III - Alex
Au bout d’une heure, je me rends à l’évidence : je devrais rentrer chez moi. Le bitume s’est gorgé de chaleur et me rôtit sur place. Aussi, on finira par m’attendre. Ce soir, nous fêtons les vingt ans de mon cousin, du côté de Romans-sur-Isère. L’enchaînement devait être parfait ; j’aurais amené avec moi la joie de mon après-midi clandestin.
La réalité est que je n’arrive pas à marcher plus de dix pas sans repenser au moment du choc. Dès que la plus infime distraction extérieure cesse, dès que je me retrouve avec mes pensées, la réalité m’imprègne de plus en plus. Devant moi, le mélange d’asphalte défoncé et de graviers blancs poussiéreux me remplit d’une désolation infinie. Je suis forcé de m’arrêter tous les cinquante mètres pour faire le point avec moi-même. J’essaye de stabiliser les pensées qui se chahutent dans ma tête, de m’imposer un certain récit : oui, Timéo est à l’hôpital, sa blessure est grave, mais il pourra certainement remarcher dans quelques semaines, dans quelques mois. Dès que je repars, mes convictions sont bousculées. Et si c’était pire que ça ? Est-ce qu’au contraire, il y aurait eu plus de peur que de mal ? J’ai envie d’y croire, je prie pour qu’il ne passe pas son été alité, mais systématiquement, mon optimisme est balayé par la panique qui a saisi le terrain, par les prédictions bien pessimistes des spectateurs assis non loin de moi. Je ne le reverrai plus d'ici la fin de l’année scolaire… Les semaines deviendront fades, il faudra se résigner à retrouver la morosité du début de l’automne passé, avant qu’on sorte ensemble. Aurais-je au moins l’occasion de le voir cet été ? Aura-t-il toujours besoin de moi ? Sans lui, je retomberais dans l’oubli de moi-même, de tout ce qui me fait apprécier ma vie actuelle ! Après avoir connu une richesse éphémère, un luxe princier, je redeviendrais un vagabond perdu dans une ville hostile. Je songe seulement à le retrouver, rétabli, tout à moi.
Je m’en veux soudain pour mon égoïsme. Que valent mes états d’âme ? Moi, dès le mois de juillet, je partirai à la mer, peut-être même qu’on parviendra à me changer les idées. Je me rapproche du vieux mur fait de grosses pierres irrégulières qui longe le bord du chemin et passe ma main dessus. Je continue à marcher en augmentant la pression jusqu’à ce que les rebords taillés m’écorchent la peau. Quelques gouttes de sang perlent, vives et foncées comme un vin précieux. J’y pose mon autre index et inscris l’initiale de mon amoureux sous mon poignet, là où la peau est la plus fine, dénuée de poils. J’embrasse la zone de mes lèvres.
Arrivé chez moi, je prends soin d’éviter tout contact familial et file vers la salle de bain. Je retire mon t-shirt et observe mes pectoraux bien lisses. Depuis qu’un jour, Timéo a indiqué qu’il me préférait ainsi, je taille religieusement tout ce qui dépasse. Alors que je suis sous la douche, un détail tout à fait pratique émerge de mes ruminations. Dois-je lui envoyer un message comme si de rien n’était ? Dois-je attendre qu’il me prévienne lui-même ? Je n'oserai jamais lui révéler que je l’ai vu dans cet état, dans cet instant de fragilité ultime, loin de la figure qui m’a séduit au lycée.
Nous parvenons à huit heures moins le quart à Romans. Pendant tout le trajet, j’ai fait en sorte de parler le moins possible, au risque que l’émotion me trahisse en déformant ma voix. J’ai surtout observé la route défiler, en espérant que là où il se trouve, sûrement dans un hôpital de Valence, Timéo souffre moins que tout à l’heure.
Au niveau de l’entrée, deux baudruches dorées en forme de « 20 » présagent des festivités à venir. Je salue tout le monde avec mon meilleur poker face et retrouve mon oncle Édouard affairé sur la terrasse. Il est agenouillé, en train de visser les câbles de cuivre sur les borniers de ses enceintes. Afin de me distraire, je lui propose de l’aider dans l’installation de sa sono. Je l’apprécie pas mal pour la jeunesse qu’il a su conserver : il est toujours le premier à prendre au sérieux les idées les plus stupides et à lancer la bringue.
- Alors Alex, comment se passent les cours ? demande-t-il.
- Eh bien, je révise mon français. J’espère avoir au moins quatorze.
- Oh là, ça ferait bien mieux que moi ! Tiens, tu peux me récupérer le micro, il doit être sur la table du salon.
Je me dirige à l’intérieur et y croise Charles, à l’honneur ce soir pour ses deux décennies d’existence. Il descend de l’étage, coiffé d’une grande crête pleine de gel, un vestige de la période Tecktonik dont il n’arrive pas à admettre la mort. Nul doute qu’il se lancera dans une chorégraphie bien répétée ce soir.
- Et sinon, une fille du lycée qui te plaît ? demande Édouard lorsque je reviens.
Je le fixe avant de bégayer un semblant de réponse. Pendant une microseconde, j’ai hésité à lui raconter le malheur de Timéo, et surtout ce qu’il représente pour moi. Au lieu de ça, je me retourne et observe les invités discuter joyeusement. J’ai la mort dans l’âme, comme on dit. D’habitude, avec mes cousins, on se raconte des histoires stupides, on s’écharpe sur des jeux de cartes, on profite de ces soirées à rallonge.
Ma montre indique onze heures du soir. Je suis assis sur une chaise en plastique blanc au dossier troué, à regarder ma famille et celle de mes cousins danser dehors. J’ai envie de rentrer, d’être seul et de penser à Timéo. Le message d’apparence stupide, envoyé par ma sœur en début d’après-midi, me revient en mémoire. Je sais que la personne que j’aime ne mourra pas cette nuit, mais dans le doute, je grille une partie de mon forfait en transférant le message à tout mon répertoire.
- Eh ben, que se passe-t-il ? s’écrie Charles en passant à ma hauteur. Tu écris des textos à qui ?
- Personne.
- Tu ne veux pas reprendre un verre de rosé avec nous ?
- Pas très envie.
- Oh là, quel sérieux ! Tu n'es pas bavard, ce soir.
- Ce n’est pas ça.
Son visage rougi par la chaleur et l’alcool prend un air interrogatif. Maintenant, je dois… ou je peux me lancer. Sinon, il s’en ira et l’occasion se sera évaporée.
- Est-ce qu’on peut parler à l’intérieur ? dis-je.
- Bien sûr ! Même si tu commences à m’inquiéter.
- À moi, il n’est rien arrivé, enfin, tu en jugeras.
En montant les escaliers, j’ai le sentiment étrange que dans un instant, j’aurai changé, que je prendrai un an en une seconde. Pour ma première, j’imaginais plutôt me confier à ma grande sœur, peut-être à un bon camarade de classe. J’ignore ce qu’en pensera Charles, car je ne l’ai jamais entendu évoquer le sujet.
- J’ai un ami qui s’est gravement blessé cet après-midi au foot, dis-je dès que nous entrons dans sa chambre.
Je détourne immédiatement le regard vers les murs recouverts de posters. J’ai peur qu’il ait déjà saisi la nature précise et complète de cette relation.
- Et je ne sais même pas quand je pourrai le revoir, ni dans quel état, ajouté-je.
- Tu sais ce qu’il a ?
- A priori, une méchante blessure à la jambe.
- Et tu ne peux pas lui rendre visite ?
- C’est compliqué… En fait, personne ne sait qu’on se fréquente.
À ce moment, son visage change. On dirait qu’il retrouve d’un coup sa sobriété. Puis un sourire se dessine au coin de ses lèvres.
- C’est un ami que tu aimes ?
- Oui, dis-je en frottant le dessus de mes cuisses.
- Oh, d’accord. Mais il n’a pas de portable ?
- Si. Mais je crains que pour un moment, je ne sois plus sa priorité, si tu comprends… D’autant plus qu’on est condamnés à rester sous les radars. C’est encore pire pour lui, t’imagines si son équipe le découvrait ? On n’existe que par nous-mêmes, alors comment savoir si en réalité, je ne lui sers pas juste d’amusement ? Moi, au contraire, dès qu’on se donne rendez-vous, je deviens fou d’impatience ! Donc, au final, je devrais le laisser tranquille pendant un moment, non ?
Mes sentiments fusent et je vois qu’il a du mal à me suivre.
- Je peux difficilement le savoir à ta place, mais sois certain que tu pourras m’en parler les prochains temps. Je te promets de ne rien dire sans ton accord signé ! Ou bien… je peux te passer le contact d’un ami gay de mon âge. Il saura mieux y faire que moi, vu le tas d’histoires qu’il m’a déjà racontées.
- Oh, je veux bien !
Nous nous serrons la main et scellons notre discussion d’un hochement de tête. Je ne dirais pas que j’ai retrouvé le moral, mais une douleur partagée est moins vive. Devant moi, Charles cavale pour retrouver les invités ; moi, je reste encore un instant à l’étage, au calme. La musique m’arrive étouffée ; dehors, la nuit a mangé les couleurs des décorations. Mon téléphone sonne et affiche un numéro en « 04 ». Je n’aime pas répondre aux numéros inconnus, alors je l’éteins et me force à rejoindre la fête.

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