Le bain de minuit [Tout Premier jet]

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La plage était déserte. Le sable était parsemé de déchets en tous genres : des emballages, des caisses et même des restes de drone. Un homme, très maigre et pâle, marchait parmi les décombres, pieds nus dans le sable ; le regard vide et les habits presque déchirés. L’odeur de la fin du monde lui prenait au nez : du plastique, du carbone chaud mélangé à de l’iode. Un mélange désagréable et chargé qui planait sur toute la côte. Même le vent de l’océan ne pouvait pas chasser le goût de la mort. L’homme, dont le nom n’était plus important aujourd’hui, regardait la ligne d’horizon. Il essayait de placer son regard le plus loin possible, sur un point de fuite, en espérant qu’il ne revienne jamais voir ce qui reste ici. Finalement, le soleil finira par plonger dans l’océan, chassant ses yeux de la courbure de la mer. Il releva un peu les yeux, le ciel était rose, presque fuchsia, des nuages irréguliers fonçaient à toute allure, animés par le vent. Les traînées laissées par les drones et les missiles quadrillaient tout l’espace. Les gangs locaux s’étaient fait la guerre toute la nuit. Il y avait-il seulement encore quelque chose pour quoi se battre ? Pas pour tout le monde. Des millions avaient péri. L’homme regardait les traînées de missiles, un de ses appareils avait soufflé son petit studio parisien. Seulement, il était en vacances, ici sur cette même plage brésilienne, à mi-chemin entre Rio et São Paulo. Coup de chance. La fin du monde fut rapide, rien d’extraordinaire, rien d’imprévisible. Un chaos mondialisé, contrôlé et destructeur. Une disséction de tout ce qui faisait le monde humain. Une sorte de symphonie diabolique, dissonante, en un seul acte. Personne ne peut dire aujourd’hui qui était le chef d’orchestre. Le souvenir de ses événements lui faisait mal à la tête, un mélange de peur, d’indignation, tout s’était enchaîné tellement vide, carburé par la folie. L’humanité est tellement mauvaise, se dit-il. L’espoir était une drogue qui n’avait plus aucun effet sur lui. Il aperçut une fumée noire qui troublait le ciel, la ville d’à côté devait être en feu. La majorité des hommes était encore en vie, il restait un avenir. Des sociétés se sont organisées, se sont battues. L’urgence a réveillé les gens. De grands esprits humanistes ont accompli d’énormes choses, posant les premières briques d’un fondement plus stable pour l’espèce humaine. D’autres âmes plus sombres ont profité de la situation pour faire mal, parfois pour leur profit, parfois sans raison particulière. Puis il y avait lui. Sidéré, sur cette plage, qui avait vagabondé dans la jungle pendant des semaines, affligé par l’image d’un monde qui ne reconnaissait plus. Dans la zone, c’était la loi du plus fort, des groupes avaient trouvé de l’arsenal et tentaient de s’imposer. Toujours la même histoire : les ressources, le pouvoir, la survie. Il s’était fait attraper par un membre d’un de ces gangs alors qu’il tentais de trouver de la nourriture dans un de leurs précaires avant-postes. Ce groupe était animé par la violence. Ils avaient construit un refuge, une terre promise pour leurs fidèles. Leur chef, « Os Ultimos », était un ancien militaire. « Le dernier leader » avait armé son groupe avec les anciens appareils du gouvernement et se battaient maintenant pour des territoires contre des gangs rivaux. L’homme solitaire avait quelques cicatrices tout le long de son corps, il avait réussi à s’extirper de leur repaire. Il avait dû se battre pour survivre.

Le reflet macabre d’une lame dans la nuit, la boue, le sang, les cris, une respiration forcée de s’arrêter. Ça n’a duré que quelques minutes, mais ça semblait avoir duré des heures. Ça dure encore un peu aujourd’hui, comme une image rémanente, brûlée sur la rétine. Il voulait laver ses yeux avec l’ambre du coucher de soleil. Il fallait laver bien plus que ça pour nettoyer en lui toute la crasse et la sueur de son existence. L’homme baissa le regard jusqu’à ses pieds, il ne sentait même pas le sable encore chaud sous leur paumes. Pendant un instant, il souffla et se concentra sur le poids de son corps, il était tellement lourd, il était devenu pénible à déplacer. Il écrasait tout le reste. Après presque une demi-heure, perdu dans des pensées vides, le survivant, presque machinalement, fit un pas vers l’océan. Une petite vague engloutit alors son pied gauche, l’océan n’avait jamais été aussi froid, il enchaîna rapidement avec l’autre pied, puis suivit le rythme, pas après pas. L’eau glacée s’immisça partout où elle pouvait aller, le sel érodait ses plaies à peine refermées. L’homme ne réagit pas, il était anesthésié à tout cela. Il continua sa marche lente, trébuchait parfois sur les vagues. Un dernier combat contre la mer, même la nature ne pourrait plus l’arrêter. L’eau arrivait maintenant à sa poitrine, l’océan grondait dans un grand vacarme, l’écume était blanchie par la faible lumière de la Lune, il était déjà minuit passé. L’eau recouvrait son menton puis ses oreilles. Le bruit de la terre disparaissait, étouffé par l’immensité du royaume de Poséidon. Ses yeux encore ouverts, rougis par le sel, observaient la surface, fine ligne qui sépare les deux mondes. En attendant le voyage, la lumière se tordait et rebondissait au gré de l’eau. Son esprit devenait liquide, il se vidait, prêt à s’unifier avec le reste. D’un seul coup, il reçut un grand choc dans le front. Pris de court, l’homme s’enfonça dans l’eau, est-ce l’accolade de Iemanja ? Une bouteille en verre, celle qui avait laissé une marque sur son front, passa devant ses yeux entre-ouverts. Il l’observa quelques instants, un moment de flottement à quelques mètres sous l’eau. Le flacon, relâché par le courant, quitta en premier cette entrevue et remonta à la surface. L’homme, les poumons vides, tenta de le poursuivre. L’eau forma un tourbillon à la géométrie délirante, aggloméré sur la lumière de la nuit en son centre. La surface paraissait maintenant bien loin. Il puisait dans ses dernières forces, au limite du corps. Sa tête émergea de l’eau avec puissance. Il déchirait la peau de l’océan. La bouteille était devant lui, un épais bouchon de liège protégeait un message plié de tomber à l’eau. L’homme saisit d’une main le récipient. Ouest ce, se dit-il. Dans ses mois d’errance, il avait entendu parler de divinités, des nouvelles religions qui vénéraient des dieux obsolètes. Il n’avait jamais cru en ces illuminés mais peut-on leur en vouloir de chercher du sens dans un océan de mystère ? Le contenant allait peut-être tout résoudre. Pris d’une énergie nouvelle, il déboucha la bouteille, libérant l’air coincé sous le chapeau de liège. Ses doigts se tordaient pour récupérer le papier, plié en quatre. Il défroissa la feuille avec ses doigts mouillés. Une lettre, c’est une lettre. Ses pieds battaient en retraite le fond des océans pour permettre à sa tête et ses bras de rester émergés. Ses yeux ne pouvaient pas déchiffrer le message, il faisait trop sombre, les lettres se troublaient aux ombres. Il aligna alors le texte derrière la lune, la lumière lui éclaira généreusement le texte. Ce n’était pas de l’alphabet européen, peut-être de l’arabe, il y avait aussi une date : 1956. C’était il y a pratiquement cent ans. Il se retourna vers la plage, la côte l’attendait à une centaine de mètres. Il reboucha la bouteille et entama la dernière course pour rejoindre le sable, les vagues derrière l’épaule. Il atteignit finalement le sable, il était chaud, granuleux et prenait la forme de ses pieds. Le vent nocturne avait eu raison de l’odeur de décombres. Il observait de nouveau la lettre, Rio est à quelques kilomètres, si il passe la ligne tenue par les troupes de « Os Ultimos », il pourra peut-être trouver quelqu’un qui pourrait déchiffrer cette langue. Le voyage sera long, il faudra trouver de la nourriture, il y aura du sang, de la sueur, du danger. Les cadavres décomposés des malchanceux, les grigris absurdes des nouvelles croyances locales. La faim, la peur. Ses yeux observaient les lettres incompréhensibles. De quoi ça parle ? se dit-il. C’est peut-être la clé de voûte de tout, c’est peut-être trivial. Il regardait l’océan devant, qu’il connaissait maintenant mieux que quiconque. Ce n’est plus important. Il prit un élan, trois pas sur le sable, il bondit, décolla, résonne dans la croûte terrestre. Son bras se tend et il jette au loin la bouteille, de nouveau dans la mer. Il observe le flacon lentement revenir vers la plage, se retourne et s’enfonce dans la jungle.

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