Chapitre 10 : Le feu intérieur
L'ultime épreuve de la formation des rangers n'étant pourtant pas l'exament final. La première mission. Certaines nouvelles recrues redoutairent ce moment. Kelyra, elle, l'attendait avec impatience. Tout devenait enfin concret.
Celle-ci n'était pas la plus simple, mais elle n'avait rien d'exceptionnel non plus. Elle avait été classée sans hésitation dans le registre du maintien de l'ordre. Un différend local, une zone comerciale orbitale. Un attroupement était devenu incontrolable. Rien d'exceptionnel. Pas d'armes lourdes détectées. Pas de blessés signalés au moment de l'alerte. Juste une altercation entre les commerçants et un petit groupe de voleurs à la sauvette. Appuyés par un escadron spécialisé, les nouveaux rangers devaient juste réguler la situation. Kelyra accueillit l'information avec une neutralité appliquée. Ce n'était pas le type de mission qu'elle préférait, mais elle en comprenait l'utilité. Rétablir le calme. Empêcher le chaos. Protéger les civils.
- On canalise, on sépare, on désamorce. Rappela le responsable de secteur. Zéro engagement si ce n'est pas nécessaire. Vous n'êtes plus face à des formateurs patients, mais face à une population à crans.
Elle acquiesca. Je validai les protocoles.
Sur place, l'air vibrait d'une tension diffuse. Les voix s'entremêlaient, montaient, se heurtaient. Des groupes se faisaient face, trop proches, trop chargés d'émotions pour s'écouter encore. Kelyra se plaça légèrement en retrait, comme on le lui avait appris. Observer. Lire les mouvements. Anticiper. Elle repéra rapidement les points de friction. Les gestes nerveux. Les regards trop insistants. Elle nota les individus susceptibles de faire basculer la situation. Tout était lisible.
- On procède à la dispersion en douceur. Annonça le commandement.
Les rangers avancèrent en formation. Une présence dissuasive. Mais une posture ouverte. Des voix calmes. Kelyra suivait. A sa gauche, Kaor, et à sa droite, Senn. Elle se sentait compétente. A sa place. Puis elle vit cet homme. Pas le plus bruyant. Pas le plus menaçant. Celui qui ne criait pas. Il tenait un enfant par la main. Il serrait trop fort. Le petit ne pleurait pas, il s'était figé. Les yeux trop grands, le corps trop raide.
Kelyra ralentit. Elle ressentait sa douleur et sa frayeur de là où elle était. Ce détail n'entrait dans aucun protocole. Je proposai une analyse rapide.
- Priorité au groupe majoritaire. Le risque principal est collectif.
Elle hésita, une seconde à peine. L'homme fit un pas en arrière. De l'autre côté, quelqu'un cria. Un mouvement brusque à sa gauche força l'équipe àresserrer la formation. Kelyra détourna les yeux. Elle suivit l'ordre malgré elle.
La dispersion fut efficace. Rapide, propre. Les groupes se séparèrent, les voix retombèrent. La zone fut sécurisée sans usage de la force. Mission accomplie.
Sur le rapport, tout était conforme. Aucun blessé. Aucun incident majeur. Mais en quittant la zone, Kelyra aperçut de nouveau l'enfant. Il était assis sur le sol, un peu à l'écart. L'homme parlait avec un agent local, dos tourné. Le petit regardait dans le vide. Sa main frottait encore son poignet endolori, là où les doigts de l'homme s'étaient refermés trop fort. Elle s'arrêta.
- On doit y aller. Lui rappelai Kaor.
Elle acquiesca. Encore.
Plus tard, lors du débriefing, on félicita l'équipe pour sa maitrise. La situation aurait pu dégénérer à plusieurs reprises. Elle ne l'avait pas fait.
- Bon discernement. Conclu le responsable.
Je tentais de consolider.
- La mission est une réussite. Aucun usage excessif de la force. Aucun blessé à déploré.
Kelyra resta silencieuse. Ce n'était pas une mort. Ce n'était même pas vraiment une blessure. Mais quelque chose. Non. Quelqu'un... avait été laissé derrière. Ce soir-là, elle repensa à cette main trop serrée. Au regard figé de l'enfant. A cette seconde d'hésitation qu'elle avait étouffée sous l'obéissance. Elle avait maintenu l'ordre. Mais elle n'avait pas protégé. Et cette nuance s'incrivit en elle, lentement, comme une faille invisible. Je compris alors quelque chose que je ne savais pas encore réparer : il existe des violences que les rapports ne consignent pas, et des échecs que seule la conscience reconnait.
Kelyra ne trouva pas le sommeil. Le module était plongé dans une obscurité régulière, presque artificielle. La mission tounrait encore en elle. En boucle.
On frappa doucement contre la paroi. Trois coups courts. Un long. Elle se redressa aussitôt.
- Si tu ne dors pas, on t'embarque.
C'était la voix étouffée de Kaor. Elle ouvrit.
Senn entra le premier, déjà en train de sourire. Elhen referma derrière eux avec précaution. Tarek resta une seconde de plus que les autres dans le couloir, vérifiant que personne ne passait.
- Dernière nuit. Annonça Kaor. On ne peut pas la laisser passer comme ça.
- Vous allez nous faire exclure. Souffla Kelyra.
- Exactement. Répondit Senn. C'est ce qui rend l'idée excellente.
Ils traversèrent le centre en longeant les zones d'ombre, connaissant les angles morts des capteurs. Personne ne parlait fort. Mais quelque chose vibrait en eux. Une excitation contenue. Une énergie légère.
La forêt artificielle respirait sous les lampes nocturnes. Au milieu, l'épave. Un ancien vaisseau d'entrainement. Eventré. Désossé. Condamné. Laissé là comme un souvenir qu'on n'avait pas jugé utile d'effacer. Les recrues disaient qu'il était hanté. Les instructeurs disaient qu'il était interdit.
Ils escaladèrent la coque par l'arrière, glissant entre les plaques tordues. A l'intérieur, l'air était frais, chargé d'une odeur métallique et de végétation humide. Les parois étaient couvertes de traces. Des noms. Des symboles. Des dates. Des phrases incomplètes.
Senn sortit plusieurs bombes de peinture de son sac.
- Tradition ! Déclara-t-il.
Elhen secoua la tête.
- On est ridicules.
- On est libres. Corrigea Kaor.
Ils commencèrent à peindre. Des formes absurdes. Des signatures. Un symbole stratégique que Tarek prétendit "hautement tactique" et que personne ne comprit. Puis, ils se tournèrent vers Kelyra.
- A toi.
Elle prit la bombe. La secoua. Le bruit résonna dans la carcasse du vaisseau. Elle hésita un instant. Puis traça une ligne sans vraiment réfléchir. Une trajectoire brisée. Qui se redressait à la fin. Senn observa.
- C'est toi, ça.
- C'est une ligne. Répondit-elle, un sourcil levé.
- Oui. Confirma Kaor. La tienne.
Ils continuèrent un moment. Puis l'agitation retomba naturellement. Ils s'assirent au centre de la soute éventrée, les jambes pendantes dans le vide. Ils parlèrent de tout. Des instructeurs. Des simulations ratées. Des chutes qu'ils n'admettraient jamais officiellement. Puis un silence s'installa.Un de ceux qui apparaissent quand quelque chose manque. Senn contempla les traces fraiches sur la paroi.
- Elle aurait trouvé ça stupide. Dit-il.
Personne ne demanda de qui il parlait. Tarek s'assit un peu plus droit.
- Elle nous aurait suivi sans se poser de question, puis aurait râlé tout le long en disant que nous faisons n'importe quoi.
Elhen esquissa un sourire.
- Elle aurait corrigé ton symbole, surtout.
Un bref éclat de rire passa entre eux. Léger. Retenu. Puis le calme revint. Kelyra regarda l'espace vide entre eux. Un espace qui, autrefois, était occupé. Elle aurait vérifié les accès. Critiqué l'angle d'entrée. Et finalement souri, discrètement, en validant le plan.
- Elle devrait être là. Dit simplement Kaor.
Ce n'était ni une plainte, ni un reproche. Juste un constat. Kelyra hocha la tête.
- Alors on lui garde une place. Répondit-elle
Elle prit la bombe et traça un petit cercle vide à côté de sa ligne brisée. Rien de démonstratif. Un espace. Senn posa sa main contre la paroi.
- Comme ça, quand elle réussira avec brio la prochaine formation, elle pourra nous rejoindre.
Ils ne dirent rien de plus pendant un moment.
- Vous pensez qu'on sera dispatchés comment ? Demanda Tarek.
Personne ne répondit tout de suite.
- Peu importe. Finit par dire Kaor. On saura qu'on a tenu ici. Ensemble.
La formation l'avait vraiment transformé.
Kelyra sentit quelque chose se déposer en elle. Pas une stratégie. Pas une résolution. Juste... Une présence.
Tarek fouilla dans sa poche.
- Attendez...
Il sortit un petit morceau de ficelle sombre. Usé. Rien d'exceptionnel.
- On ne laisse pas juste des dessins.
Il grimpa sur une plaque tordue, chercha un point d'accroche, et noua la ficelle autour d'un conduit sectionné. Un noeud simple, serré.
- Comme ça. Dit-il. Ca tient.
Senn éclata de rire.
- Ca tient à quoi?
- A nous.
Elhen leva les yeux au ciel, mais elle tira doucementun fil de la couture intérieure de sa manche. Elle en coupa un fragment et l'attacha un peu plus loin. Son noeud était précis, méthodique. Kaor détacha un lacet effiloché de sa chaussure et l'enroula autour d'une nervure méthalique. Senn suivi le mouvement. Puis ils se tournèrent vers Kelyra.
Elle resta immobile une seconde. Elle pensa aux barrières de l'enclos des narus. Aux noeuds qu'elle refaisait. Aux choses fragiles qu'elle maintenait en place. Elle passa les doigts sous la couture de sa manche. Un fil vert sombre céda. Presque invisible, sauf quand la lumière l'accrochait. Elle chercha une zone ou deux plaques vibraient légèrement. L'une contre l'autre. Une fente. Un point fragile. Elle noua. Pas décoratif. Pas symbolique. Un vrai noeud. Solide. Ajusté. Elle tira légèrement dessus pour vérifier.
- Voilà. Dit-elle.
Senn tapota la paroi.
- Maintenant, ça ne peut plus tomber.
Ce n'était pas vrai. Mais ils y crurent.
Ils restèrent là encore un moment. A rire. A exister sans fonction. Je les observais. Je n'avais rien à corriger. Rien à filtrer. Kelyra riait vraiment. Sans mesure. Sans calcul. Elle n'était ni performante, ni stratégique, ni responsable. Elle était une jeune ranger parmi d'autres. Et c'était suffisant.
Quand ils quittèrent l'épave, l'aube commençait à pâlir les arbres artificiels. Avant de descendre, Kaor posa la main sur la coque.
- Quoi qu'ils décident demain... On aura eu ça.
Kelyra jeta un dernier regard aux fils noués dans l'ombre métallique. Elle ne savait pas encore où elle irait. Mais elle savait ce qui tenait.
Une fois arrivés chacun dans leur module, ils n'avaient plus le temps de dormir.
Kelyra resta un de longues minutes sous la douche, laissant l'eau bouillante déposer une chaleur réconfortante tout autour de son corps. Pas pour retarder le moment. Pour l'inscrire.
Aujourd'hui, ce n'était pas un entrainement. Pas une évaluation. Pas une mission. Son uniforme de cérémonie était suspendu contre la paroi. Impeccable. Ajusté la veille. Elle passa la main sur le tissu. Dense. Lisse. Structuré. Rien à voir avec les tenues d'entrainement.
Elle s'habilla lentement. Pas par solennité. Par précision. Chaque attache trouva sa place. Chaque pli fut aligné. Les insignes fixés sans tremblements. Elle attacha ses cheveux avec soin. Ni trop strictement. Ni trop relâchés. Son reflet dans la surface métallique lui renvoya une silhouette droite. Stable.
Je mesurai sa respiration. Calme. Pas d'anticipation excessive. Pas de surcharge.
Elle ajusta une dernière fois le col. Lissa le tissu sur ses épaules. Elle pensa brièvement au centre. A l'épave. Aux fils noués. Puis l'image se déposa. Ce n'était plus le moment de tenir ensemble. C'était le moment d'avancer seule. Enfin, pas compètement seule. Mais plus en temps qu'élève. Sans ceux qui partageaient cette aventure avec elle depuis le début. Et sans Belian.
Elle prit le badge posé sur la table. Le poids était léger. La signification, non. Ranger. Le mot ne résonnait pas comme une victoire. Plutôt comme une continuité, une suite logique. Elle avait suivait la trajectoire. Brisée parfois. Redressée Toujours. Kaor et Senn avaient raison. Cette ligne, c'était la sienne.
Elle ouvrit la porte du module. Le couloir était déjà occupé par d'autres silhouettes en uniformes. Epaules droites. Démarches mesurées. Elle s'inséra dans le flux. Pas devant. Pas derrière. A sa place.
Une page se tournait. Elle ne la referma pas avec fracas. Elle la posa simplement derrière elle. Et avança.
La spécialisation ne fut pas annoncée comme un choix. Elle arriva comme une évidence administrative, froide, presque décevante après ce qu'ils venaient de traverser.
Les stagiaires furent convoqués par petits groupes. Aucune fécilitation. Aucun encouragement. On leur remit des affectations provisoires, des orientations, des trajectoires probables. Pas encore définitives. Mais déjà très claires.
Kelyra observait la salle pendant que les noms défilaient.
Kaor fit parti du premier groupe appelé. Il fut orienté vers le maintien de l'ordre sans surprise. Sa posture s'était déjà transformée. Plus droite. Plus contenue. Il n'était pas devenu plus doux, seulement plus précis. Il accepta sans un mot.
Elhen rejoignit la filière soins. Elle hocha simplement la tête, comme si elle avait toujours su. Kelyra croisa son regard. Elles n'eurent pas besoin de parler.
Senn fut dirigé vers le sauvetage. Il acquiesca lentement. Quand leurs chemins se croisèrent dans le couloir, il posa brièvement la main sur l'avant-bras de Kelyra. Un geste simple. Stable.
Tarek hésita une fraction de seconde en entendant son nom. Il vérifia. Puis sourit, maladroitement. Il avait réussi. Et il le savait maintenant : ce n'était pas une erreur. Il évoluera aux côtés d'Elhen.
Kelyra attendit. Je sentais la tension monter. Pas de peur panique. Une attente dense. Son nom fut appelé en dernier. Elle s'avança timidement. Le formateur leva les yeux vers elle. Ce n'était ni Belian, ni le Sentinelle Principal Teyron. Une voix neutre. Un regard professionnel.
- Equipe de sauvetage. Orientation prioritaire.
Elle ne répondit pas tout de suite. Ce n'était pas un soulagement. Ni une joie franche. C'était... juste. Elle hocha la tête.
- Bien.
En quittant la salle, elle croisa Le Sentinelle Principal Teyron dans l'embrasure d'une porte. Il ne dit rien. Son regard passa sur elle comme une lame, précis, évaluateur. Puis il se détourna. Belian, lui, l'attendait plus loin.
- Tu le savais déjà. Dit-il doucement.
Ce n'était pas une question. Kelyra expira lentement.
- Je crois que oui.
Il la regarda un instant, attentif, comme toujours.
- Le sauvetage n'est pas la filière la plus visible. Reprit-il. Ni la plus valorisée. Tu ne sauveras pas tout le monde. Et, parfois, tu arriveras trop tard.
Je me tendis. Kelyra, elle, ne détourna pas le regard.
- Je sais.
Belian hocha la tête.
- Alors, tu es exactement là où tu dois être.
Plus tard, seule dans son module, Kelyra s'assit sur le sol, comme elle en avait l'habitude pour se ressourcer depuis petite. Elle posa les avants-bras sur ses genoux. Ses antennes vibraient faiblement. Pas d'agitation. Une résonnance calme.
- Tu aurais pu choisir autre chose. Lui dis-je.
Ce n'était pas un reproche ou une accusation.
- Non. Répondit-elle. Pas vraiment.
Elle ferma les yeux.
- Je ne sais pas toujours quoi faire. Ajouta-t-elle. Mais s'il y a bien une chose que je sais faire, c'est rester debout.
Je n'eus rien à corriger.
Le sauvetage n'était pas une filière. C'était une manière d'être au monde. Et Kelyra n'en avait jamais connu d'autre.
L'intégration dans l'équipe ne se faisait pas par des mots. Elle se faisait par le rythme. Kelyra le comprit dès les premières heures. Après tout, elle avait déjà connu ça. Rien n'était solennel. Aucun accueil officiel. Elle fut simplement assignée à une unité, un horaire, un espace de préparation. Le reste devait suivre, elle devait prendre le train en marche. L'équipe de Belian Ors n'était pas la plus reconnue. Ni la plus décorée. Mais elle était connue pour une chose : sa fiabilité extrême.
Belian se contenta d'un signe de tête lorsqu'elle entra dans le module commun.
- Tu connais les règles. Dit-il. Observe d'abord.
Elle acquiesca. Autour de lui, l'équipe prenait forme.
Il y avait le Sentinelle Principal Naelith Belaran. Humain. Ancien commando marin. Sa présence imposait le calme. Il parlait peu, donnait des ordres précis, et n'en changeait jamais en cours de route sans raison valable. C'était lui qui menait sur le terrain. C'est sous son autorité directe que Kelyra fut placée. Il la regarda brièvement.
- Tu suis. Tu observes. Tu interviens quand je te le dis.
Pas de test. Pas de provocation. Juste une place claire.
Il y avait aussi le Sentinelle Orven Saedril. Thalen. Soigneur de terrain. Son regard était doux, mais jamais naif. Il fut officiellement présenté comme son parrain.
- Je suis là si tu doutes. Dit-il simplement. Pas pour te retenir. Pour t'aider à tenir.
Elle nota la nuance.
Et puis, il y avait Senn. Même promotion. Même filière. Même manière de se tenir légèrement en retrait, prêt à soutenir sans attirer l'attention. Quand leurs regards se croisèrent, aucun mot ne fut échangé. Ils n'en avaient pas besoin.
Le premier briefing fut sobre.
- Mission de niveau faible. Annonça le Sentinelle Principal Belaran. Evacuation partielle sur une station minière. Risques structurels. Pas de feu actif.
Rien d'exceptionnel. Mais tout devenait réel.
Sur le terrain, Kelyra et Senn découvraient le fonctionnement précis de l'équipe. Les gestes étaient économes. Les déplacements fluides. Chacun savait exactement où se placer sans avoir besoin de vérifier. Le Sentinelle Principal Belaran ouvrait la voie. Le Sentinelle Saedril restait en arrière immédiat, prêt à intervenir. Belian observait, ajustait. Kelyra et Senn suivaient. Puis, peu à peu, ils intervenaient. Un appui ici. Une évacuation assistée là... Je sentais le corps de Kelyra se caler. Pas d'excès. Pas de retrait. Elle était utile, tout simplement.
L'intervention suivante était simple. Trop simple pour susciter autre chose qu'une vigilance relâchée. Une station de transit avait signalé un dysfonctionnement de ses systèmes d'orientation interne. Rien de dangereux en soi, mais suffisant pour désorienter des voyageurs peu habitués à l'apesenteur prolongée. Quelques chutes. Des paniques isolées. Rien qui ne justifie une mobilisation lourde. une mission d'accompagnement.
Kelyra était motivée. Ce genre d'intervention faisait partie de celles que l'on n'apprenait pas vraiment à aimer, mais elle les appréciait. Il fallait savoir les mener correctement. Etre présent. Rassurer. Guider.
- On stabilise les flux et on aide à la circulation. Rappela Belaran. Pas de précipitation.
L'équipe se déploya sans bruit. Senn se plaça à la droite de Kelyra dès les premières minutes. Pas par habitude déclarée, par évidence. Il avançait à un demi pas d'écart, couvrant ce qu'elle ne regardait pas, sans jamais chercher à la diriger. Je notai ce positionnement.
Dans les couloirs de la station, les voyageurs semblaient perdus. Certains tentaient de plaisanter pour masquer leur malaise. D'autres se cramponnaient aux parois, le regard fuyant. Kelyra s'agenouilla devant une femme âgée, incapable de reprendre ses repères.
- Regardez-moi. Dit-elle avec douceur. Respirez avec moi.
La femme la suivit.
Senn resta immobile derrière Kelyra. Pas pour surveiller. Pour tenir l'espace. Quand un passant s'approcha trop près, il leva simplement la main. Le geste suffit. Un peu plus loin, un groupe s'agita. Une voix était plus haute que les autres, nerveuse. Un homme s'énervait, persuadé qu'on lui cachait quelque chose. Kelyra se redressa, prête à intervenir. Senn changea imperceptiblement d'axe. Il capta l'attention de l'homme avant qu'elle n'ait besoin d'élever la voix. Quelques mots, dits bas. Une question simple. Le ton tomba. Ils reprirent leur progression sans commentaire.
A plusieurs reprises, Kelyra constata qu'elle n'avait pas à vérifier où il se trouvait. Il était là quand il fallait, absent quand elle avait besoin d'être seule. Il ajustait son rythme au sien, ce qui ne reflêtait pas seulement les nombreuses heures d'entrainement qu'ils avaient partagés. Je réduisis mon attention. Ce n'était pas de la négligence. C'était de la confiance.
La station retrouva son calme progressivement. Les flux furent stabilisés. Les voyageurs reprirent leurs trajectoires, encore hésitants, mais rassurés.
- Tout est revenu à la normale. Conclut Belian.
Sur le chemin du retour, la fatigue était douce. Senn s'assit en face de Kelyra. Il ne dit rien. Elle non plus. Ils échangèrent seulement un regard bref, suffisant. Il lui tendit une gourde. Elle la prit sans le remercier, juste un léger sourire au coin des lèvres. Il hocha la tête, comme si c'était normal. Je consignai le détail. Ce n'était pas de l'amitié flamboyante. Pas encore. C'était une complicité qui se formait sans mots, à hauteur d'épaule, dans la répétition de gestes qui peuvent sembler bénins, mais qui, une fois rassemblés, montrent la force de ce duo soudé.
Les missions suivantes s'enchainèrent. Une navette échouée. Un effondrement partiel. Une extraction compliquée mais maitrisée. Rien ne fut héroique. Rien ne fut raté.
Le soir, ils rentraient fatigués. Juste asse. Dans le module commun, les silences n'étaient pas pesants. Ils parlaient peu. Partageaient le repas dans le calme la plupart du temps. Senn s'asseyait souvent à côté d'elle sans raison apparente.
Au fil des missions, le Sentinelle Principal Belaran la corrigeait sans la rabaisser.
- Ton timing était bon. La trajectoire, moins.
Elle ajustait. Le Sentinelle Saedril surveillait discrètement son épaule. Elle n'en avait pas parlé, mais ce genre de détais échappaient rarement à son oeil attentif.
- Dis le si ça tire trop.
- Ca va. Répondit-elle.
C'était vrai. Autant que ça pouvait l'être. Belian observait tout cela sans intervenir.
Un soir, après une mission particulièrement éprouvante, Kelyra resta quelques instants seule sur la plateforme d'atterrissage. Le silence était doux. Rassurant.
- Tu t'intègres bien. Dit Belaran en s'arrêtant à coté d'elle.
Elle hocha la tête.
- Tu n'essaies pas de faire plus que ce qu'on te demande. C'est rare.
Elle réfléchit un instant.
- J'ai appris que faire plus pouvait coûter cher.
Il la regarda, attentif.
- Tu apprendras aussi que savoir faire plus au bon moment, avec les bonnes personnes et pour les bonnes raisons, c'est précisément ce qui te rend exceptionnelle.
Il repartit. Kelyra resta là un moment. Elle pensa à tout ce qui avait tenu jusque-là. A l'équipe. A Senn. A la confiance discrète qui s'installait. Je consignai les émotions. Tout était en place. Pour la première fois depuis longtemps, cette stabilité ne ressemblait pas à un piège. Elle ressemblait à un commencement.

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