La Protectrice des Morts Incarnés
Il existe un endroit sacré, à des kilomètres de toute vie. Cet endroit, nul n’ose s’y aventurer. Il y règne une atmosphère malsaine, comme si quelque part, un esprit allait se lever, reprendre possession de son corps décomposé et s’avancer à pas lents vers vous pour vous emporter avec lui.
Peut-on vraiment le dire sacré, si c’est autant l’effroi suscité par son histoire que la mémoire de ce qui s’y est passé qui entraîne sa révérence ? Ou bien la disposition du lieu seul permet-elle de considérer son aura comme relevant d’une intervention divine ?
Si l’on se rend sur les lieux, au premier abord, on n’y trouvera rien. Rien de plus qu’un amoncellement de mousse et quelques pierres qui transparaissent à sa surface. Puis on se rendra compte que ces pierres sont trop bien agencées pour que ce soit naturel. Et en se penchant, on devinera les restes brillants, les os blanchis de la cage thoracique d’un corps humain. Mais on aura beau chercher, fouiller le sol des yeux, là où aurait dû se trouver la tête, il n’y a plus rien. Pas même de trou, non, juste la terre, l’herbe et le bois qui continuent de sculpter les restes de cet être incomplet.
Puis il suffit de relever la tête, de prendre un peu de recul et de regarder autour de soi. À plusieurs mètres de là, vous trouverez une silhouette de pierre qui, où que vous soyez, semble vous suivre du regard. Et ses yeux perçants, seule partie peinte de cette statue, ont la particularité de luire dans la nuit. Nul ne sait comment cet effet a été obtenu, car nul n’a été suffisamment courageux pour s’en approcher. Pas même les animaux.
Seuls quelques rares oiseaux survolent la Clairière de la Statue de très haut, sans jamais émettre le moindre son. Si une bête pourchassée vient se perdre alentour, la proie comme le chasseur dévient de leur route pour ne pas troubler le repos silencieux du mort. Pour les hommes, la simple présence de la statue rend toute expédition à l’intérieur de cet espace trop éprouvante et ils reculent, épuisés par l’intensité du silence et du regard de la statue. Au-delà, d’étranges phénomènes ont lieu qui empêchent de s’en approcher.
Quant à la raison, il n’y a qu’une version de la légende, et c’est sans aucun doute le plus effrayant, car où que vous soyez dans le monde, on vous parlera de la Protectrice des Morts Incarnés de la même manière. Car cet endroit n’est pas unique. On trouve ces silhouettes veillant sur des ossements dans tous les royaumes, dans toutes les régions du monde, au cœur des déserts et au plus profond des forêts, entourées de la même aura de mystère.
On raconte qu’un homme et une femme se sont rencontrés, il y a bien longtemps. L’un n’avait aucun intérêt pour les femmes, l’autre n’en voyait pas plus dans un homme que dans un objet. Cependant, l’un comme l’autre devaient se marier, sans quoi leurs vies parviendraient à leur terme. Une âme en avait le devoir, l’obligation sociale et il pesait sur elle des milliers de reproches énoncés ou silencieux, des regards en coin et des sanctions qui finiraient par la rendre folle. L’autre âme, elle, avait été maudite et sa malédiction acceptée par les Dieux. Pour avoir refusé ses avances, une personne de haut rang l’avait condamnée à disparaître au contact de la lumière du jour en l’absence d’un époux à ses côtés.
Alors ils se sont arrangés. Ils ont échangé des vœux, des sourires entendus et des rires travaillés. Autour d’eux, les gens se sont réjouis, parfois offensés, mais jamais ils ne leur ont donné raison de craindre un malheur. Pour eux, il suffisait de protéger l’illusion du bonheur pour pouvoir vivre comme ils l’entendaient. Et quelque part, ça leur suffisait. Ils avaient échappé à leur sort, ils ne demandaient rien de plus.
Ce bonheur tranquille dura quelques mois. Ils vécurent heureux, libres, légers de toute obligation. Mais le regard des autres, lui, se mit à les écraser et leurs critiques ne trouvèrent jamais de repos dans leurs têtes. Pourquoi parlait-on d’eux ? Pourquoi murmurait-on sur leur passage, maintenant qu’ils étaient en accord avec les mœurs de la société ? Pourquoi ne pouvait-on pas les laisser vivre ?
Parce que la société attendait encore une preuve de leur adéquation dans leur sphère. Un enfant. Un fruit qui naîtrait des branches enlacées de deux arbres déplacés dans un verger où ils n’avaient aucune racine. Ils attendaient, plus qu’un fruit, une preuve de l’acte fusionnel qui forge les couples et les rend inséparables. Ils attendaient de voir ce que deux originaux, deux marginaux pouvaient bien créer comme monstre.
Et la soif d’acceptation, le besoin de tranquillité, la fatigue des luttes constantes eurent raison de leurs réticences. Au printemps naquit l’enfant malheureux, l’emblème du désespoir de ses parents. Ni l’un ni l’autre ne le souhaitait vraiment, ni l’un ni l’autre ne sut lui donner l’image d’une famille heureuse. Ni l’un ni l’autre ne sut réagir lorsqu’il le vit grandir trop vite, mûrir trop tôt. Ils devaient conserver un visage uni et ils y parvinrent tant bien que mal, mais le prix à payer fut trop grand. L’enfant, trop différent des autres, ne parvint pas à résister à la pression de la société. Il ne parvint pas à changer, il ne parvint pas à s’aimer, il finit par baisser les bras.
L’homme et la femme en furent inconsolables. S’ils l’aimaient, ils se sentaient coupables de tout ce qui lui était arrivé et s’en voulaient d’avoir cédé, d’avoir forcé une âme à exister pour être acceptés dans la société, pour servir leurs intérêts. Ils s’en prirent aux autres, qui leur rirent au nez, pour mieux s’en détourner. Finalement, ils décidèrent que leur lutte pouvait encore durer. Ils s’attirèrent les foudres des gens bien élevés, pointèrent du doigt les rires moqueurs, assumèrent leurs propres erreurs. Les malédictions plurent jusqu’au jour où un fou les prit pour cible alors qu’ils se promenaient sous le soleil. L’un fut gravement touché et succomba à ses blessures, l’autre ne put briser sa malédiction et fut changée en statue au contact de la lumière.
Là aurait pu s’arrêter l’histoire, mais chaque récit semble mettre l’accent sur ce qui suit plus que sur leur vie. Ce qu’on dit, c’est que pour s’assurer de détruire leur mémoire, le fou s’assura de voler la tête du corps, mais ne parvint pas à briser la pierre et dû laisser sur place la trace de son méfait. Forcée de faire face au cadavre mutilé de son mari et ami, la statue serait on ne sait comment, parvenue à se protéger en rendant inaccessible leur tombe commune. Et depuis, ces sanctuaires préservés de tout sont considérés comme les mémoriaux à honorer pour les morts à venger, pour les maudits injustement transformés, pour les marginaux sacrifiés.
Si ces endroits paraissent purement symboliques, le hasard de leur présence partout sur le territoire et les cultes qui leur sont rendus sont bien trop similaires pour que l’on puisse croire à une simple coïncidence. Cependant, aucune source historique, religieuse ou magique ne permet de donner une explication plausible à leur contingence.

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