Partie 18 : « Les habitants de la Tour » (FIN)
— Hein ? Mais du coup, vous êtes Dieu ou vous ne l’êtes pas ?
— Je vous le répète, nous ne sommes pas la « pensée primordiale ». Mais elle existe bel et bien. On la nomme… l’homme au chapeau.
Richard plissa les yeux.
— Fiou. Bon, au moins vous me rassurez sur un point : Dieu est bien un homme.
La divinité eut un léger sourire.
— Votre besoin de hiérarchie est fascinant, Richard.
— Donc si j’ai bien compris, vous êtes une sorte de sous-dieux.
— Nous préférons le terme de « divinités ».
— Ouais, si vous voulez. Mais on est où, là, exactement ? Et pourquoi je suis ici ?
— Nous sommes dans la Tour. Dans l’espace qui sépare les étages divins du centième… et ceux du dessous.
— Quoi ?! Mais c’est impossible. Le centième étage, MON étage, c’est le dernier. Il n’y a rien au-dessus.
— Physiquement, non. Spirituellement, si.
Richard souffla, agacé.
— Vous allez encore me sortir vos discours mystiques ?
— Le monde existe en deux pôles, Richard. Le monde physique et le monde spirituel. Le premier n’est qu’une projection du second. Avant d’être des corps, vous êtes des pensées.
— En clair, on est morts ?
— Non. Vous êtes monté d’un cran.
La divinité le fixa et lui expliqua :
— Les étages divins ne sont accessibles qu’en cessant d’être un simple acteur. En devenant une divinité.
Richard cligna des yeux.
— Attendez… vous êtes en train de me proposer de devenir un Dieu ?
— Une divinité, oui.
Richard recula d’un pas.
— C’est louche. Très louche. Pourquoi vous partageriez votre pouvoir avec moi ? Personne ne donne ce genre de chose par pure gentillesse.
— Ce n’est pas de la gentillesse, c’est—
— Mais oui, coupa Richard, je le savais. Vous êtes des démons. Un pacte, un piège !
— Richard, s’il vous plaît, je—
— Non non non non non ! Vous ne m’aurez pas comme ça, suppôt de Satan ! Richard Duchemin ne négocie pas avec les terroristes !
— Mais tu vas la fermer, ta grande gueule, oui ?!
Le silence tomba net.
Richard resta figé.
La divinité reprit, cette fois sans voix douce :
— Ah enfin, putain ! Faut toujours que vous ouvriez trop vos sales gueules puantes, vous, les humains ! Bref, Richou, là, si on te propose de devenir une divinité, c’est pour te « remercier », du con !
— Me remercier… de quoi ?
— De notre spectacle, mené à la perfection !
Elle éclata de rire et continua :
— Tu sais, le « Grand Tourrassement » ! Alors là, c’était sensas !
Richard sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Vous voulez dire que tout ça…
— C’était nous. De l’émission que tu as vue à la télé, des lois que tu as imposées, jusqu’au dernier corps tombé dans la Tour. Nous avons simplement… orienté la pièce.
— Pourquoi ?
La divinité haussa les épaules.
— Parce que rien n’est plus divertissant qu’une bonne histoire. Que ce soit pour vous ou pour nous. Film, livre, théâtre, série… c’est toujours la même chose : une narration.
Richard serra les poings.
— Comment ?
— Grâce à notre metteur en scène de l’ombre. Celui qui place les accessoires, murmure les répliques, pousse les acteurs vers le bon décor, comme on le fait toujours. En devenant une divinité, tu te souviendras de lui.
— « Comme vous le faites toujours » ? questionna Richard.
— Exactement. Nous sommes les responsables de tous les grands actes de votre monde.
— Comme quoi ?
La divinité sortit un énorme livre de derrière son dos et l’ouvrit au hasard.
— Voyons… je peux t’en lister quelques-uns, comme le réchauffement climatique, la crise de 2008, celle de 1927, la colonisation, le racisme, les guerres mondiales, la peste noire.
— Quoi ?!
— L’extinction de certaines espèces, la couche d’ozone, Hitler, les tours jumelles, la mort de Kadhafi, le concept de racisme anti-blanc.
— Vous plaisantez.
— Les deux mandats d’E******* M*****.
Richard leva les mains.
— OK, stop. Les autres, je veux bien, mais ÇA, vous avez abusé, par contre.
— Oui bon, là, j’avoue, on y est allé un peu fort…
Richard inspira lentement.
— Et moi, là-dedans… je suis quoi ?
— Un potentiel.
— Un potentiel de quoi ?
— De divinité.
Il ricana.
— Dans ce monde, parmi les rares personnes qui ont un potentiel, il existe deux types de fruits, Richard. Ceux qui mûrissent. Et ceux qui pourrissent.
— Sympa comme métaphore.
— Les fruits mûrs, on les laisse pousser. On les met sous pression. On les polit. Jusqu’à ce qu’ils soient prêts à porter l’histoire sur leurs épaules.
— Et les autres ?
Le regard de la divinité se fit froid.
— Les autres, on les coupe avant qu’ils n’abîment l’arbre.
Richard resta silencieux.
— Et moi, je suis mûr, c’est ça ?
— Exact. Dès l’apparition du potentiel, on peut savoir si un fruit peut être mûr ou s’il sera pourri. C’est pour cela que je sais que tu ne refuseras pas mon offre de devenir une divinité.
Il la fixa.
— Et pourquoi maintenant ?
— Parce que tu viens de prouver que tu pouvais regarder le monde brûler… et appeler ça une victoire.
Le silence s’étira.
Richard sentit quelque chose de lourd peser sur sa poitrine. Une vraie hésitation, la première depuis très longtemps.
— Si j’accepte… de devenir un Dieu, je ne serai plus jamais comme avant.
— Comment ça, Richou ?
— Je ne verrai plus les gens comme des gens ?
La divinité sourit.
— Mais enfin, Richou, tu n’as jamais vu personne comme un humain, hahaha ! Même parmi tes « frères et sœurs anges », tu t’es toujours senti supérieur. Pas la peine de vouloir le nier, enfin.
Richard ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, son sourire était revenu.
— Très bien. Je signe. Fais-moi devenir une divinité.
— À la bonne heure ! Nous sommes huit, tu seras le neuvième, Richard.
— Parfait !
Ils commencèrent à marcher dans le vide blanc.
— Dis-moi, demanda Richard, à partir de quand vous détectez un potentiel ?
— En général, vers la dixième année de vie sur Terre de la personne.
— Et il n’y avait vraiment personne d’autre dans la Tour ?
— Si.
— Et alors ?
— C’était un fruit pourri. Nous nous en sommes débarrassés.
Richard souffla, presque amusé.
— Dommage pour lui.
Il s’arrêta.
— Et la pièce, elle s’appelle comment, au fait ?
La divinité se retourna.
— « Les habitants de la Tour » ! La meilleure pièce de théâtre jamais écrite.

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