Chapitre 11 - La montagne des veilleurs

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Lorsque Soren ressortit de la fissure, la lumière du plateau lui parut plus froide qu’auparavant. Le vent circulait lentement entre les parois de la montagne, comme une respiration ancienne qui remontait des profondeurs d’Élyndra. Le ciel rouge assombrissait les pierres, et la montagne semblait écouter en silence.

Solkamir n’avait pas bougé.

Le dragloup reposait près du bord du plateau, son immense corps serpentiforme enroulé sur lui-même. Ses écailles noires reflétaient les teintes sombres du ciel, et ses yeux rouges observaient Soren avec cette patience tranquille qui appartenait aux créatures très anciennes.

Le renard d’ombre, lui, se tenait assis non loin de là, la queue posée autour de ses pattes. Ses yeux dorés passaient lentement de Soren aux Veilleurs.

Les trois géants se dressaient toujours devant lui.

La statue de pierre blanche semblait paisible, presque bienveillante. La statue noire, massive et austère, dégageait une gravité lourde, comme si toute la force de la montagne s’était concentrée en elle. Quant à la statue de cristal sombre, légèrement en retrait, elle pulsait d’une lumière intérieure discrète, comme un cœur silencieux sous une carapace transparente.

La statue blanche parla la première.

Sa voix résonna dans l’air calme.

« La sagesse est passée. »

La statue noire fit alors un pas en avant.

Le plateau vibra sous son poids.

« Le courage attend. »

Soren sentit son cœur battre plus fort. Il comprenait que cette seconde épreuve ne serait pas semblable à la première. La sagesse avait demandé de comprendre. Le courage exigerait autre chose.

La statue noire leva lentement le bras.

La montagne répondit aussitôt.

Un grondement profond remonta des entrailles de la roche. La fissure au centre du plateau se rouvrit lentement, mais la lumière qui en sortit n’était plus rouge. Cette fois, c’était une obscurité épaisse, mouvante, comme si la nuit elle-même s’était accumulée dans les profondeurs.

Soren s’approcha du bord.

Le gouffre s’étendait sous lui, immense et insondable. Il ne distinguait ni fond ni paroi. Seulement une profondeur obscure, traversée par des mouvements d’ombre qui semblaient respirer.

Le renard d’ombre murmura doucement :

« Voilà la peur. »

La statue noire parla de nouveau.

« Descends. »

Soren resta immobile quelques secondes.

« Comment ? » demanda-t-il.

La réponse fut simple.

« Saute. »

Le vent passa sur le plateau.

Pendant un moment, Soren resta là, au bord du vide. Le gouffre semblait avaler la lumière. Son instinct lui criait de reculer.

Il tourna les yeux vers Solkamir.

Le dragloup soutint son regard. Aucun mot ne fut prononcé. Mais dans les yeux rouges de la créature, Soren lut quelque chose de calme et de solide.

Une confiance tranquille.

Le renard d’ombre s’approcha.

« Le courage », dit-il doucement, « n’est pas l’absence de peur. C’est le moment où tu décides que quelque chose est plus important que la peur. »

Soren inspira profondément.

Son regard se posa une dernière fois sur l’abîme.

Puis une image apparut dans son esprit.

Une table.

Deux enfants qui riaient.

Et un homme qui les regardait avec une fierté silencieuse.

Alors il fit un pas.

Et il sauta.

Le vide l’engloutit aussitôt.

L’air siffla autour de lui tandis qu’il tombait. Le plateau disparut au-dessus de sa tête, et la montagne devint une ombre lointaine.

Puis l’obscurité bougea.

Une forme immense se détacha dans la nuit du gouffre.

Deux yeux brûlants s’ouvrirent.

La créature surgit lentement.

Elle ressemblait à un serpent colossal, mais son corps était fait de fumée noire et d’éclairs rouges. Des fragments d’écailles brisées parcouraient sa peau mouvante, et ses cornes tordues semblaient pousser dans toutes les directions comme des branches mortes.

La peur avait pris forme.

Le monstre ouvrit la gueule et un rugissement terrible résonna dans le gouffre.

Pourtant Soren continuait de tomber.

Peu à peu, la chute ralentit. L’air devint plus dense, comme si une force invisible retenait sa descente.

La créature approcha.

Son immense tête se mit à tourner autour de lui, lentement, comme un serpent autour d’une flamme fragile.

Une voix profonde résonna dans l’abîme.

« Pourquoi es-tu venu ici ? »

La peur se serra dans la poitrine de Soren. Elle était réelle, puissante, presque paralysante.

Mais il ne détourna pas le regard.

« Parce que je dois avancer », répondit-il.

La créature tourna autour de lui.

« Tu es petit. »

« Oui. »

« Fragile. »

« Oui. »

Le monstre observa l’enfant un long moment.

« Et pourtant tu continues. »

Soren inspira lentement.

« Parce que quelqu’un croit en moi. »

Le gouffre vibra.

La créature s’immobilisa.

« Qui ? »

Soren répondit sans hésiter.

« Mon père. »

Un frisson parcourut l’ombre.

Le monstre poussa un cri qui n’était plus tout à fait un rugissement. La fumée qui formait son corps se fissura, comme une coquille trop longtemps fermée.

Des fragments d’ombre se détachèrent.

La créature se brisa.

Son corps se dissipa dans une pluie de cendres lumineuses qui s’éparpillèrent dans le vide.

Le gouffre s’illumina soudain.

Une force douce souleva Soren, comme si l’air lui-même avait décidé de le porter.

Quelques instants plus tard, ses pieds retrouvèrent la roche du plateau.

Le silence revint.

Les trois Veilleurs l’observaient.

La statue noire parla.

« Le courage est passé. »

La statue blanche resta immobile.

Puis la statue de cristal s’avança légèrement. Ses nervures lumineuses pulsèrent avec plus d’intensité.

« Il reste le cœur. »

La montagne vibra profondément.

La dernière épreuve commençait.

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