tout aussi important que de se maquiller le reste du visage.

— Si si, c'est elle, lâche-t-elle en ricanant. Mais c'est oublié, hein ! T'es riche maintenant, tu vas pouvoir nous y emmener.

C'était au milieu de l'année scolaire, au moment où les voyages scolaires annuels étaient attribués aux différentes classes. Melissa était en 3ème B, quand j'étais en 3ème F. Nous n'avions donc pas vraiment l'occasion de nous croiser, sauf peut-être à la cantine quand elle faisait un scandale parce qu'il n'y avait pas d'option "sans porc" un jour de poisson. Sa classe était ce que l'on appelait une "bi-classe". La moitié des élèves apprenaient l'allemand, tandis que l'autre se concentrait sur l'anglais. Melissa faisait partie de cette deuxième partie. Et elle se languit à l'idée de visiter Londres, tandis que le reste de sa classe s'apprêtait à partir à la découverte de Berlin et de son célèbre mur. Nous, les autres classes de 3ème, étions donc condamnées à rester à l'école, à observer les copains et les copines faire leurs sacs et partir à l'aventure. Du moins, jusqu'à ce jour, jusqu'à ce premier jour où Cloé Massoit, le moucheron invisible, s'était décidée à ouvrir la bouche.

— Vous avez deux minutes pour parler de votre candidature au conseil du collège et de dévoiler votre programme. Deux minutes, pas une de plus !

Tous les délégués de classe étaient réunis dans la salle de permanence face à un proviseur impatient d'en finir avec ces conneries. L'objectif du jour : élire les deux représentants des élèves qui siègeront pour le restant de l'année au conseil du collège. "Si je suis élue, j'aimerais que l'on réduise le nombre d'heures de colle !" ; "Moi élue, je mets des frites tous les jours à la cantine !" ; "Si vous me choisissez, je supprimerai le passage du brevet". Chaque délégué se laissait aller à la proposition la plus folle, jusqu'à ce que je prenne la parole. "Si je suis élue, je ferai en sorte que toutes les classes de 3ème puissent obtenir un voyage scolaire. Ce n'est pas juste qu'une seule classe bénéficie de deux voyages". Quelques ricanements suivirent mon allocution, quelques méchancetés chuchotées ici et là. Roulement de tambour, je n'ai pas été élue. Faut croire que les frites à la cantine étaient plus importantes que les voyages scolaires. Mais ma proposition n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd, puisque le proviseur s'était penché sur le sujet et avait pris la décision d'attribuer le voyage à Londres à la 3ème F, à défaut de celle de Melissa Ballert.

— T'es vraiment qu'une fille de pute !

Melissa Ballert me sauta dessus dès qu'elle appris que c'était elle qui allait désormais regarder ses copains et copines faire leurs sacs et partir à l'aventure, tandis qu'elle resterait sous la pluie parisienne.

— Hein, sale grosse. T'as pas honte ?

Spoiler alert, aucun des vingt-sept autres élèves de ma classe ne prit ma défense, même si grâçe à moi, ils allaient pouvoir traverser la manche pour trois jours. Pendant des semaines, Melissa Ballert inventa les pires rumeurs à mon sujet. Elle justifia notamment les raisons de mon obésité évidente, en affirmant m'avoir vu m'engloutir de beignets au chocolat pendant les recréations, au point d´avoir le visage recouvert de gras. Suite à ça, on m'a appelé "face de gras" pendant des semaines. Et je ne parle pas des nombreuses rumeurs d'après lesquelles j'aimais faire des gâteries aux garçons dans les toilettes pour espérer être populaire. Melissa était loin d'être l'enfant bienveillante et sympathique que certains membres de l'encadrement voyaient chez elle. Et je ne suis pas vraiment surprise de la retrouver mariée avec la caricature des Bodins.

Face à moi, Melissa semble attendre une réponse. J´imaginais qu'elle rigolait, mais à en croire l'expression sur son visage usé par l'éducation de ses enfants, je comprends qu'elle n'attend non pas qu'une simple réponse, mais aussi des excuses. Elle semble espérer intimement que pour me faire pardonner de mon égarement d'il y a 18 ans, je lui offrirai une semaine de vacances au Royaume-Uni, pension complète.

— Oh, dis-je face à une Melissa impatiente de recevoir son invitation pour Londres. Je suis vraiment désolée... Mais les filles de pute ne payent pas de voyage aux enfoirés. Santé !

Sur le cul, Melissa reste planter sur place la bouche ouverte, m'observant rejoindre un visage enfin familier, un visage rassurant que je n'avais pas recroisé depuis dix-huit ans.

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