Chapitre 11 : Quand ça ne tient plus
La mort n'était pas une inconnue pour Kelyra. Elle l'avait déjà croisée, plusieurs fois, sous des formes différentes. Tellement souvent qu'un surnom commençait à circuler dans les rangs : Saë-Thariel, la faucheuse.
Il y avait eu ce premier corps, seul, immobile, découvert dans un lieu trop calme. Elle se souvenait surtout de ce qu'il y avait autour : l'ordre presque appliqué, les objets rangés avec soin, l'absence totale de lutte. Ce jour-là, elle avait compris que certaines fins étaient pensées longtemps avant d'être trouvées.
D'autres fois, la mort s'installait pendant qu'elle agissait. Des tentatives de réanimation menées avec une précision mécanique. Les gestes appris, répétés, exécutés sans réfléchir. Les mains qui massaient pendant que l'esprit, lui, se mettait à errer, accroché à des détails absurdes : une lumière trop vive, un tissu mal choisi, un bruit régulier hors de propos. Elle avait appris à se rappeler à l'ordre. A rester dans le geste. A ne pas regarder les visages trop longtemps.
Il y avait aussi eu ces interventions où il n'y avait plus rien à faire avant même l'arrivée de l'équipe de sauvetage. Des corps déjà froids. Des odeurs lourdes. Des silences qu'aucun protocole ne savait remplir. Elle se souvenait de chacun d'eux. Et, le premier sac mortuaire qu'elle avait refermé était gravé dans sa mémoire. Le son du tissu. La résistance de la fermeture. La certitude que, cette fois, rien ne repartirait.
Après cela, les décès s'étaient succédés. Assez pour que certains commencent à compter. Elle, non. Elle avait appris à compartimenter. A faire ce qu'il fallait, quand il le fallait. A rester droite, fonctionnelle, fiable. Les morts faisaient partie du métier. Ils étaient des échecs, parfois injustes, parfois inévitables.
Mais ils restaient impersonnels. Jusqu'à ce jour-là.
L'alerte arriva comme tant d'autres. Un signal bref. Une localisation. Accident de vaisseau, une perte de contrôle en phase de translation courte. Rien qui justifiait une tension particulière.
- C'est sur notre secteur. Annonça Belian.
L'équipe se mit en mouvement sans commentaire. Kelyra s'équipa mécaniquement. Vérification des attaches. Ajustement des sangles. Ses gestes étaient fluides, familiers. Elle ne ressentait rien de particulier. Juste la concentration habituelle.
Je régulais, comme toujours.
Le vaisseau était "posé" de travers, partiellement éventré. La coque avait cédé sur un flanc. Des débris flottaient encore dans l'air raréfié. Les balises de détresse clignotaient par intermittence.
- Procédure standard. Dit Naelith. Reconnaissance, puis extraction.
L'intervention se déroula d'abord sans heurt. Trop normalement pour que quoi que ce soit alerte Kelyra. Elle sécurisait des accès, dégageait des structures, exécutait les gestes attendus avec une efficacité apaisante.
Orven repéra rapidement un signal vital isolé au poste de commandes du vaisseau.
Un survivant. Annonça-t-il.
Rien d'inhabituel. Tout le monde savait ce qu'il avait à faire. Chaque membre de l'équipe travaillait de manière méthodique et bien réglée. Pendant qu'Orven préparait tout ce qu'il fallait pour la prise en charge du pilote, le reste de l'équipe déployait toutes ses forces pour accéder à l'intérieur du vaisseau et garantir le maximum de sécurité. Kelyra restait à proximité de Naelith comme elle s'accrochait à un repère. Belian faisait le tour du périmètre à la recherche d'autres blessés, pour être sur de ne laisser personne derrière eux.
Kelyra et Naelith commencèrent à se faufiler à l'intérieur du vaisseau par deux failles différentes. Le chemin de Kelyra était particulièrement exigu, elle était la seule à pouvoir s'y glisser. C'est Naelith qui atteignait l'habitacle en premier. Il s'immobilisa une fraction de seconde devant un panneau de navigation arraché. Le plan de vol projeté était partiellement lisible. Juste assez pour comprendre. Il ne dit rien. Mais il activa un canal privé.
- Belian. Dit-il à voix basse. J'ai besoin que tu viennes.
La réponse n'arriva pas tout de suite.
- Reçu, j'arrive.
Naelith coupa la communication. Kelyra n'entendait rien de ce qu'il se passait. Mais elle se rendait compte que quelque chose n'allait pas. Orven parlait moins. Ses gestes étaient toujours précis, mais plus lents, comme s'il retenait quelque chose. Quand il se rapprocha d'elle, ses yeux s'attadèrent une seconde de trop. Naelith, lui, évitait désormais systématiquement de croiser son regard.
- Tu restes ici, tu attends les ordres. Dit-il à un moment.
Ce n'était pas habituel. Ce n'était pas non plus nécessaire. Je perçus une tension nouvelle. Pas une alarme. Un glissement.
Belian revint sans un mot. Son regard balaya la scène, s'arrêta brièvement sur Naelith, puis sur Orven. Un échange muet, duquel Kelyra ne pouvait que se contenter d'être spectatrice à travers les débris. Elle sentit quelque chose se resserrer. Qu'ils parlent sans elle ne présageait rien de bon.
Elle continua pourtant.
- Kelyra, tu vas devoir poser la voie. Demandait Orven. Je ne peux pas atteindre son bras.
Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi cette demande était formulée avec un air si grave. Elle savait le faire, ce ne serait pas un problème.
- Qui que vous soyez, restez avec nous. Je vous en prie. Quelqu'un vous attend surement quelque part dans cet univers, alors tout se passera bien.
Kelyra répétait souvent ces quelques mots aux personnes qu'elle essayait de sauver, persuadée qu'ils l'entendaient. Elle pensait que ça leur donnerait la force de se battre plus fort, jusqu'au bout, et, que si ça ne suffisait pas, ça les aiderait à partir en se sentant en paix et entouré.
L'opération de secours se poursuivait, mais l'état du pilote se dégradait. Tout le monde continuait à travailler avec le plus grand professionnalisme. Les gestes techniques se succédaient. Kelyra devait s'approcher d'avantage pour pouvoir mieux agir sur l'hémorragie qu'elle peinait à maitriser. Elle tenait de se dégager un passage. Une corde était coincée sous ce qui semblait être une cloison effondrée. Elle tira dessus pour la libérer. Et sursauta.
Le noeud. Pas réglementaire. Pas appris. Un assemblage étrange, asymétrique, serré trop fort à un endroit, lâche à un autre. Un noeud qui n'aurait pas du tenir. Mais qui tenait.
Le monde se contracta. Ce rire. Elle l'entendait comme s'il était la. Il paraissait tellement réel. Clair. Franc. Inattendu.
- Comme ça, ça marche mieux. Avait-il dit, hilare, les mains pleines de cordes emmêlées.
Elle s'était moquée de lui. Ils avaient rit aux éclats.
- Un jour, ça te lâchera.
Il avait haussé les épaules, avec une insouciance désarmante.
- Pas aujourd'hui.
Kelyra resta figée. Je tentai de traduire. Je tentai de contenir. Mais cette fois, je ne pouvais rien corriger. Elle releva lentement la tête. Naelith était là. Il avait compris. Pas depuis l'alerte. Pas depuis leur arrivée. Seulement quelques minutes avant elle. Il la regarda. Longuement. Puis hocha la tête. Sans un mot. C'était suffisant.
Les larmes montaient. Je sentais le monde s'écrouler autour d'elle. Mais elle ne pouvait pas tomber. Pas maintenant. Alors l'intervention suivi son cours.
Ils arrivèrent enfin à extraire le corps. Oui. J'ai bien dit le corps. D'habitude, ce mot se contentait de déclencher un pincement au coeur de Kelyra. Cette fois, il lui glassait le sang. Les protocoles furent respectés. Les gestes précis. Orven travailla avec une attention presque douloureuse.
Puis le silence dura une seconde de trop.
- C'est terminé. Dit-il enfin. Je suis désolé.
Le retour se fit sans urgence. Dans le transport, personne ne parla. Kelyra fixait ses mains, et la place vide en face d'elle. Elles tremblaient légèrement. Et je notais chaque fissure.
A leur arrivée, le Haut-Gardien attendait. Son regard passa de l'équipe à la civière. Il savait déjà. Puis ses yeux se fixèrent sur Kelyra.
- Je sais qu'il n'est pas mort en mission. Mais il aura droit aux honneurs, je vous le promets.
Cette nuit là, Kelyra ne ferma pas les yeux. Elle s'assit sur le sol de son module, les genoux ramenés contre elle. Ses antennes vibraient sans cohérence.
- Il rentrait chez lui. Il rentrait juste chez lui. Murmurait-elle en boucle.
Je restai silencieux. C'est tout ce que je pouvais faire.
- Il rentrait juste pour l'anniversaire de son frère.
Elle inspira lentement. L'image de la corde du vaisseau tournait en continu dans son esprit.
- Il avait fait ce noeud pour que ça tienne.
Une larme. Une seule larme parcourut sa joue.
- Et ça a tenu.

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