Les voisins du 8

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M. Georges Germain se rendait « Au petit verger ». Comme tous les jours, il discutait avec l’épicière, quand il aperçut Mme Rosas. Il bondit presque vers elle. L’occasion était trop belle.
— Bonjour, Mme Rosas, comment allez-vous ? Avez-vous trouvé une famille d’accueil pour tous les chatons ?

— Bonjour monsieur… Germain.

L’hésitation de Mme Rosas avait été légère. Comme d’habitude, elle ne le reconnaissait pas. Mais il était persuadé qu’à partir d’aujourd’hui, elle se souviendrait de lui. Il poursuivit, faussement détaché :

— J’ai déjà 2 chats. Mais les nouveaux voisins pourraient être intéressés ?

— Les nouveaux ? J’ai juste vu le camion de déménagement. Une famille ?

— Ho, non. Pas une famille. Un trio.

Mme Rosas cligna des yeux et fixa M. Germain, interloquée :

— Un… quoi ?

  • Trois jeunes gens. La trentaine, je dirais. J’ai été leur souhaiter la bienvenue. Dimitri est musicien, Antoine est opticien et Béatrice, illustratrice.

Elle resta bouche ouverte. M. Germain savourait. Quelle joie d’être enfin celui qui sait !

— À leur âge, une colocation ? s’étonna-t-elle ?

— Justement, non. (Il se pencha légèrement et baissa la voix). Ils entretiennent une… relation particulière. Et vous, avec votre maison en face… vous allez tout voir.

***

Les pensées de Mme Rosas valdinguaient dans tous les sens. « Beau trio. Trentenaires. Relation particulière. » Des images commençaient à se former dans son esprit. Elle déglutit avant d’inviter M. Germain à prendre le thé le lendemain.

Chamboulée, Mme Rosas oublia totalement qu’elle devait acheter du pain. Comme une somnambule, elle retourna chez elle. En arrivant près de son échoppe aux belles pierres blondes, elle nota que les nouveaux voisins avaient laissé les fenêtres du rez-de-chaussée grandes ouvertes. Elle entendit des rires et de la musique. « Relation particulière ». Les mots revinrent frapper son cœur, qui manqua un battement.
Les doigts tremblants légèrement, elle ouvrit sa porte, puis s’affala dans son fauteuil préféré. Un chaton en profita pour sauter sur ses genoux et enfoncer ses griffes dans ses cuisses. Mme Rosas n’y prêta même pas attention. Enfin… Si. Elle pensa au livre qu’elle lisait : « Les blessures de l’aube ». Aux sévices subis par l’innocente héroïne. Aux muscles saillants de son bourreau, un vampire torturé par une malédiction. Les seules blessures que Mme Rosas recevait, elle, c’était les griffures de ses chats.
Depuis qu’elle avait découvert le rayon « Dark romance » à la librairie Mollat, ses émois valsaient entre princesse en détresse et une nouvelle forme de violence et de soumission.
Elle soupira, reposa la chatonne sur le sol, puis monta dans sa chambre. En passant, elle sortit les jumelles de la commode du couloir. Elle n’avait plus eu l’occasion de s’en servir depuis longtemps ! C’est que Mme Henriette, la précédente voisine d’en face, ne menait pas une vie trépidante. Mme Rosas se posta à la fenêtre de sa chambre et posa les jumelles sur le guéridon.
Elle se doutait que les voisins ne seraient pas encore dans leur chambre, mais elle tenait à vérifier plusieurs éléments : que la pièce en face était toujours une chambre et que la vue était dégagée.
Le lit des voisins lui sembla bien grand. « Beau trio ». Un frisson lui parcourut la colonne.
Il n’était pas 19 h quand elle vit la jeune femme, Béatrice, entrer. Elle avait une magnifique chevelure d’ébène et une poitrine généreuse. Mme Rosas régla ses jumelles, tout en se disant qu’une robe de marquise irait parfaitement à Béatrice.


Un des hommes (Dimitri ? Antoine ? Comment savoir ?) était avec elle. De la même taille que Béatrice, il était brun. Ses longs cheveux bouclés lui donnaient des airs de corsaire maure. Il partit à l’abordage de Béatrice, dont les vêtements ne survécurent pas longtemps à un assaut bref, mais bien mené. Le sang de Mme Rosas tambourinait à ses oreilles, alors qu’elle contemplait le corps du beau pirate se dévoiler petit à petit, devant une Béatrice alanguie sur le lit.
Mme Rosas vérifia l’heure : toujours pas 19 h. Ces gens-là n’avaient donc aucun sens des convenances ? Visiblement, non. Car le deuxième homme entra. Mme Rosas lui trouva des airs d’aristocrate, avec sa silhouette élancée. Le spectacle du couple devant ses yeux ne l’arrêta pas. Ni eux. Le pirate explorait maintenant les trésors de sa belle. Et le gentilhomme s’était approché. Il embrassa le pirate sur les lèvres. « Beau trio, beau trio ». Les mots cognaient contre son ventre.
Mme Rosas se félicita d’avoir lu « Les royaumes égarés ». Ce n’est pas parce qu’elle avait signé une pétition de la « Manif pour tous » qu’elle ne savait pas reconnaître l’amour quand elle en voyait. Mme Rosas n’était pas incohérente. Elle était subtile. Et c’est très subtilement qu’elle positionna une chaise devant la fenêtre, dans un angle qui la cachait à la vue de ses voisins… sans pour autant qu’elle manquât une miette de ce spectacle.

***

Le lendemain, Mélanie Pichon, voisine et aide-soignante dévouée (ou l’inverse, elle se demandait parfois), passa voir Mme Rosas. Elle voulait vérifier son pansement. Et jeter un œil sur la petite minette. Sa fille Chloé la harcelait pour l’adopter. Lorsqu’elle toqua à la porte, c’est une Mme Rosas toute rougissante et fébrile qui lui ouvrit. Mélanie s’inquiéta :

— Tout va bien, Mme Rosas ? Pas de fièvre ? La plaie s’est infectée ?

— Non, non, mon petit. C’est très gentil à vous de venir voir votre vieille voisine. M. Germain ne va pas tarder, vous restez avec nous pour le thé ? J’ai du croustillant.

Mélanie accepta. Mme Rosas était une ressource inépuisable de ragots. M. Germain, que Mélanie mit un moment à situer, apporta assez de pâtisseries pour un régiment.

Après avoir vérifié le pansement dans la cuisine, Mélanie et Mme Rosas rejoignirent M. Germain dans le salon.

— Alors ? attaqua M. Germain, tout en portant sa tasse de thé à sa bouche.

— Alors, alors…
Mélanie s’impatienta :

— Que se passe-t-il ? (Son regard s’illumina.) Un nouveau potin ?

Mme Rosas rougit encore plus fort :

— En effet ! Je ne sais pas par où commencer ! M. Germain…

— Appelez-moi Georges !

— Georges, vous aviez raison ! Les nouveaux voisins. Il s’agit d’un trio !

Une heure plus tard, en sortant de chez Mme Rosas, Mélanie envoya un message à Sandra Beaumont : « Potin en vue ! On doit se voir ! ».

***

C’est seulement le jour suivant, chez Postulka, que la nouvelle coula de la bouche de Mélanie à l’oreille de Sandra. Alors que Sandra et Amaury Beaumont entraient chez le fleuriste, ils croisèrent Mélanie. Celle-ci se dirigea immédiatement vers eux, les yeux brillants. Sandra aimait beaucoup Mélanie, même si elles n’étaient pas du même milieu. Sandra se targuait d’être ouverte d’esprit. Elle n’était pas condescendante : elle était stylée. Cependant, quand elle était honnête avec elle-même, elle s’avouait être trempée à l’idée de toucher Mélanie. Cela faisait trop longtemps qu’Amaury ne lui avait pas organisé une soirée spéciale.
Elle fut ramenée brutalement à la réalité quand Mélanie leur murmura :
« Vous savez, pour les nouveaux voisins ?
— Non, chuchota Sandra, tout en respirant l’odeur de Mélanie.
— C’est une couple à trois !
— Quoi !, s’exclama Amaury. Un « chut » sévère de Sandra lui répondit.

Mélanie leur donna les détails apportés par Mme Rosas, puis s’excusa de devoir partir rapidement pour sa tournée de visites à domicile.
Tout en choisissant leur plante, ils échafaudaient des plans pour leur prochaine soirée. Il fallait absolument qu’ils trouvent un moyen de sympathiser avec les nouveaux voisins. Sandra soupira : « Surtout la voisine ! ».
Amaury se rappela soudain que Mme Rosas leur avait demandé de s’occuper du chat et des plantes pendant qu’elle serait chez ses enfants…dans 15 jours !

Les jours suivants, ils échangèrent des regards lourds dès qu’ils croisaient leurs voisins. Sandra leur apporta une tarte aux prunes, visita leur maison. Amaury les convia pour un apéritif. Le trio était charmant. Très. Beaucoup. Trop.

Quand Mme Rosas partit enfin chez ses enfants, les Beaumont étaient en ébullition. Ils avaient investi dans une caméra avec un objectif plus puissant. Mme Rosas venait juste de leur donner les clés quand ils se dirigèrent vers chez elle. Ils aperçurent alors une camionnette « Maison Close SARL, films occultant pour préserver votre intimité ».
En longeant la maison, ils remarquèrent des films occultant sur les fenêtres du rez-de-chaussée. Ils espéraient qu’à l’étage rien n’avait été posé. Après avoir rapidement arrosé les plantes et nourri le chat, ils montèrent dans la chambre de Mme Rosas. Ils poussèrent un soupir de soulagement : la vue était dégagée.
Ils virent Béatrice, les bras chargés. Antoine vient l’embrasser par-derrière. Elle le repoussa. Tendit le tissu qu’elle portait à Dimitri, perché sur une échelle. Les mains désormais libres, Béatrice commença à déshabiller Dimitri. Antoine descendit de l’échelle. Enleva son pull et tira les rideaux.

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