Laisse faire l’expert !

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 – Allô ?

 – Oui, salut chef, dit, c’est aujourd’hui qu’ils devaient arriver tes gugusses ?

 – Oui.

 – Bon, et bien, ils sont là.

 – Ou ça ?

 – Là, ils entrent tout juste dans le chantier, ils ont trouvé les panneaux de pub, ils se sont dit : Banco !

 – Retiens-les dans ton bureau, j’avance chez toi.

 – Trop tard.

 – Comment ça ?

 – Ils ont vu Raoul…

 – Bonjour, Monsieur, dame, comment aller vous ? Faites attention où vous mettez les pieds, le terrain est gras par ici.

 Mais ils avaient, dans leur coffre, de quoi faire face à toutes les situations, bottes de pluie ou fourrées, Manteau ou baudrier, et l’assortiment de casquettes, gants, loupiottes diverses. Des gens parés pour l’aventure.

 Ils s’étaient arrêtés en plein milieu du chemin, sans prêter aucune attention au ballet de camions benne qui défilaient en procession. Tournant sur eux même en levant le nez au ciel, au moindre signal de recul.


 Le chef de chantier leur fait signe.

 – Bonjour, bonjour, venez donc par ici, dans mon bureau, on pourra discuter, le coin est un peu bruyant avec les engins. Alors, dites-moi, qu’est-ce qui vous amène ?

 C’est la femme qui prend les devants. L’homme lui, le jeunot, fixe au travers de la fenêtre du cabanon un point précis, le regard humide et la main tremblante.

 – C’est la maison mère qui nous envoie, simple visite cordiale, histoire de prendre de vos nouvelles. Je m’appelle Karine et mon collègue, lui, c’est Sylvain.

 Justement, il émerge un peu du spectacle dans lequel il vient de se perdre tout en continuant de le pointer, l’index appuyé contre la vitre.

 – Dites, vous voulez bien m’expliquer ce que c’est que ça ?

 – quoi donc, quoi donc…

 – Ça…

 Son doigt écrase le carreau, l’agitant comme un carambar chauffé au soleil.

 – Pas ça… lui… Lui, c’est Raoul !

 Karine, la tête déjà plongée dans ses notes, s’approche d’eux, dossier ouvert.

 – Oui, c’est notre jour de chance, nous voulions justement voir ce Monsier Kayou. Ce doit être un employé fabuleux, étant donné la quantité de primes qu’il reçoit, non ?

 Sylvain plaque fermement sa main contre l’arrière de son crâne et la bloque ainsi, la forçant à fixer la direction de son doigt à la phalange blanchie.

 Elle s’arrête bouche ouverte. Les bras lui en tombent et le dossier, évidemment, glisse de ses intercalaires.

 L’espace de ce petit mètre qui les sépare du plancher, les feuilles redeviennent volantes.

 Elle n’avait pas clairement distingué en arrivant, vers le fond, parmi les silhouettes évanescentes cachées derrière les volutes poussiéreuses du sol asservi, grignoté mètre après mètre, cette forme maintenant devant elle, sous le soleil.

 – C’est Raoul, c’est ça ? C’est pour lui que vous êtes là ?

 – Oui, je… Mais, on était loin de se douter… je veux dire…

 – Je crois que ce que ma collègue cherche à vous dire, c’est qu’il n’est pas très courant de payer aussi grassement, les services d’un… de… qu’est ce que c’est en fait ?

Il se magne à pointer son cul, le chef ? Qu’est ce qu’il veut que je leur raconte, moi, à ces cons-là ?

 – C’est Raoul, un de nos meilleurs employés, un type comme ça.

 Dit-il en sortant le pouce tout en clignant de l’œil.

Seigneur, ô Zeus, Titans de la création, Lluvatar, grands anciens et Belzébuth, Dieu sait que je ne me tourne que rarement vers vous, mais s’il vous plaît, débarrassez-moi de ces clowns.

 Un crissement de pneus sur la gauche gravillonne la tôle de la cabane de chantier.

Ah ! Ce sera Le Diable, finalement.

 [La porte s’ouvre en grinçant d’un air timide, mais ne vous y fiez pas, celui qui glisse sa petite tête dans l’entrebâillement est un tueur sans morale.]

 – Bonjour, Monsieur, Dame,

 Il reste dans le fond du bungalow. La main levée, ouverte en signe de paix. Sa pose, copiée de la plaque de Pionnier.

 [Nous, on le sait bien ça, même si quand on lui en parle il nie en bloc, relève la tête et nous congédie d’un habile jeu de phalange.]

 – Je suis Eury ThePlan, le DG, comment allez-vous mes chers amis ? Dites-moi ce qui vous amène dans notre belle région ?

 – Monsieur ThePlan, bonjour. Ma collègue et moi même avons étés commissionnés pour effectuer quelques petits contrôles concernant les primes anormalement élevées de votre employé, manutentionnaire, OS… Déjà, mais surtout, comment pouvez-vous le payer… ? Heu…

 Ils farfouillent tous les deux dans la chemise dont les feuillets, rangés à la hâte ne forment plus, maintenant qu’ils se sont fait distraire de leur chronologie, qu’un amalgame de tableaux incohérents et de paragraphes incompréhensibles. Sylvain peste intérieurement contre cette tache de café du matin sur leur unique exemplaire de sommaire, qu’il a retiré de la pile et envoyé sans ménagement à la corbeille en se disant que, de toute façon, ça ne servait jamais à rien.

 – 7856,23 € par mois… en moyenne.

 – Peut-être puis-je vous présenter Monsieur Kayou ?

 – Patron… ?

 – Mais si, mais si, c’est la bonne heure pour faire une petite pause, vous allez-en profiter pour faire la connaissance de Raoul. Suivez-moi.

 Les deux se laissent guider par le boss, souriant, qui avance avec légèreté dans la glaise collant aux talons tout en serrant des pognes aux gars de l’équipe qui reviennent en riant du site d’excavation, prêts à s’en jeter un petit.

 Et puis vient un bruit sourd, lentement rythmé, sorti des entrailles de la Terre en la faisant trembler. On entend dans les bungalows des verres s’entrechoquer. Les flaques, tout autour, propagent une onde à chaque pas, qui s’éteint puis une autre, qui revient troubler le miroir.

 Voici Monsieur Raoul Kayou. Comme vous pouvez le constater, Monsieur en impose. quatre mètres et demi au garrot, dix-huit mètres de long… ou dix-neuf… ?

 Au milieu de la piste, Raoul souffle un coup des naseaux ce qui provoque une mini tornade et fait grincer les amortisseurs d’une camionnette

 – Oui, dix-neuf… je crois qu’il continue de grandir.

 Raoul, qui le regarde avec attention, hausse sont encolure et lève les yeux au ciel en retroussant sa lèvre supérieure.

 – Enfin, comme vous me l’avez fait remarquer, il est très bien payé, mais il arrache huit tonnes de pierres en un seul coup de mâchoire, il sait respecter les niveaux, les pentes. Il vous fouille le sol en mettant à jour tous les réseaux sans faire de casse, et la casse... Dans ce métier, un coup de godet mal placé et c’est tout le bénéfice du chantier qui s’envole. Alors, oui, ça se paye, mais vous n’avez jamais reçu de factures des pompiers ou du gaz…

 – Quand les gars vont savoir ça, au siège…

 – Ce serait peut-être aussi bien qu’ils n’en sachent rien ?

 – Vous rigolez, un phénomène comme ça, on va se faire un fric monstre, sur qu’on peut faire une tournée VIP pour une levée de fond, ça creuse des tunnels ?

 Raoul fronce les yeux et baisse son énorme tête vers le jeune homme décontenancé qui fait semblant de se perdre encore une fois dans ses dossiers alors que la fille, Karine, le regarde d’un air amusé, plus émue par son côté très très grosse peluche.

 Eury se penche l’air de rien et, tordant sa bouche, chuchote à l’oreille de l’autre grand dadais.

 – Alors, jeune homme, que je vous prévienne quand même, pour ce qui est des relations sociales et de la politesse, il a tout appris avec Eminem et Call of Duty. Il ne joue pas, parce qu’on n’a pas trouvé de manettes à sa taille, mais il regarde. Raoul, il aime bien mater, mais chut…

 Raoul qui a descendu sa tête presque au niveau du sol balance un sourire de la largeur de la piste principale, un alignement…

 Pas Carnac, Carnac est une vieille dame édentée, non, plutôt Tiwanaku, un mur impénétrable de moellons émaillés, éclatants d’une blancheur scintillante dans ses angles acérés et parfaitement ajustés.

 Eury se retourne faisant maintenant front commun avec Raoul face aux deux autres qu’il va bien falloir convaincre de ne rien dévoiler de la façon dont ils mènent leurs affaires. Ici, ce n’est pas la capitale.

 Mais rien n’y fit. Ah ! La jeunesse actuelle qui n’écoute plus ses aînés, persuadés que les pauvres deux, trois cours de sciences humaines auxquels ils ont étés forcés d’assister pour passer leurs UV leur ont dévoilé les transcendants mystères de l’âme. Sinon, quelle utilité ?

 Surs de leur bagage, ces deux-là ne dérogent pas à la règle. Formatés par leurs études, à l’aise dans leur moule, nageant le dos crawlé dans le courant des écritures comptables, ils ne voient en Raoul qu’un article de foire, une bête monnayable, consommable à l’envi et surtout, irrémédiablement soumise à leur volonté. Celle du cadre dirigeant.

 Quel dommage !

 – Allô ? Bonjour, je voudrais parler à Monsieur le Maire, s’il vous plaît, de la part de Eury ThePlan.

 – …

 – …

 – Allô, ThePlan, comment ça va mon lapin ?

 – Bien Monsieur Le Maire, bien…

 – Vas-y, crache, tu ne m’as pas appelé pour savoir si tes enfants me reconnaîtront un jour.

 – J’ai un petit problème avec les deux gamins qui sont là pour l’audit. Ils ont trouvé Raoul.

 – Et ?

 – Et, ils vont être chiants. Il va falloir leur expliquer qu’il y a des choses qu’ils ne sont pas obligés de crier sur le toit de la maison mère.

 – OK, t’inquiètes, je m’en occupe. Ils sont où ?

 – Je vais les envoyer loger à la pension du torrent, ils seront bien là-bas le paysage est joli.

 – OK, je te laisse.

 – OK, Monsieur le Maire.

 – Allô ? Bonjour, je souhaiterai parler à Monsieur Lafleur, s’il vous plaît, de la part du Maire.

 – Une seconde Monsieur le Maire…

 – …

 – Allô ? Double-face ? Comment va la ville, mon p’tit filou ?

 – T’es toujours aussi drôle, toi ! Ça va bien, Ulyss, ça va bien, mais je t’appelle pour affaire, là !

 – Je t’écoute.

 – J’ai un problème avec deux petits fouille-merdes qui sont venus visiter ThePlan. Enfin, il les a envoyés au torrent, tu connais la route, là-bas. Voilà, si tu les croises dans le coin, n’hésite pas à leur indiquer des raccourcis, qu’ils profitent du paysage.

 – Oui, je connais. Je m’en occupe, un accident est si vite arrivé.

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