Chapitre 7 - 2

5 minutes de lecture

Le lundi suivant, je me rends à la consultation du docteur Chopin, ravie de quitter cette maison à l'ambiance, par moments, trop nébuleuse. Je vais revoir celui qui me prête attention, qui cherche avec moi l'origine de mes absences, une réponse à mes interrogations. Son attitude ouverte, dynamique me transmet une énergie que je retrouve peu à peu au fond de moi.

Qui suis-je ?

Dans un premier temps, avec un demi-sourire, il se réjouit de ma voix retrouvée et considère cette avancée comme tout à fait encourageante. Une nouvelle fois, il exprime sa confiance, présageant que je retrouverai ma mémoire sous peu.

Je ne sais pas si je tiens vraiment à me remémorer des événements qui me semblent, pour certains, bien troubles, bien rudes. Sans compter les dissimulations inquiétantes de Cécile. Pourtant, il le faudra bien.

— Docteur, comment expliquez-vous que j'aie retrouvé ma voix ?

— Le choc que vous avez subi en apprenant le décès de votre compagnon peut en être l'explication.

Mes yeux se perdent dans le vague.

— Pourtant, et le policier m'en a fait le reproche, je ne ressens aucune émotion.

Une nouvelle pause.

— Parfois, pour se protéger dans une situation difficile, on se durcit.

Un hochement de tête reçoit son information.

— Avez-vous pleuré récemment ? poursuit-il.

L'absurdité apparente de sa question soulève mes sourcils.

— Non.

— Comment vivez-vous le contact avec votre amie ?

— Elle est gentille, prononcé-je avec un haussement d'épaules.

— N'y a-t-il pas un lien affectif entre vous ?

— Sans doute.

Ses questions cheminent dans mon esprit.

— Comment se manifeste-t-il ?

J'ai envie de lui répondre qu'il ne se manifeste pas, du moins de mon côté.

— Elle m'accueille chez elle.

— N'échangez-vous pas des gestes traduisant une certaine affection ?

— Elle, quelquefois. Moi, non, constaté-je, sur un ton froid où perce le désappointement.

— Pourquoi ?

— Je… ça ne vient pas. Je ne sais pas comment dire… Je me sens… fermée, dure. Il me semble que ce n'est pas vraiment moi.

— Pas vraiment vous ? questionne-t-il avec douceur.

Je regarde mes mains glacées, raidies.

— Vous vous souvenez qui vous êtes ? continue-t-il tout bas.

— Non. Des ressentis tapis au fond de moi commencent à se manifester.

— Donc, certaines choses remontent.

— Quand pensez-vous que ma mémoire va revenir ? m'agacé-je.

— Il est impossible de répondre à cette question, me tempère-t-il.

— Pourtant, ma voix est revenue brutalement.

— Dans ces domaines, il n'y a pas d'explication réellement scientifique. Le cerveau est une machine sophistiquée dont on est loin d'avoir exploré tous les rouages, m'explique-t-il de sa voix calme.

Déçue par ce retour si vague, je croise les bras, me refermant un peu, me contractant pour faire front.

— Faîtes-vous encore des cauchemars ?

— Oui, mais pas toutes les nuits.

— Se traduisent-ils toujours de la même façon ?

Je dois encore affronter ces fantômes terrifiants et ce chahut oppressant.

— Ce sont, à chaque fois, des sons rauques et d'autres plus aigus, des coups…

— Des coups sur quoi, sur qui ? cherche-t-il.

Quelques secondes.

— Je ne m'étais pas posé la question. Je ne sais pas… Ce sont des bruits mats…

Il attend un peu, me laissant réfléchir pour identifier la situation.

Mes paumes moites s'assèchent contre le tissu de mon pantalon.

— Parvenez-vous maintenant à apercevoir un visage ?

Je ferme les yeux quelques secondes, tentant, malgré mon anxiété, de visualiser les images.

— Non, tout est flou, déformé.

— Des couleurs ?

— Des couleurs ? répété-je avec étonnement.

— Oui, vos visions ont-elles évolué ? Prenant quelques teintes, un peu plus de précision…

— C'est curieux, oui, elles ont un peu de couleurs alors qu'elles n'en avaient pas au début.

Il hoche la tête d'un air satisfait.

— Distinguez-vous ce qui se passe ?

Je frotte mes paupières, j'ai envie de chasser tout cela.

— Non.

— Je comprends que vous ne vouliez pas vous immerger plus loin mais cela est nécessaire pour avancer.

Il ne peut pas comprendre l'ampleur de mes tourments.

— Docteur, j'ai peur de ce que je vais découvrir, mon amie refuse de répondre à mes questions. Qu'est-ce que ça signifie ?

— Je ne suis pas en mesure de vous le dire. Mais je sais que, pour reprendre le cours de votre vie, vous devrez faire face à vos angoisses et visualiser ce qui vous terrifie pour les décrypter. Ce n'est qu'à ce prix que vous parviendrez à prendre le dessus.

Son affirmation, quoique décevante, m'incite à poursuivre mes investigations.

Un soupir s'échappe de ma bouche. Alors, j'agrippe les accoudoirs et ferme à nouveau mes paupières, bien décidée à chasser le voile gris qui entoure ces spectres violents.

— Des formes sombres brutales gesticulent en tous sens.

— Combien y en a-t-il ?

— Quelque chose vient de heurter le mur à côté de mon visage.

Mes mains repoussent un obstacle absent, indéterminé.

— De quoi s'agit-il ?

— Il y a tellement de cris.

— Qui crie ?

— Pourquoi cette colère, cette agressivité incroyables qui ne s'arrêtent plus ?

Tordue par un rictus, ma bouche se tord.

Après un temps, je reprends :

— Un poing a frappé la paroi… un râle accompagne le choc.

— Qui a frappé ? Voyez-vous son visage ?

— J'entends…

— Dites-moi.

Un frisson me secoue.

— J'entends mon prénom.

Mes phalanges se crispent encore.

— Qui le prononce ?

Je transpire, j'ai froid.

— C'est une voix d'homme.

— La reconnaissez-vous ?

Ma gorge se noue. Mes paumes essaient de chasser la menace.

— Il est dans l'ombre.

Je tremble, je grelotte.

Avec effort, je maintiens mes yeux fermés.

— Il… Je ne veux pas… Je ne peux pas…

Mes bras se lèvent pour protéger mon visage.

Je veux continuer.

Je tente de respirer un peu.

— De qui parlez-vous ?

— J'ai envie de crier mais je n'y parviens pas, murmuré-je.

Mes ongles raclent l'accoudoir, mes doigts se vrillent.

Une boule tenaille ma trachée, la rend douloureuse. Je m'efforce d'ignorer ma souffrance. Je tente de reprendre mon souffle. J'ai mal. Je cherche de l'air.

*

À mon réveil, ce matin, je me sens fatiguée, ma tête tourne et mon estomac est dérangé.

Hier soir, nous nous sommes couchés tard, nous avons discuté longuement après le repas, essayant d'élucider les derniers événements. Olivier était abasourdi. Cécile ne cessait d'avancer des éventualités pour comprendre ce qui était arrivé à Patrick. Parfois, elle me jetait des coups d'œil, semblant chercher auprès de moi des réponses que j'étais bien incapable de fournir. Trop d'éléments nous manquaient pour entrevoir une explication plausible. Désarmés et à court d'idées, nous avons fini par abandonner.

Mon sommeil a encore été perturbé par de nombreux réveils et des cauchemars pénibles.

Toutefois, ni notre veillée pleine d'interrogations ni le manque de repos ne paraissent être la cause de mon malaise.

Je suis barbouillée. Un vertige perturbe mon équilibre.

Je me traîne jusqu'à la cuisine.

Me voyant avachie, Cécile s'approche, elle me tend un bol de café chaud et une tartine.

— Désolée, je ne peux rien avaler, j'ai la nausée.

Elle m'observe avec attention, puis me pose une série de questions ciblées afin d'identifier mes symptômes et d'en déterminer les causes. Puis, la voilà qui file à la pharmacie.

À son retour, elle me tend un test de grossesse.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Maude ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0