II.

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Martin se réveilla en sursaut. Ce n’était pas la sonnerie du réveil qui le tira du sommeil, mais l’angoisse de l’absence totale de bruit de couloir. Il resta immobile, les yeux ouverts et fixant le plafond blanc. La chambre n’avait rien d’hostile, c’est précisément ce qui la rendait oppressante ; la chaise est identique à celle de la salle de séance de la veille et il n’y pas de miroir, pas d’horloge. Le journaliste avança lentement, attentif au moindre son. Il croisa Gérard à l’angle du corridor. L’homme avait les traits tirés et les yeux rouges.

 — Vous aussi vous n’avez pas dormi...? J’ai eu l’impression que... s’inquiéta Gérard.

 — Que quelqu’un se tenait derrière la porte ? compléta Martin.

 — Vous l’avez entendu ?

 — Non, justement. Aucun bruit...

Ils restèrent tous deux furtifsun moment, tels deux enfants apeurés d’être surpris hors de leur chambre. Puis une voix s’éleva, parfaitement sereine.

 — Petit déjeuner dans cinq minutes ! signala Laurent.

La salle de restauration était basse de plafond, presque étouffante ; de longues tables étroites, disposées en rangs serrés. Martin s’installa en bout de table. Personne ne parlait. Il sentit l’envie irrépressiblede briser le silence. Il comprit, avec un malaise grandissant, ce que ce lieu cherchait à provoquer. Laurent entra, s’adossa à un mur et demeura statique.

 — Aujourd’hui, annonça-t-il, nous allons travailler sur la responsabilité.

Cette fois, il semblerait que la salle à manger soit la pièce où va se dérouler la session.

 — Pas celle que vous revendiquez... testa Martin.

 — Celle que vous évitez, précisa l’organisateur.

Il distribua des dossiers cartonnées, bruns et épais, anonymes et neutres.

 — À l’intérieur, vous trouverez le récit d’un acte commis, indiqua-t-il.

Un frisson traversa la pièce.

 — Votre tâche est simple : identifier le coupable, énonça Laurent.

 — Et si on se trompe ? demanda quelqu’un.

Laurent sourit.

 — Ici, il n’y a pas d’erreur, répondit-il, exigeant.

Martin ouvrit son dossier. Le texte était distinct et empli d’un froid chirurgical ; une scène de violence verbale, décrite sans émotion, avec un souci du détail troublant. Les mots employés résonnaient de façon trop familière. Il sentit son estomac se nouer et autour de lui, les corps se raidirent. Certains lisaient leur document lentement, comme pour retarder l’instant ; d’autres parcouraient les pages fébrilement, déjà à la recherche du prévenu.

 — Vous avez dix minutes, consigna Laurent. Ensuite, nous échangerons.

Le temps s’étirait...

Martin surprit des regards en coin et des respirations saccadées. La méfiance investissait les lieux, rapide et corrosive.

 — C’est toi ! lança soudain Nora, désignant Gérard.

 — Quoi ?! De quoi tu parles ?! C’est pas moi ! répliqua-t-il, livide.

 — Tu parles toujours comme ça ! appuya-t-elle.

 — Tu me connais pas... Tu sais pas comment je suis...

Laurent observait, silencieux. Martin perçut alors que l’exercice n’avait pas pour objectif, la vérité. Il consistait à désigner, exposer et rompre les alliances naissantes. Quand son tour vint, Laurent le désigna.

 — Et toi ? l’interrogea-t-il.

 — Ce texte pourrait se référer à plusieurs personnes, réagit Martin.

 — Ou à toi ! insista Laurent.

 — Non. Ce n’est pas moi.

 — Pourquoi en es-tu si sûr ?

Martin sentit que toute revendication serait exploitée.

 — Parce que je n’ai jamais parlé comme le texte le stipule ! se défendit-il.

 — Jamais ? appuya Laurent.

 — Jamais.

 — Nous vérifierons cela, conclut Laurent.

Les dossiers furent récupérés. La séance s’acheva sans verdict et laissa en suspens, une tension semblable à une menace différée.

L’après-midi, Martin fut convoqué seul. La pièce était plus petite, sans fenêtre. Laurent l’attendait, détendu.

 — Tu es plus résistant que les autres, dit-il.

 — Plus structuré, rectifia Martin.

 — Ou plus méfiant, pointa Laurent. La méfiance est négative.

 — Ici, oui, car elle isole. Vous m’avez fait venir pour me pousser à la faute ?!

 — Non. Pour te placer.

 — Où ?

 — À un endroit visible, conclut Laurent.

Il était tard, Martin regagna sa chambre. Cette nuit-là, il dormit par fragments.


Le lendemain matin, Clémence ne fut pas présente à la réunion. Personne ne posa de question. Laurent annonça simplement :

 — Nous allons commencer.

Personne ne demanda où était Clémence. Martin observa les visages autour de lui. Gérard évitait les regards, les épaules rentrées ; Nora semblait presque rigide, et d’autres, dont le journaliste n’avait pas encore retenu les noms, affichaient une neutralité appliquée comme s’ils avaient compris que l’expression était un risque. Ce mutisme n’était pas une négligence, mais une épreuve. Soudainement, Laurent se prononça :

 — Clémence ne fera plus partie du groupe. Je n’en dirai pas plus.

Martin ressentit une amertume contenue qui cherchait une issue rationnelle. Il se força à respirer lentement.

 — Aujourd’hui, poursuivit Laurent, nous abordons la loyauté. Elle ne consiste pas à être fidèle, mais à rester cohérent avec ce que vous acceptez.

Il fit quelques pas dans le cercle et continua :

 — Hier, certains d’entre vous ont observé, d’autres ont jugé, d’autres encore ont attaqué.

Son regard s’arrêta brièvement sur Martin.

 — Cette fois, vous allez choisir, commanda-t-il.

Il désigna un type près du mur, discret et quasi transparent jusque-là.

 — Levez-vous monsieur ! orchestra Laurent. Vous allez quitter la pièce et pendant ce temps, nous parlerons de vous.

L’homme mystérieux obéit. Ses mains tremblèrent un peu.

 — De... de moi ? balbutia-t-il.

 — Oui. Vous n’interviendrez pas, vous écouterez depuis ce casque.

L’inconnu sortit et referma la porte. La mutitéqui suivit fut chargée d’une responsabilité immédiate.

 — Dites-moi ce que vous avez vu chez lui, ce que vous avez compris ou ce que vous soupçonnez, instruisit Laurent.

Il y eut des raclements de gorge, des respirations trop rapides.

 — Il se cache, finit par dire quelqu’un. Il ne dit jamais ce qu’il pense vraiment.

 — Il observe trop, ajouta une autre voix. Comme s’il attendait quelque chose.

 — Continuez, dit mollement Laurent.

 — Il est dangereux, dit Nora. Pas au sens violent, mais calculateur.

 — À l’instar de toi, Martin, pointilla Laurent.

 — Pardon ?! s’offusqua le journaliste.

 — Oui, as-tu remarqué ces mêmes mots, ces mêmes mécanismes...,

 — Nous débattons de cet homme sans nom, n’est-ce pas ?! Pas de moi.

 — Précisément. Nous parlons toujours de ce que nous connaissons.

Laurent commanda à l’inconnu de revenir.

 — Assieds-toi, lui demanda-t-il. Tu vois, rien de ce qui a été dit ici n’est faux. Pourtant, rien n’est vérifiable.

Martin fut pris d’un vertige. La vérité n’avait aucune importance ici. Seul comptait l’adhésion.


L’après-midi, le groupe fut scindé. Le journaliste se retrouva avec des participants qu’il ne connaissait pas, dans une salle plus étroite, sans chaise. Ils durent rester debout au long de la séance.

 — Cet exercice est simple, annonça Claire, une formatrice. L’un d’entre vous ment.

 — À propos de quoi ? demanda Martin.

 — De lui-même. À vous de décider qui, répondit-elle.

La fatigue pesa sur l’assemblée ; les jambes tremblaient et l’ambiance devint effroyablement lourde.

 — C’est lui ! signala l’un des membres, accusant Martin. Il ne dit jamais ce qu’il ressent !

 — C’est faux, répliqua-t-il.

 — Tu dialogues sans émotion... ajouta Claire.

 — C’est pertinent, reprit le membre accusateur

En fin de journée, Martin reçut un message glissé sous la porte de sa chambre : « Tu n’es plus là pour observer. Ils te regardent. » Ce soir-là, il n’entendit pas seulement marcher ; des murmures proches, provenant de derrière la cloison, se firent entendre :

« Il tiendra encore combien de temps...»

« Moins que les autres...»

« Ceux qui résistent, finissent toujours par céder...»

Le matin venu, un détail frappa immédiatement Martin en entrant dans la salle de réunion. Sa chaise n’était plus la même ; elle était plus haute et placée légèrement en avant du cercle, visible.

 — Bien, Martin. Voyons ce que tu vas faire de cette place, le testa Laurent.

Lors de cette séance particulière, tout le groupe allait apprendre à parler de Martin...

La session prit fin mais personne ne se leva de suite, comme si le mouvement lui-même devait être autorisé. Une fois les membres sortis, Martin resta assis quelques secondes. Il comprit qu’il n’était plus un membre parmi d’autres, mais un point de référence. Lorsqu’il se leva enfin, la chaise grinça fortement ;  le bruit parut résonner plus longtemps que nécessaire. Il marcha doucement jusqu’à la porte de sa chambre ; chaque pas lui donnait l’impression d’avancer sur une ligne invisible. Quand il franchit enfin le seuil, il  vit sur le lit, un dossier brun identique à celui de la séance précédente ; à ceci près, qu’à présent son nom y était inscrit. Des termes étaient surlignés et des annotations manuscrites étaient ajoutées. Certains passages lui semblèrent familiers ; des phrases qu’il avait prononcées, d’autres qu’il avait pensées et des détails jamais dits à haute voix. Il y figurait également une description de lui :

« Réagit au contrôle ; Refuse l’effondrement ; Se voit comme observateur, jamais comme acteur ; Risque fort de basculer ; Sujet intéressant, sous pression prolongée ».

Martin referma le dossier d’un geste sec. Son souffle fut court. Quelqu’un frappa à la porte. Il sursauta.

 — Oui ? répondit-il.

La porte s’ouvrit sans attendre. Laurent entra, seul.

 — Je vois que tu as trouvé ta place, dit-il en désignant la chaise.

 — Qu’est-ce que c’est ? demanda Martin en montrant le dossier.

 — Ton profil.

 — Vous m’observez depuis quand ?

 — Depuis bien avant ton arrivée ! ricana Laurent.

Martin ressentit une colère sourde.

 — Vous n’avez pas le droit ! s’emporta-t-il.

 — Au centre, le droit est une notion mouvante. Tu voulais comprendre ce que tu crois être une virilité abusive, n’est-ce pas ? Le pouvoir, la force, les mécanismes... c’est ça ?

 — Pas de cette façon !

 — Ce groupe n’est pas un échantillon Martin. C’est un révélateur... et toi... tu es la démonstration.

D’un coup, le journaliste eut la certitude brutale qu’il allait franchir une frontière à effets irréversibles.

 — Et si je ne veux pas être la démonstration de votre vision de la loyauté ? demanda-t-il.

 — Tu as déjà accepté. Repose-toi bien, conclut-il. Demain, ce ne sera plus toi qui observeras les autres, ce sera l’inverse.

Pour la première fois depuis son arrivée, Martin eut peur. Non pas de ce qu’on allait faire de lui, mais de ce qu’il pourrait devenir sous leurs regards.

Il n’était plus un invité, il devenait le sujet...

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