Chapitre 1: Le vide et la nuit

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L'air glacé de la nuit tombée fouettait sans pitié l'arrière des oreilles rosies d'Inès.

Vu de son perchoir, le reste du monde paraissait bruyant, pressé, agité. Perché sur le rebord du toit de son immeuble, étroit fil de béton usé par le temps qui la rattachait à la vie, son regard instable se perdait entre les figures sublimes placardées sur les grandes affiches publicitaires et les gratte-ciels scintillants au-dessus des voitures qui filaient sur les routes. Elle inspira, ferma les yeux, puis expira avec force. Tout ce triste spectacle l'envoûtait : elle le haït encore davantage.

Le ciel, paré de son affreux voile noirâtre et de son délicat chapelet d'étoiles dorées, la surplombait avec arrogance et lui rappelait combien elle était insignifiante. Pourtant, ce monde qui se complaisait dans son mépris de l’autre l’avait autrefois épargnée. Mais avec l’avènement de temps plus durs, la fin de l’heureuse époque des réussites scolaires, un isolement social prolongé, et l’éclatement de la dispute de trop pour elle et ses géniteurs, l’idée tentante d’un changement radical s'était imposée dans l’esprit de la jeune adolescente.

Comme un délicieux reflet de son for intérieur, tout ce qui l’entourait était tristement délabré. C’était ce qui restait de la glorieuse période d’extension de la ville, car les logements qui s’étaient alors étagés furent conçus plus modernes que fonctionnels. Et maintenant, avec l’usure pernicieuse du temps, les constructions se ruinent, s'écroulent, s'effacent. Le même schéma indifférent se reproduira avec sa tombe. Sa famille, si elle vient la visiter, cessera un jour de l’entretenir, les fleurs se faneront et, quelque temps plus tard, pour garantir l’ensevelissement nécessaire de la pelletée quotidienne de morts, on en rasera l’emplacement. Les traces de sa non-existence s'évaporeront ainsi dans l’ombre de l’Histoire. Bref, tout se construit et se vide, se libère et s’enterre.

Cette pensée furtive l’amusa.

Son souffle erratique et ses poings serrés traduisaient sa peur de mourir. Ses doux cheveux brunâtres, sublimes d’ailleurs, se torsadaient sous l’action impérieuse du vent violent, et du haut de son promontoire, on eût dit l’étrange reine incomprise de la fourmilière humaine.

Sur ce fil de granit, elle doutait, elle pleurait même — son corps transi et son esprit chancelant, tout se mariait et se liait sur ce rebord d'immeuble, noces de béton et de chair.

Elle se remit à penser. À reconsidérer son bond. Après tout, elle avait encore toute la vie estudiantine pour elle ; les amours contrariés, les engueulades déplaisantes, les soirées amusantes ; et en dépit de tout cela, Inès osait plaindre son sort ! Quel étranger à sa situation, ignare de fond et de forme, ne serait pas plus critique à son encontre ? Cette jeune femelle se voulait sevrée quand elle vivait toujours aux crochets de ses parents ; elle s'était vue quitter le nid, rêver d’illusions et de réussites en tout genre, mais la vie, dure, cruelle même, la rappela brutalement à l’ordre.

C’était peut-être cette énième déception qui l’avait projetée sur ce toit familier, à un croisement décisif de sa vie.

Mais déjà sortie de ses songes, l’adolescente se préparait à se jeter dans le précipice et avait déployé ses mains comme le ferait un aigle de ses larges ailes. Si quelques remords l’en empêchaient pour le moment, ce n’était qu’hésitation temporaire. Alors, une fois encore, Inès inspira, ferma les yeux, et expira avec force, implorant dieux et génies, anges et démons de guider son pas. Puis, tout aussi rapidement, d’une brutalité extraordinaire, elle se laissa tomber dans le vide.

Avant qu’une main moite ne l’en ressorte de justesse…

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