Chapitre 11 : (Aurore)
Les jours passent, et j’en ai vaguement conscience.
Les interrogatoires n’en finissent pas.
L’enfer semble infini.
Je suis devenue l’ombre de moi-même. Rester éveillé, vivant, est trop douloureux. Mon esprit, par l’isolement et la torture, a été brisé en mille morceaux. Mes pensées n’ont plus aucune cohérence.
Dans ma tête, deux voix se font la guerre. Je suis un champ de bataille. Dévasté.
Ravagé.
- Tu es déjà mort, scande la première voix.
- Il reste un espoir, rétorque l’autre.
- Mort. Mort. Tu es mort. Pas de changement possible. Tu es fini.
- Non…
-Si. C’est inévitable. C’est ton destin. Tu vas mourir. Tu es déjà mort. Tu es...
- Et tes visions, alors ? N’est-ce pas une raison de te battre ?
La première voix se tait. Elle a perdu.
- Peut-être finiras-tu par trouver ton âme liée. Tu dois survivre pour elle.
- Qu’est-ce qui t’assure que tu vas la trouver ? Tes visions sont font rares, espacées d’un an !
La première voix fait reculer la deuxième.
- Ce ne sont peut-être que de stupides contes pour empêcher la mauvaise conduite de gens comme toi. De stupides hallucinations qui te donnent trop d’espoir. Personne, sur cette Terre, n’est ou ne sera ton âme liée, Zéphyr. Personne.
La deuxième voix se tait. Définitivement, je crois.
- Mort, mort, mort, mort, mort, mort, Tu es mort, mort, mort, mort, mort, mort, mort.
La voix vainqueur est en boucle.
Et je finis par la croire, par me résigner.
Je suis mort.
Quoi qu’il arrive.
Cette vision repasse en boucle dans mon esprit. L'affreuse voix me hante. Je suis tétanisée. Est-ce que mes visions sont réelles ? Est-ce que je vois le futur, le passé, ou le présent d'une personne réelle ?
Je n'espère pas.
Sinon comment est-ce qu’une personne pourrait souffrir autant ? J’en ai vu, des choses, dans mon passé, au troisième niveau, mais je n’ai jamais été témoin d’une douleur pareille.
Je ressens la détresse de cet homme au plus profond de moi, son envie de ne plus se battre, d’abandonner, me déchire, son espoir est la dernière lumière dans son esprit déjà presque entièrement noir, sa folie menace d’emporter le peu de jugement qu’il me reste.
Pour la première fois, j’ai l’impression d’être naïve. Innocente. J’ai goûté à la faim, à la soif. J’ai été laissée pour morte. J’ai connu la solitude. Mais lui... il n’a connu que ça. J’ai vu mon sang couler. Lui, il a failli s’étouffer plusieurs fois dans le sien.
J’ai eu peur d’être en prison.
Lui y a vécu si longtemps qu’il se résigne à mourir.
Je dois sauver cet inconnu.
Ce Zéphyr.
Sa détresse est si immense, si silencieuse, que je me demande pourquoi personne ne l’a remarquée avant moi. Je dois le sauver, ou tout du moins essayer. Et pour cela, je dois savoir qui il est. Provoquer une autre vision. Mais je... je ne sais pas comment !
J’ai besoin de l’aider, mais je me sens piégée par ma propre situation. L'impuissance me ronge de l'intérieur. Elle me fait tourner en rond comme un animal en cage. Et plus je marche, plus j'ai l'impression de devenir folle.
Je ne sais pas si Henry découvrira combien de fois je lui ai menti.
Pire encore : je ne sais pas ce qu’il me fera s’il découvre que pendant chaque jour enfermée ici, je lui ai menti. J’ai inventé de toutes pièces ces visions, pour le satisfaire.
Toute seule, dans ma cellule sombre et froide, je me recroqueville sur le sol et seuls les bruits de mes tremblements et de mes larmes s’écrasant contre la pierre viennent briser le silence.
J’ai peur.

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