#7 Le brouteur de carton
Coincée entre une relevé de gaz et deux factures, l’enveloppe rafistolée d’un méli-mélo de manchettes de journaux se détachait de la pile instable de courrier que Baraka avait laissé s’accumuler sur le guéridon.
Inutile de l’ouvrir, le maigre papier s’effrita sous ses doigts, révélant son contenu. Un dos de carton souple estampillé Kellog’s. Adepte du spoiler, Baraka zieuta direct la signature.
Trésor.
Le seul (et unique) répondant de l’enquête aussi quantitative qu’empirique menée par l’apprenti doctorant. Il l’avait déniché sur un forum de passionnés de football. Aussi loquace et pertinent qu’un perroquet en burn-out sémantique. Mais Baraka avait fait avec, torturant les variables dans SPSS, le logiciel d’analyse statistique, jusqu’à ce qu’elles accouchent d’un échantillon dit « représentatif ». Il ne serait pas le premier ni le dernier à le faire, lui avait fait remarquer José Loup, son directeur de thèse. Il faut dire que sa miraculeuse trouvaille corroborait et validait systématiquement tous ses postulats (oui sé ezactemen sah, vot’ projèt é formidab) et exprimait une motivation sans faille à s’intégrer au tissu social comme garçon de ferme (voui zé sé tou fèr pousseh vouioui). Baraka et son ego avaient été touchés par cette reconnaissance inespérée, dont le monde académique l’avait privé dès le premier jour. Enfin quelqu’un qui croit à mon projet. Et pas n’importe qui: Trésor incarnait la seule voix qui compte : celle des réfugiés. Originaire de Côte d’Ivoire, l’homme avait erré par « monzéparvo » traversant les rivières, les rizières, les passeurs, les traquenards, les déserts arides et la grande Mer pour enfin arriver épuisé à Paris, où il revendait des tours « Eïfèlle » aux touristes au pied du « Trocazéro » en attendant des jours meilleurs.
Dans ses missives, le répondant s’était enquis du chercheur, à grand refort de questions sur son apparence : quel était son poids, sa taille, sa corpulence, son look capillaire…? *
Flatté, Baraka avait pris du plaisir à répondre à ces questions peu fréquentes et avait même envoyé quelques photos. Quel drôle de zigoto ce Trésor !
Son regard penseur revint au courrier : que racontait-il donc ce Trésor?
Chère Baracca,
SOS les gardecotte mon cofré. Il mexpédie dans le camps en périféri de Lyon. Vien me sové silteplé mon Baracca. Jetattend vien vitte.
La réaction du correspondant se fit en deux temps. Le soulagement, d’abord, car depuis qu’il lui a donné son adresse postale et son numéro d’assuré, il n’avait plus eu de nouvelles de Trésor. Il avait même songé un instant à une… arnaque ! Haha, où avait-il la tête, c’est le Système et la politique Européenne, l’arnaque. Il s’était plutôt rappelé sa propre devise inspiré de Paul Éluard : Il n’y a pas de hasard mais que des rendez-vous là où la chance vous appelle. Le soulagement avait alors fait part à un sentiment nouveau. De l’inquiétude ? Une certaine forme de responsabilité ? Hmm… La missive de sa première recrue n’arrivait pas par hasard, Baraka en était convaincu. Ce carton de céréales de blé soufflées était un signe du destin.
Mu par une force nouvelle, Baraka boucla sa valise : il partirait demain à la première heure.
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* La conversation s’apparentait à celle avec le seul match sur Tinder que Baraka avait obtenu en 48 mois d’abonnement Gold. Au bout du feed, la responsable de casting d’un ambitieux drame social des frères Dardenne l’avait ghosté aussitôt qu’il avait abordé goulûment le sujet de sa thèse.

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