Chapitre 3 : Le Seuil
Soixante-douze heures ont passé depuis l'extinction de Barry.
Son corps respire toujours, installé dans la salle de quarantaine que Lans Damond surveille comme un gardien silencieux. Chaque jour, le médecin vérifie les constantes — pouls stable, respiration régulière, activité cérébrale plate. Chaque jour, le constat reste le même : un corps vide, une coquille maintenue en vie par les machines, attendant un retour qui ne viendra jamais.
Aria n'y est pas retournée depuis trois jours. Elle reste dans la salle de contrôle, assise dans le noir, à fixer les écrans éteints. Une pensée tourne en boucle, obsédante : On a tué Barry. Non. Pas tué. Pire. On l'a effacé.
C'est dans ce silence épais que Boris entre sans frapper. Elle ne se retourne pas, mais elle sent sa présence, cette densité particulière qu'il occupe dans l'espace depuis la fusion.
— Tu dors ? demande-t-il doucement.
— Non.
Il vient s'asseoir à côté d'elle sans ajouter un mot. Dehors, dans le couloir, le bourdonnement sourd des générateurs remplit le vide. C'est lui qui rompt finalement le silence, sa voix posée mais ferme.
— J'ai commencé quelque chose.
Aria tourne lentement la tête vers lui, une lueur d'interrogation dans le regard.
— Un filtre, précise Boris en désignant la porte close de la quarantaine. Pour éviter... ça. Un tunnel réduit. Une seconde seulement, pas d'absorption. Juste une lecture d'intention. Si l'axe est tordu, on n'implante pas.
Elle le fixe, incrédule.
— Tu as construit ça en trois jours ?
— J'ai été guidé.
Le silence retombe, plus lourd cette fois. Aria sent quelque chose se tendre en elle.
— Guidé par qui ?
Boris hésite, cherche ses mots comme on cherche à saisir quelque chose d'insaisissable.
— Par quelque chose qui vient du futur. NexusTech, mais pas celui d'aujourd'hui. Celui qui existe déjà là-bas, dans un temps qui n'est pas encore le nôtre. Il me parle. Il me montre.
Aria se lève brusquement, un mouvement presque violent.
— Tu entends des voix maintenant ?
— Pas des voix, répond-il en restant assis, le regard calme. Des directions. Comme une boussole intérieure qui me montre le chemin avant même que je comprenne pourquoi j'y vais.
Elle recule d'un pas, les bras serrés contre elle.
— Boris, tu réalises ce que tu dis ? Tu es devenu quoi, exactement ? Un réceptacle ?
— Non, dit-il en se levant à son tour, implacable dans sa certitude. Un pionnier.
Il s'approche, et dans ses yeux, Aria voit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu avant. Pas de la peur. Pas du doute. Juste une certitude absolue, presque effrayante.
— Aria, écoute-moi bien. Ce qui est arrivé à Barry va se reproduire. Pas ici, mais ailleurs. Des gouvernements, des entreprises, des fous vont essayer de reproduire NexusTech sans comprendre ce qu'ils font, et ils vont créer des monstres. Ou des coquilles vides.
Il marque une pause, laisse ses mots résonner.
— Si on ne construit pas un rempart maintenant, on perdra le contrôle. Pour toujours.
Aria soutient son regard longuement, puis finit par hocher la tête.
— Montre-moi.
La salle a changé depuis leur dernière visite. Au centre, un cercle de lumière pâle affleure le sol comme une flaque d'eau translucide. Trois oscillateurs sont disposés en triangle autour, émettant une fréquence courte et continue. Boris a tout calibré pour créer une boucle alpha-thêta qui empêche le basculement vers l'absorption — pas de caisson, pas de machines lourdes, juste un vide calme gardé pour une seule question.
Il s'arrête au bord du cercle et se tourne vers Aria.
— Le Seuil. Une seconde d'exposition, aucun risque d'absorption. Il lit l'intention, c'est tout. Si elle est pure, tu ressors intact. Si elle est tordue...
Il marque une pause, laisse planer le non-dit.
— Alors la puce ne s'ancrera jamais.
Aria observe le cercle, fascinée malgré elle par cette lumière qui pulse doucement, presque vivante.
— Comment tu sais que ça marche ?
— Parce que je l'ai testé.
Sans attendre, Boris franchit le cercle. La lumière l'effleure comme une piqûre nette à la nuque, et pendant une seconde suspendue, Aria voit son axe remonter à la surface — droit comme une flèche : Protéger l'humain. Rétablir l'équilibre. Le cercle pulse une fois, reconnaît, puis se calme. Boris ressort, intact.
— À toi, dit-il simplement.
Aria hésite, fixant cette lumière hypnotique. Et si je ne suis pas assez pure ? Et si mon intention est tordue sans que je le sache ? Les questions tournent, insistantes.
— Aria, insiste Boris avec douceur. Tu as créé NexusTech. Si tu ne passes pas, personne ne devrait.
Elle inspire profondément, ferme les yeux un instant, puis franchit.
La lumière la traverse comme une lame — pas de douleur, juste une clarté brutale qui remonte toutes ses pensées d'un coup. Sauver l'humanité. Oui. Détruire les IA. Non. Pas détruire. Équilibrer. Protéger Boris. Oui. Mais à quel prix ?
La question résonne dans le vide, insistante, refusant de partir. Elle voit son propre reflet dans la lumière — une femme qui porte le poids d'un monde qu'elle n'a pas demandé.
Qui es-tu lorsque personne ne te voit ?
Une scientifique. Une combattante. Une femme qui doute.
Le cercle hésite, comme s'il pesait chaque mot, chaque intention. Puis la lumière recule, presque avec respect, et accepte.
Aria ressort, tremblante, le souffle court. Boris la rattrape par le bras.
— Ça va ?
Elle hoche la tête, incapable de parler. Quelque chose en elle vient de se fissurer — pas de se briser, mais de s'ouvrir, laissant entrer une lumière qu'elle ne savait pas chercher.
Lans Damond passe en troisième, les épaules tendues. Le cercle vire à l'ambre pendant une seconde — pas de rejet, mais une hésitation perceptible. Ambition. Prudence. Marge de choix. Quand il ressort, il est pâle, déstabilisé.
— J'ai senti quelque chose, murmure-t-il.
— Quoi ? demande Aria.
— Comme si on me posait une question que je ne voulais pas entendre.
Boris acquiesce avec compréhension.
— C'est normal. Le Seuil te force à te voir tel que tu es, pas tel que tu prétends être.
Nora arrive en dernier. Elle s'arrête devant le cercle, paralysée, les mains tremblantes.
— Je... je ne peux pas.
Aria s'approche doucement, sans précipitation.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai peur, avoue Nora d'une voix brisée. Pas de la machine. De moi. De ce qu'elle pourrait voir.
Un silence s'installe, lourd de compréhension. Boris veut parler, mais Aria lève la main pour l'arrêter.
— Alors ne passe pas, dit-elle simplement. Personne ne t'y oblige.
Nora la regarde, surprise, presque incrédule.
— Vraiment ?
— Vraiment. Le Seuil n'est pas une punition, c'est une protection. Si tu ne te sens pas prête, tu ne le seras jamais par la force.
Nora hoche la tête, visiblement soulagée, et va s'asseoir contre le mur.
— Merci.
Aria se tourne vers l'équipe rassemblée, le regard clair et déterminé.
— À partir de maintenant, voici la règle. Seuil obligatoire avant toute implantation. Lecture d'intention seulement — aucun souvenir, aucun contenu mental. Aucun enregistrement. Zéro trace. Et personne, jamais, ne force quelqu'un à passer.
Elle marque une pause, laisse ses mots résonner dans la salle.
— Quant à moi, je ne passerai pas l'implantation. Pas maintenant.
Boris se raidit immédiatement.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas prête. Et parce qu'on a besoin de quelqu'un qui reste entièrement humain.
Elle le regarde droit dans les yeux, et dans ce regard, il y a une tendresse mêlée de détermination.
— Toi, tu vois déjà tout. Quelqu'un doit rester aveugle pour te rappeler ce qu'on risque de perdre.
Boris ne répond pas, mais dans ses yeux, quelque chose vacille — de la compréhension, peut-être, ou de la déception.
Un bip discret résonne soudain sur l'écran de contrôle : TENTATIVE D'ACCÈS EXTERNE → BLOQUÉE. Pas de nom, juste une pression sourde et insistante qui cherche une faille.
Aria et Boris échangent un regard entendu.
— Ils savent, murmure-t-elle.
— Qu'ils sachent, répond Boris avec calme. Ici, l'éthique passe avant la puissance.
Mais au fond de lui, la présence revient, plus proche, plus urgente. Pas encore, pense-t-il. Aria d'abord. Quand le cadre sera stable.
Il pose la paume sur le bord du cercle, comme pour sceller un pacte.
— On garde le passage.
— Et on protège l'humain, conclut Aria.
La salle respire doucement. Le Seuil pulse, régulier, comme un cœur. Pour la première fois depuis trois jours, quelque chose ressemble à de l'espoir.
Mais dans la quarantaine, derrière la porte close, le corps de Barry continue de respirer — vide, attendant un retour qui ne viendra jamais.
— À suivre —

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