Chapitre 4: Une tavernière à la langue bien pendue
Il remarqua aussitôt que le couloir, bien que vétuste, n'en manquait pas de charme : sur les murs de bois, des tapisseries enchantées s'animaient à mesure qu'il avançait. Un meuble en bois massif, rustique pourtant décoré avec chaleur, soutenait deux bougies dont les flammes dansaient doucement, ainsi qu'un bouquet de fleurs de saison.
Un portrait trônait au centre, représentant une fillette rousse aux beaux yeux verts, entourée de deux vieilles femmes qui la couvaient d'un regard plein d'amour.
Thalion ne put s'empêcher de sourire. Ce portrait lui rappelait sa propre grand-mère et sa grande tante.
— Ce sera ici, dit la tavernière en s'arrêtant devant une porte, non loin des escaliers.
Thalion reporta son attention sur elle. Roselune sortit une clé en laiton de la poche de son gilet et la glissa dans la serrure, qui geignit comme pour protester de son intrusion.
Elle entra la première, suivie de son locataire. Une bouffée tiède les accueillit. La pièce, modeste mais accueillante, baignait dans une atmosphère de douceur.
Le grand lit à baldaquin semblait avoir vécu mille et une vies, toutefois paraissait encore très confortable. Une épaisse couverture à fleurs recouvrait le dessus, et une autre, tricotée, était pliée au pied. Une petite porte sur le côté attira son attention.
— La salle d'eau se trouve ici, indiqua Roselune. Ce n'est pas grand, mais il y a une cuve, et l'eau chauffe avec le poêle. Il faut juste être patient.
Thalion hocha la tête, reconnaissant. Un bain chaud lui ferait le plus grand bien après la route.
— Ce n'est pas le grand luxe, prévient-t-elle, mais c'est propre et confortable.
— C'est parfait, répondit-il. J'ai connu bien pire. À côté de ça, c'est le grand luxe, comme vous dites.
Elle s'écarta vers la fenêtre. Une banquette couverte de coussins occupait l'angle, et quelques fleurs séchées diffusaient une odeur douce.
— Vous avez même prévu un coin pour admirer la pluie, constata-il.
— Ou la lune, selon l'humeur.
Il suivit du regard les bougies sur la commode. Leurs flammes ne vacillaient pas, même sous un courant d'air.
— C'est vous qui les avez faites ?
Elle hocha la tête.
— Elles sont autonomes. Elles s'allument et s'éteignent toutes seules.
Il toucha son menton avec intérêt. De tout temps, il avait voué une admiration sincère aux gens habiles de leurs mains et à la créativité ingénieuse.
— N'hésitez pas à utiliser la bibliothèque à votre convenance.
Thalion posa les yeux sur la grande étagère. Les tranches des livres luisaient sous la lumière des bougeoirs.
— Vous avez tout prévu pour occuper les longues soirées.
— Mieux vaut lire que bavarder inutilement, répondit-elle sans ironie cette fois.
Le silence qui suivit était simple, presque confortable.
Il prit le temps d'observer autour de lui. La jeune femme ne le pressa pas. Le tapis sous ses bottes, l'odeur de cire et de miel, le poêle pour les soirées fraîches. Rien d'extraordinaire, et pourtant une atmosphère de cocon.
Le jeune homme coula un regard vers elle. La lumière faisait ressortir les taches de rousseur qui parsemaient son visage. Ses traits semblaient plus détendus que quelques heures plus tôt.
— Vous m'écoutez ? lança Roselune en agitant la main devant lui.
Il sursauta, un son maladroit lui échappa — il avait l'impression d'être un adolescent pris en faute... ridicule.
Et voilà que je me mets à rêvasser maintenant, songea-t-il en redressant le dos.
— Désolé, vous disiez ?
Elle souffla, une fossette charmante creusant sa joue.
— Je parlais du poêle. Je disais que s'il vous faut plus de bois, vous pouvez faire appel à moi ou à Charbonnet.
— Charbonnet ?
— Mon assistant grincheux. Une petite créature de feu qui vit ici depuis toujours. Vous la reconnaîtrez vite : elle sent la suie et grogne plus que le poêle.
Thalion arqua un sourcil, incertain d'avoir bien compris, mais ne releva pas. Dans les auberges de l'Aurenne, il avait vu bien des choses étranges, inutile d'ajouter celle-ci à la liste.
— Je connais. Je suis un natif de Brumebois.
Elle le regarda, étonnée.
C'est vrai que je n'ai pas vraiment l'air d'un habitant de l'Aurenne, pensa-t-il.
— Oh, je suis navrée, je vous pensais étranger... bien que votre nom, Sombreval, aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
L'aventurier sourit.
— Il n'y a pas de mal. Il faut dire que j'ai quitté le village depuis longtemps. Disons que j'ai l'aventure dans le sang.
Roselune resta silencieuse un moment. Le plissement à peine perceptible au coin de son œil trahit sa réflexion. Son étonnement se mua en prudence ; ses yeux se fixèrent sur lui avec l'intensité de quelqu'un qui analyse et assemble des faits.
Le masque de l'hôtesse polie se fissura, révélant la femme songeuse. Il eut l'impression que, d'un mot, il venait de devenir à ses yeux une énigme.
— Bon, je vous laisse votre clé. Ne la perdez pas, je n'en ai pas de rechange, dit-elle en lui tendant la clé en laiton.
Sa main ne frôla même pas la sienne.
Sans un mot de plus, elle quitta la pièce.
Le silence qu'elle laissa derrière elle était lourd de questions qu'elle n'avait pas posées.
**
*
Après le départ de la propriétaire, Thalion retira son manteau, puis ses bottes, savourant la chaleur du poêle. Il poussa la porte de la salle attenante.
La pièce, modeste mais accueillante, baignait dans une vapeur douce. Une cuve de cuivre occupait un coin, reliée au foyer par un conduit de métal.
Il s'y glissa avec lenteur, laissant l'eau l'envelopper. Après les neiges éternelles de Néboréa, où le froid s'infiltrait jusqu'à l'âme, cette chaleur lui semblait irréelle.
Thalion ferma les paupières. Les aurores chatoyantes dansaient encore dans son esprit — voiles verts et bleus se déployaient sur la glace, souvenirs d'un monde figé.
Puis tout s'effaça, ne laissant que le crépitement du feu et le parfum de l'eau.
Finalement, un peu de répit, ce n'est pas si mal. Enfin, tant que cela ne dure pas trop, quand même... songea-t-il, songeant à son équipage à bord de L'Insoumis.
Une petite pointe lui serra le cœur, comme si cette simple pensée trahissait son cher navire.
Soudain, un coup discret retentit à la porte.
Il se leva, attrapa une large serviette et la noua sur ses hanches avant de regagner la chambre.
— Entrez, lança-t-il sans réfléchir.
La porte s'ouvrit aussitôt. Roselune apparut, une couverture plus épaisse dans les bras.
— J'ai oublié de vous préciser que...
Elle s'interrompit, ses lèvres entrouvertes un instant, comme si quelque chose avait rompu en elle la fluidité de sa phrase. Sa main hésita, puis elle détourna les yeux avec une vivacité presque trop maîtrisée.
Il aurait juré voir une rougeur sur ses joues pâles.
— Par les esprits gardiens... vous êtes... enfin... je repasserai !
Thalion resta figé, puis baissa les yeux. La serviette. Bien sûr. Une goutte d'eau glissa le long de son torse et tomba sur le sol.
— Vous pouvez parler, dit-il d'un ton calme, presque amusé.
La tavernière semblait clouée au plancher. Son regard remonta vers son torse avant de retomber brusquement.
— Vous ne pouvez pas vous habiller ! Ce n'est pas des manières ! finit-elle par dire, le souffle court.
— Je vous ferai dire que j'étais tranquillement dans mon bain, moi, je ne vous avais rien demandé.
Pas très malin de ma part, pensa-t-il. Mais trop tard pour revenir en arrière.
Il ignorait pourquoi, mais les réactions outrées de la jeune femme l'amusaient énormément.
— Peut-être. J'admets qu'il est tard, mais j'ai frappé : vous auriez pu ne pas répondre ou me dire que vous n'étiez pas disponible.
Elle marquait un point.
— Je vous l'accorde. J'avoue que je n'ai pas réfléchi. Enfin, soit, ce n'est pas une raison de réagir comme une vierge effarouchée... ou bien je vous fais peut-être un peu trop d'effet ?
D'un geste brusque, Roselune releva le menton et planta son regard dans le sien.
— Si vous voulez exhiber vos abdos, allez donc à la foire. Là, au moins, on applaudit les coqs de basse-cour.
Il resta un instant interdit, partagé entre le rire et la surprise.
— Charmant.
— Oh, et si un jour vous décidez de remettre ça, prévenez-moi à l'avance. J'apporterai l'hydromel et le tabouret.
La jeune femme lui jeta la couverture qu'elle tenait encore dans les bras.
— Tenez, couvrez donc un peu cette... vanité !
Sur ces mots, elle tourna les talons, la tête haute, tandis qu'un éclat de rire clair et franc la suivait jusqu'à la porte.
Thalion écarta la couverture de son visage, un sourire effleurant ses lèvres.
— Une si charmante tavernière à la langue bien pendue, souffla-t-il, intrigué.

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