#5 Où l’on en apprend davantage sur Baraka

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Sur le chemin du retour, Baraka réalisa l’ampleur de l’entreprise qui l’attendait.

D’abord, labourer. Autrement dit, préparer un lit douillet pour… euh, pour les semailles, en retournant une terre ni douce ni… mouillée. Allez, fais un effort, se motiva le moldu : Émile t’as psalmodié tant de fois (religieusement) ces étapes… Puis semer. Voilà. Planter les graines au printemps, ni trop serrées, ni trop espacées. Ensuite, entretenir. Une demi-année durant, arroser les pousses, ôter les racines… non, pas les racines mais les intrus, et protéger les bébés chicons des maladies et autres parasites. Un peu comme les poils pub… gloussa le maraîcher (et séducteur) en herbe. Pour en attraper, il faudrait déjà que tu attrapes des cœurs, regretta-t-il amèrement. Bon, l’étape suivante : récolter. Séparer la racine de ses feuilles, comme on le ferait avec une carotte. Enfin, le forçage. Planter le tubercule dans un lieu sombre et humide, avec une attention particulière. Un peu comme… s’enquit-il avant de renoncer : La ferme, puceau. Quelques semaines plus tard, couper, nettoyer et conditionner les bouquets de feuilles qui auront éclos sur les racines. Les chicons. Baraka avait vraiment envie de baiser. Ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. Les initiés le savent : le meilleur… se ressaisit-il, récitant machinalement la maxime répétée par son vieux lorsqu’il partait au turbin… Le meilleur engrais, c’est l’ombre du jardinier.

Cette vérité finit de guillotiner sa motivation. Pfouah, tout ce travail, pendant carrément un an… Un défi de taille pour cet adulescent peu enclin au travail. Mille-quatre-cent-dix-sept coups de pédale plus tard, il remisait sa bicyclette dans la grange, massait gauchement ses mollets endoloris avant de plaquer son dos suintant sur le cuir éprouvé — lui aussi ! — du fauteuil d’Émile. Sur l’accotoir, Jeanneke roupillait comme un chaton. Quelques instants plus tard, la vieille chatte fut soustraite de son somme par un ronflement aigu. Ces sociopathes d’humains sont d’un égoïsme, pesta-t-elle.

L’abyssinienne en savait quelque chose : elle partageait son logis avec un humain de la pire des races. En près de seize ans, elle avait observé chez le petit d’homme une étrange aptitude à conjuguer le placide et le survolté. Comme un plumpudding sous électrodes, songea-t-elle, ou cette connasse de souris que j’ai torturée pendant quatre heures l’autre jour, wesh.

Bien assez tôt, le gamin montra une fâcheuse tendance à mettre son grain de sel à tout va, dans les conversations de ses vieux comme dans ses frites (que cette raclure-de-pelle-à-crotte ne partageait aucunement avec son chat, ragea Jeanneke). Au contraire de son avis, qu‘il imposait volontiers à quiconque ne le demandait pas. Un don providentiel qui avait logiquement amené Baraka dans la litière de la politique. Quand le sale gosse monta à la capitale pour s’initier à cet art propre aux animaux sociaux, Jeanneke ne le croisait guère que le week-end, lorsque sa valise et lui se déchargeaient du linge sale avant de repartir le dimanche chargée de petits plats. Voir tous ces tupperwares emplis de steaks s’envoler loin de moi, fulmina la chatte en fusillant Baraka du regard, ça me rend chèvre. Il faut croire que l’homme est un chat pour l’homme…

Selon les blablas de ses géniteurs, ce batard* semblait étudier les sciences politiques avec une fougue lorgnant sur l’altermondialisme, mais sa nonchalance et sa tête de linotte le pénalisaient pour toute épreuve chiffrée. Haha, ses maîtres ne pouvaient se résoudre à l’évidence: leur fils prodigue n’avait pas toutes les croquette dans la même gamelle**. Le malheureux avait continué coûte que coûte, mettant le double du temps imparti à passer chaque année, si bien qu’il finit par être diplômé au bout de dix ans. Le félin ricana en fixant le diplôme fièrement accroché au mur de briques. Tout ce cirque pour un bout de papier. Satanés humains, rouspéta-t-elle. En plus il ronfle comme un sanglier, ce nuisible !

S’en étaient suivi six ans de doctorat. Le recteur, un petit homme (un peu trop) affable, avait tant croisé Baraka dans les couloirs, qu’il lui avait dégoté une bourse d’études pour une thèse factice, ou presque. Quant au pistonné, il prenait son rôle très au sérieux, nageant avec entrain dans l’intelligentsia bouillonnante qui allait changer la face du globe. Il dévorait l’actualité internationale avec une assiduité lui conférant le sentiment de faire partie de ce monde, ceux qui pilotent, ceux qui décident, ceux qui importent. Il serait le nouvel Obama. Et son cheval de bataille était tout trouvé : la crise des réfugiés. Un combat, semble-t-il, parti pour durer de longues années. Si l’étudiant-longue-durée avait la certitude qu’il allait changer la donne, ses mentors, eux, lui suggéraient plutôt de changer de sujet (et de combat), fatigués de relire et annoter de rouge le ramassis d’ignardises dont il noircissait ses feuillets – plus très – blancs.

À l’âge où ses semblables s’encanaillaient dans les fêtes de jeunesse ou accumulaient avec enthousiasme les bides sur Tinder comme des pièces de tuning, Baraka n’avait plus qu’un mot à la bouche : crise des réfugiés. Tripola par ici. Lampedusi par là. Voyeurisme et critique d’une société qui les plaint sans les aider. Les pleutres de Bruxelles-Schubert par ci. Les héros des camps de Samosa par là. Baraka énumérait dans toute son approximation cliché sur cliché sur cette masse informe, anti-héros du vingt-et-unième siècle dont il causait avec obsession, sans en cerner la véritable portée.

Puis ce parcours s’acheva. Un mardi. La féline avait vu les deux vieux encourager (vainement) le petit, le déposer à la gare et, sans nouvelles de lui, s’impatienter toute la journée avant d’aller se détendre dans leur sauna bricolé. Puis avait surgi cette odeur de grillade d’une viande longuement maturée. La gourmande s’était d’abord pourléché les babines (déjà l’heure du steak ?) avant que son sixième sens animal ne l’avertisse (avec un délai dû à son grand âge) que ses protecteurs n’auraient pas dû s’offrir ce plaisir thermal. Et que son assurance-croquettes était arrivée en fin de contrat. Les miaulements devant la porte peinèrent à couvrir les derniers cris qui s’étouffaient. Le début d’incendie, les pompiers qui débarquent bien trop tard, et le garçon qui hoche la tête, résigné d’abord à l’annonce d’un énième échec, avant que la chatte ne perçoive en lui cette onde de choc, comme une explosion interne sans rejet à la surface. Puis le matou avait eu droit à tout un concert de jérémiades. Si seulement il n’avait pas attendu quatre heures devant la gare avant d’oser appeler son papa-taxi. Si seulement il n’était pas resté pantois deux heures de plus en voyant qu’ils ne répondaient pas. Si seulement il avait eu le courage de rallier à pieds les cinq kilomètres qui séparaient la gare de sa maison. Alors il serait revenu avant les pompiers et peut-être même avant que… le sauna…

Le chat avait presque était en proie à un soupçon d’empathie avant de se rappeler que pour une raison toute égocentrée, contrairement aux parents Ongeluk, Baraka oubliait une fois sur trois de remplir sa gamelle et ne voyait pas l’intérêt de lui cuire un steak tous les midis. Pour dissiper son agacement, il repartit dans les bras de Morphée.

Baraka fut réveillé quand ses propres ronflements firent place à un gargouillis insistant qui le sortirent de son apnée du sommeil. Son ventre n’avait rien reçu en pâture depuis la maigre tartine au gouda matinale, trempée dans du café-en-poudre-au-lait-entier. Ses yeux pâteux observèrent le chat qui dormait paisiblement. Les animaux ne sont qu’amour, lâcha-t-il dans un soupir d’aise.

Il se refit un chicon au gratin, le dernier survivant stocké au congélateur. Avec des frites surgelées: ce que la cheffe du foyer aurait désapprouvé : une bonne frite est une frite maison ! Mais comme elle venait de l’usine à frites locale rachetée par des américains (ou des chinois), ses parents pouvaient bien être cléments de là-haut. Et bien sûr, une bière locale de type saison… Ah non, le stock était aussi épuisé que son foie. Il se rabattit sur une liqueur de chicon, produite par un distilleur-amateur des environs. Il allait falloir qu’il lève le coude…euh, le pied !

L’alcool raviva sa trachée, son esprit et sa flamme. Ce petit somme lui avait donné une idée… géniale. Demain c'était jeudi. Le jour de la tournée de Diederik. Il faudrait absolument qu’il dévoile son grand projet au fidèle commercial de Flandria Légumes. Lui le comprendrait, il en était sûr.

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* La notion d’adoption est assez abstraite chez les félins.

** Comme vous vous en doutez, cette expression est dérivée de celle-ci: « Avoir toutes les frites dans le même sachet. », laquelle signifie « Ne pas être colorié jusqu’au bord », laquelle signifie « Avoir le papillon qui tape à l’abat-jour », laquelle signifie que « Si on lui donne un éventail, il secoue la tête » . Bref, cette expression désigne le genre de personne pour laquelle les Power Rangers crient leur couleur. Disons que niveau bagage intellectuel, elle passes le contrôle easyJet tranquille.

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