Le Fantôme du Pavé
Il était là – comme chaque jour – assis sur son matelas jaunâtre à l'angle de la rue d'Arbanville et du boulevard Victor-Hugo. Le dos plaqué contre la paroi glaciale de l'entrée du centre commercial, canette de bière forte à la main, il contemplait le spectacle bien trop familier des passants qui défilaient juste au-dessus de son nez. Au loin, le soleil déclinait lentement, projetant les ombres allongées de silhouettes anonymes devant une rangée de bâtiments imposants et grisâtres.
Une mère de famille traînait derrière elle un enfant épuisé par sa longue journée d'école, pressant le pas sans même jeter un regard autour d'elle, trop préoccupée par la préparation du dîner du soir ou les devoirs à superviser. Sur le trottoir d'en face, une meute de salariés s'activait : costume-cravate pour les hommes, jupe-tailleur pour les femmes, affichant tous le même visage fermé. Les mammifères citadins regagnaient leurs petits terriers métropolitains, absorbés par l’éclat blafard des écrans de smartphone, indifférents à leurs semblables. Tous prisonniers d'une même routine. Implacable.
Tous ces inconnus se hâtaient devant lui, esquivant parfois in extremis le petit gobelet de pièces posé au sol, qui cliquetait de temps à autre sous le frôlement d'un bas de pantalon ou d'un pied inattentif. Tous ignoraient son regard, sa misère, son existence même. Depuis quand était-il devenu invisible à leurs yeux ? Depuis quand s'était-il transformé en une espèce de spectre errant discrètement dans le monde des vivants ? Il ne le savait plus.
C'est alors qu'elle apparut, comme surgie d'un rêve éthéré. Une démarche élégante et déterminée, sublimée par une longue robe blanche qui flottait au-dessus de ses chevilles comme l'ombrelle d'une méduse sur l'eau noire du bitume. Elle défiait l'indifférence écrasante de la ville d'un pas résolu, ses cheveux bouclés ondulant dans le vent telles des flammes dorées, son visage baigné par les lueurs cuivrées du crépuscule. Quelque chose en elle piqua instantanément son cœur, un sentiment lointain, profondément enfoui dans son âme, qui lui parut, l'espace d'un instant, curieusement familier. Il la fixa un moment, cherchant dans les traits de cette jeune femme ce qui pouvait éveiller en lui ce sentiment soudain.
Elle était belle. Pas sublime. Juste belle. L'une de ces beautés ordinaires qui rayonnent d'un charme simple, dépourvues de la froideur typique des femmes aux visages symétriques qu'on peut voir en une de magazine ou sur les affiches de métro. Un sentiment étrange le saisit alors : un curieux mélange de joie et de nostalgie l'envahissait. Elle lui rappelait quelqu'un. Quelqu'un qu'autrefois, il avait aimé.
Alors qu'elle s'approchait de lui, un mot jaillit de son épaisse barbe, s'échappant presque malgré lui d'entre ses lèvres gercées par le froid. Un mot qu’il n'avait pas entendu prononcer depuis une éternité : "Anna."
La femme se raidit avant de lentement se retourner pour lui faire face. Son teint hâlé était passé au blanc et son regard s'était endurci. Il était désormais chargé de peur ou de colère, peut-être était-ce un mélange des deux.
« Qu'est-ce que vous avez dit ? » demanda-t-elle sèchement.
« Moi ? Je... Anna ? » murmura le vieil homme, confus.
Elle fit un pas en arrière puis le scruta de bas en haut en plissant les yeux.
« Est-ce que vous m'avez suivi, monsieur ? Écoutez, je ne vous connais pas et je ne veux pas vous connaître, alors je vais vous demander de me foutre la paix, d'accord ? »
Cette phrase cinglante trancha l'air comme une lame. Sa main fouillait maladroitement son sac à main, probablement à la recherche d'un téléphone ou d'une bombe lacrymo.
Le vieil homme ouvrit la bouche. Il voulut dire quelque chose, s'expliquer, mais les mots semblaient s'évaporer en vapeur insaisissable. Tout ce qu'il réussit à murmurer fut un pitoyable « Désolé... »
Elle le dévisagea encore un moment ; puis ses sourcils froncés se relâchèrent et sa colère laissa place à ce qui ressemblait désormais à de la pitié. Finalement, dans un soupir, elle remit son téléphone dans son sac. « Okay... S'il vous plaît, monsieur, restez loin de moi, d'accord ? Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir ! La prochaine fois que vous viendrez m'embêter, j'appelle les flics. C'est assez clair ?! » Elle tourna les talons avant de s'éloigner d'un pas pressé.
Il aurait voulu l'interpeller, s'extirper de son vieux matelas sale et l'attraper par le bras, lui dire qui il avait été pour elle, qui elle avait été pour lui, mais ses mots restèrent prisonniers de sa gorge. Il se rappela alors son regard malicieux d'enfant, lorsqu'elle sautait sur ses genoux, lorsqu'il l'embrassait au coin du cou, il se rappela son odeur, son rire... Sa petite fille chérie, sa petite Anna, ne le reconnaissait pas... Tout ce qu'il avait perdu dans ce bas monde n'était rien comparé à ce précieux trésor si profondément enfoui dans les entrailles de sa mémoire. Il était devenu un étranger, un fantôme dans son propre monde.
Alors, il est resté assis là – comme chaque jour – regardant la jeune femme s'éloigner lentement, les yeux mouillés de larmes. Dans son cœur, la douleur de l'avoir perdue se mêlait à la joie de l'avoir tenue dans ses bras, très loin d'ici, dans une autre dimension de l'univers. Il leva sa canette et porta un toast silencieux à cette petite fille qui avait jadis été tout son monde, à cette femme accomplie qu'il ne connaîtrait jamais.
Et le monde continua de tourner autour de lui, indifférent à l'homme qui avait tant aimé, et qui à présent, noyait ses amours passés dans l'âcreté d'une bière bon marché.

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