Avant les premières secousses
de
Adam

Pour ceux qui se posent la question : qui suis-je ? Je leur réponds : un type ordinaire. Rien de notable. Généralement, ça les déçoit. Mais je suis honnête.
Je m’appelle Théo, mais tout le monde m’appelle Tom. Il suffit de me regarder pour comprendre. Le front large, les cheveux bouclés, la bouche fine. À l'adolescence, ça m’amusait. Aujourd'hui encore, j'en joue parfois. Sauf qu’avoir un regard bienveillant ouvre la porte à des « Hey, Hanks… », puis à toutes sortes de demandes. Les autres ne s’attendent pas à ce que je leur dise : « Non ». Ce n’est pas un exercice facile, mais on s’y fait.
De mémoire, j’ai toujours vécu avec mon grand-père. Je ne connais pas mes parents. Je ne sais pas si c’est grave, à partir du moment où l’on a eu une enfance heureuse.
Je ne me suis jamais trop investi en cours. Écouter et digérer ce que l’on m’enseignait suffisait à avoir des notes correctes pour que mon grand-père ne s’y mêle pas. Ses seules exigences : pas de conneries, avoir l’esprit critique, chose qu’il estimait que l’on n’apprenait pas à l’école.
Son exigence se transforma en notre rituel : regarder les informations télévisées, le midi ou le soir, selon ses horaires de poste, et relever les énormités dites à travers l’écran. Au début, ce n’était pas facile, mais les années passaient et les évidences m’apparaissaient naturellement à l’esprit. C'en devenait tellement facile que je me demandais si j’étais devenu réellement bon à ce jeu-là, ou si les mensonges annoncés étaient de moins en moins maquillés.
Ce jeu s’était éteint en même temps que lui. Il n’avait pas pu profiter de sa retraite. Je ne sais pas si c’est sa maladie ou son licenciement brutal qui l’a tué. Pourtant, il avait résisté sur les deux fronts. La chimio d’un côté, la lutte syndicale de l’autre. Ça a dû être trop pour un seul homme.
J’étais déstabilisé par ce changement radical. J’avais envie de quitter Aulnay, de changer d’air. Mes moyens m’ont ramené à la réalité. Je faisais quelques boulots, des choses simples : de la plomberie, du jardinage. Suffisamment pour payer mes factures et garder un peu d’argent pour le grand départ. J’avais un certain succès, c’est vrai. Le bouche-à-oreille marchait bien. Tom avec des gants de manutention, c’est déjà une curiosité, non ?
Mon réseau était suffisamment étendu pour éviter les galères. J’ai pu travailler comme cela pendant plusieurs années. Jusqu’à ce que mes semaines de travail diminuent. À un ou deux jours par semaine. Jusqu’à plus du tout. Mes économies diminuaient, pour se réduire à peau de chagrin.
J’ai décidé de quitter ma ville pour Paris. Un sac à dos, quelques vêtements, quelques photos. J’ai trouvé un logement facilement, avec un loyer raisonnable. Une chambre de bonne au rez-de-chaussée. J’ai compris une semaine plus tard. Les inondations de 2029, puis de 2030, avaient transformé les chambres piteuses au dernier étage en appartements haut de gamme.
Mes recherches n’ont pas été faciles. Quelques travaux ingrats, mal payés. En face de moi, je voyais bien qu’on hésitait. Si j’avais eu de l’audace, j’aurais pu dire qu’il suffisait de donner une combinaison à leur robot. Qu’il ferait le travail aussi bien que moi.
Je ne l’ai pas fait. Il fallait bien vivre.
C’est vrai, une partie du monde évolue vite. Beaucoup trop vite. Une révolution comme celle-ci aurait dû s’étendre sur plusieurs décennies. Nous sommes passés des robots laveurs, des tondeuses qu’on offrait à ses parents, à des humanoïdes accessibles pour quatre ou cinq mois de salaire.
Je n’avais plus regardé les infos depuis des mois. Ma conscience m’obligeait à rester informé de temps en temps. Des visages que je reconnaissais étaient là. Toujours et encore des politiques. Les débats étaient brûlants, le sujet du jour parlait de la courbe du chômage exponentiel et de l’instauration d’un revenu universel.
L’ennui me poussait à continuer de regarder. Si jamais, ils disaient vrai, la société allait basculer. Plusieurs mois s’écoulaient. Les tensions montaient crescendo. Évidemment, ils parlaient d’argent. Moi, je savais. Pas assez. Ça ne l’avait jamais été.
J’étais fatigué de les voir. J’ai bien tenté de m’accrocher à quelqu’un. Une parole pertinente. Mais rien.
Nous étions proches d’un nouvel été. Le gouvernement avait tenu sa promesse, les premières allocations allaient être versées le premier juin 2031.
Je m’y attendais pas. La file d’attente devant les distributeurs était interminable. J’ai bien tenté d’aller un peu plus loin. Pareil. Après deux heures d’attente, dans une file difficilement disciplinée, j’ai empoché mon premier virement.
789,90 €.
Voici ce que j’ai reçu. Ça pourrait être le prix d’une télé, mais pas d’une vie. J’ai ravalé ma fierté. Je suis revenu chercher mon sac à dos. Repli comme la première fois, au strict minimum. Je ne savais pas où j’irai.
Quitter Paris. Avant les premières secousses.
***
Personnage situé avant les événements du roman I Know.
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