06h37
Sur son visage, l’air printanier est doux et frais .
Non loin, en haut de la colline, les pales du moulin tournent dans un crissement qui l’agace.
Ses muscles sont tendus, alors qu’il soutient une large dalle plate en pierre.
Il avance au même rythme lent et régulier que Murad sur la route légèrement pentue.
Tous deux s’arrêtent, la fatigue qu’il ressent est vive et son cœur palpite.
— On pose à trois !
Sa voix essoufflée, il maintient fermement sa prise en crispant ses doigts.
— Un, deux… Trois !
La dalle descend progressivement avant de se loger dans le creux terreux et humide.
Ses mains se posent alors sur ses genoux. Il inspire et expire rapidement.
Murad reste plus détendu et observe le cheval qui broute près de la charrette.
— Elle n’était pas légère, mais je constate que tu supportes bien le poids.
D’une main assurée, Murad tend une gourde à Paul en lui souriant.
Il la saisit en tremblant légèrement.
— Merci du compliment.
Le métal frotte ses lèvres et un liquide inodore emplit sa gorge.
Un souvenir me revient encore. Celui d’un instant pluvieux dans la forêt.
Un acte non consenti, commis par un bandit de passage aux yeux bleus.
Wendy, leur mère, cria ce jour-là entre larmes et insultes.
— Lâche-moi sale porc répugnant !
— Du calme ma mignonne, tu vas aussi profiter.
Emportant, finalement ce secret dans la tombe lors de sa mort dans la mine d’Astérnia.
Cela explique aussi la peau foncée de Murad et ses iris gris bleuté.
Cette mémoire, Hana, la garder pour me l’offrir.
C’était son rôle d’observateur, mais mon existence de Chishiki était déjà terminée.
Murad tend sa main à Paul et l’aide à se redresser.
— La route principale menant au moulin est vraiment vieillissante.
— C’est vrai qu’on l’a un peu trop négligée ses dernières années.
D’un regard, Paul observe le moulin rustique situé en haut de la colline, tout en respirant fortement.
Sa base en pierre de taille, l’ossature en chêne et les pales en peuplier. Il sourit.
Le crissement s’est estompé. Au loin, Serge remonte le chemin.
Serge fait vraiment un boulot incroyable, c’est un type que j’admire.
Après un court instant, Paul fixe Murad qui se tient la main.
— Ça va ?
— Oui, ne t’en fais pas.
Murad sourit en tapotant l’épaule de Paul d’un geste doux et régulier.
— Il en reste encore combien à mettre pour refaire cette route ?
— Dix ! Mais allons-y tranquillement, il n’y a pas d’urgence.
Tous deux s’assoient sur un banc non loin, l’air frais caresse leur visage encore en sueur.
— Au fait, qu’est-ce qu’Amélia nous a préparé pour midi ?
— Tiens-toi bien… Elle nous a fait du bœuf wagyu.
Avec un visage joyeux, Murad rit légèrement.
— Sérieux ! Ta femme est vraiment la meilleure, on va se régaler !
Paul adopte soudain un air plus sérieux en fixant son frère.
— Je sais qu’Amélia m’a épousé parce que tu lui as dit que ce serait mieux.
Murad pousse un léger soupir.
— Elle t’en a parlé alors ? J’aurais préféré qu’elle ne dise rien, mais bon.
— C’est de toi qu’elle était amoureuse, mais tu l’as convaincue de me choisir.
Leurs regards se croisent sans se quitter.
— Cela ne change rien au fait que vous êtes un couple solide aujourd’hui !
— Je sais, mais je voulais te remercier ! Après tout, tu l’aimais aussi.
— C’est compliqué, Amélia a un caractère très différent du mien.
— J’avais l’impression que vous vous entendiez bien pourtant.
— En public, oui, mais en privé on s’engueulait souvent pour des petits rien.
— J’espère que tu trouveras bientôt la personne qui te convient.
— Moi aussi ! Allez, on s’y remet !
Un autre souvenir…
Dans une petite chambre, Amélia est assise au bord du lit, plus jeune, nue.
Murad la couvre d’une couverture et s’assoit près d’elle.
— Tu es une fille super, mais tu es sûr qu’on s’aime sincèrement.
— Bien sûr.
— Si c’est le cas, alors on va se marier, mais si tu doutes, n’allons pas plus loin.
— Ne dis pas de conneries, pourquoi je doute…
— Tu sais pourquoi, je t’aime, mais est-ce qu’on est vraiment amoureux ?
Amélia baisse les yeux et regarde le sol.
— Je… Je n’en sais rien, on s’entend bien et au lit c’est cool… mais…
— Je sais, j’y ai réfléchi, longtemps.
Amélia montre un sourire discret. Murad passe sa main autour de son épaule.
— Paul et toi êtes bien plus soudés.
— J’adore Paul, mais il n’est pas comme…
— Pas comme moi, et c’est pour cela que vous ne vous disputez jamais.
— Pas faux…
Soudain, me revoilà à l’instant présent. Serge fixe Murad.
— Beau boulot, la route reprend vraiment vie.
— Merci, toi aussi tu as bien bossé avec le moulin.
— Facile, un bon graissage et tout remarche.
Tous se mettent à rires avec tranquillité.
Ses sensations s’effacent et mes perceptions se connectent aux sens de Michel.

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