Une drôle de nuit
J'avais approximativement 5 ans. Maman et papa se disputaient encore. Dans ce brouhaha tonitruant, où se mélangeaient cris, injures et odeur d'alcool, je me bouchais les oreilles, recroquevillée sur le canapé. Je n'aimais pas les cris. Plume, notre Fox, ronflait doucement sur son tapis. Elle était habituée à tout ça. Je vis papa attraper mon manteau et se diriger vers moi, tout en poursuivant son engueulade avec maman. Sans poser de questions, je glissai mes bras dans les manches.
- Où t'emmènes ma fille à une heure pareille ? hurla-t-elle.
- Je vais la faire dormir en sécurité ! tonna papa, excédé.
Il prit lui-même son blouson de cuir, craquelé et jauni par le temps, puis m'entraîna dehors, jusqu'à la Laguna. Dans le calme de la nuit, tandis que papa m'installait sur le siège passager, en toute illégalité, les remontrances bafouillées et confuses de maman résonnaient dans le quartier. Il ne répondit plus et s'installa derrière le volant. J'adorais sa voiture, même si elle sentait le tabac froid et les bonbons mentholés. Le tableau de bord et les compteurs brillaient d'une douce lumière bleue, l'autoradio était réglé sur NRJ, et le chauffage crachait pour le moment de l'air froid. Une veine de taille imposante longeait la tempe de papa, et ses mains, fermement cramponnées au volant, laissaient apparaître un plus petit réseau qui serpentait entre ses os.
- Tu es fâché, papa ? le questionnai-je précautionneusement.
Il passa la main sur son visage, lequel présentait une barbe de plusieurs jours.
- Oui, mais pas contre toi, Nette, répondit-il calmement.
Nette était le diminutif de Nénette. Il m'appelait toujours comme ça, et rarement par mon prénom, sauf quand il était en colère contre moi.
- J'ai froid et je veux dormir, émis-je, claquant des dents.
Les fenêtres étaient brouillées d'une fine couche de buée et l'extérieur était à peine visible à travers le pare-brise. En forçant sur mes yeux, je pouvais péniblement discerner la route qui se dessinait dans les faisceaux des phares. L'obscurité dans laquelle elle était plongée me fit imaginer quelques monstruosités, probablement tapies dans les fossés, ou les bois que nous traversions.
- On va faire quelques kilomètres pour que la voiture chauffe, puis on dormira dedans, annonça papa.
- Pourquoi on peut pas rentrer à la maison ?
- Parce que maman est malade.
Ces quelques mots furent ses derniers du trajet.
***
Lorsque l'habitacle fut bien réchauffé, les frissons qui parcouraient mon corps n'étant plus qu'un souvenir, papa se stationna sur un parking désaffecté, où se trouvait auparavant un Casino. Il coupa les phares, puis le moteur et alluma le plafonnier. Il refusait que j'y touche moi-même, comme tous les parents, mais lui avait le droit. Avec une force de gorille, il fit s'abaisser mon siège jusqu'à ce qu'il touche la banquette. Puis, avec bien plus de douceur, il déposa son manteau sur moi et le remonta jusqu'à mes épaules.
- On va vrament dormir ici ? lui demandai-je, étonnée, mais soudainement excitée à l'idée de dormir dehors pour la première fois.
- Oui, ferme les yeux maintenant.
Et il éteignit le plafonnier. Il n'y avait aucun bruit, hormis le ronronnement lointain des voitures égarées qui arpentaient la route. Les minutes se succédèrent, leur longueur indistincte. Le ciel arborait sur son manteau noir quelques étoiles, et la lune, en forme de croissant, brillait faiblement. Papa ne dormait pas. Il remuait sur son siège, toussait, reniflait. De mon côté, je trouvais les sièges en cuir particulièrement inconfortables, dans cette position. Et puis, j'étais coincée entre la portière et le frein à main.
Papa redressa finalement son siège et remit le contact.
- On va où ? lui demandai-je, ne souhaitant pas rentrer à la maison.
- On va trouver un hôtel, grommela-t-il.
Je fus comblée. Ma première nuit dans un hôtel ! Ancien routier, papa trouva rapidement ce qui s'apparentait à une petite auberge d'autoroute. Elle n'était pas très grande, l'extérieur était éclairé par l'imposante enseigne qui diffusait une lumière verte sur le parking, et l'accueil était animé par une faible lueur.
A l'intérieur, papa réclama une chambre, tandis que je fus attirée par un distributeur de sodas. Toutes ces couleurs, ça faisait rêver une gamine de mon âge ! La clé en poche, papa se posta à côté de moi et glissa quelques pièces dans la machine. Une canette de 7'up chuta et il me la tendit avec un sourire.
- Pas un mot à ta mère sur tout ça, me lança-t-il.
***
Nous gagnâmes finalement notre chambre. Avec amusement, je constatai que nous allions dormir dans deux lits en mezzanine. Papa prit celui du haut, moi du bas. Je dormis peu, gênée par les ronflements du-dessus et par la lumière du couloir qui se glissait sous la porte. Pourtant, je fus ravie.
***
Il n'y a plus jamais eu d'expédition de ce genre. J'ai vécu bien des choses avec mon père, dont des événements rocambolesques ! Mais je garde un souvenir particulier de cette nuit, où pour la première fois de ma vie, j'ai dormi hors d'un lieu connu. Chaque détail, chaque odeur, même le goût du 7'up est intact, dans ma mémoire. Peut-être parce que les moments avec mon père étaient rares, en raison de son travail ? Mais aussi parce que les moments heureux l'étaient également...

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