11
Jael esquiva d’un mouvement agile la barre métallique qui volait vers sa tête.
— Arrête vieux sénile, tu vas finir par me tuer.
— Vous les jeunes, vous vous plaignez pour un rien.
Ils étaient tous les deux en train de travailler dans l’atelier, le vieux voulait vérifier que toutes les armes étaient bien prêtes pour servir en cas d’attaque.
Sauf que, il était là depuis quatre jours, ils ont fait cette vérification tous les jours. Jael commençait à regretter son engagement avec le vieux.
La routine quotidienne était simple, commençant toujours par un tour à la serre — qui se trouvait en réalité à un couloir de la planque — puis la vérification des armes et des barricades. s’ensuivit inévitablement une autre tournée vers les serres. Mis à part cela, son hôte restait la plupart du temps silencieux, ne répondait pas quand Jael lui posait des questions, ou répondait à côté de la plaque.
Jael avait des dizaines de questions qui se bousculaient dans sa tête, et il n’en pouvait plus du silence en face, à quoi bon trouver de la compagnie humaine si c'est pour tomber sur ça.
Ce qui avait déclenché l’attaque du vieux, et plusieurs autres avant, c’était son interrogation sur l’origine du vieillard. Cette question semblait le mettre particulièrement en colère, et il évitait soigneusement d’y répondre. Sauf avec un jet d’objets.
Le charognard avait remarqué que sur la tenue du vieillard trônait un écusson qu’il avait déjà rencontré, deux bandes circulaires rouge et blanc entourant une tête d'ours.
Hormis leur désormais routine quotidienne, sa situation personnelle n’avait pas vraiment changé, il était parti explorer les environs plusieurs fois, mais jamais très loin. Jael a bien compris que si le vieux et ses anciens compagnons n’avaient jamais pu la trouver, c’est qu’elle n’est pas proche, et qu’elle doit être particulièrement difficile à trouver. Il ne devait pas compter sur la chance pour la trouver, mais bien comprendre comment fonctionne ce labyrinthe de couloirs. Si une logique existait, il devait la trouver.
Jetant un regard discret en direction du monolithe blanc trônant seul au fond de leur repère, il avait déjà essayé — discrètement — de l’activer, mais cela n’avait jamais fonctionné.
— Arrête de rêvasser, tête de mule, t'as fini de tout vérifier.
Retenant une réponse bien salée, il répondit.
— J’ai vérifié ce que j’ai pu, tu sais bien que je ne comprends rien aux armes de poing.
— Tsss ! Tu ne sers vraiment à rien.
Les armes à poing étaient un autre point intriguant, le vieux savait les manier, mais ne savait pas comment, il disait que c'était instinctif pour n’importe quel combattant.
— Combattant, songea Jael, c’est peut-être ça qui m’empêche de les utiliser.
Cette idée fut chassée aussi vite qu’elle était apparue, ce n’était pas le moment de faire des confidences à un inconnu. D’ailleurs, le vieux aussi semblait garder pour lui beaucoup d’informations, Jael ne savait toujours pas quelle était sa classe, ni son niveau. Même à Narv, poser des questions sur les attributs système d’un individu était tabou si la personne ne le disait pas volontairement.
— Sauf Brick, il me posait la question sans arrêt, se dit Jael avec une pointe de tristesse.
Le jeune charognard retourna à sa corvée, il sentait qu’une nouvelle arme improvisée volerait vers sa tête bientôt s’il restait plongé dans ses pensées.
Leur tâche suivante consistait à rendre visite à la serre, pour s’assurer que tout va bien, et que les plantes reçoivent bien l’eau et les nutriments nécessaires.
Il avait appris comment utiliser la console de commandes dans la serre, ou au moins une partie. En fait, son compagnon n’avait jamais réellement compris comment elle marchait, se basant sur un jeu de tests et d’échecs, et sur les différents voyants de couleurs pour déduire ce qu’il devait faire, et ça a plutôt bien fonctionné.
Sortant de leur planque, ils marchent côte à côte jusqu’au couloir suivant, vers la salle des serres.
Un pas avant le détour du couloir, un signal d’alarme retentit dans la tête de Jael, si fort qu’il se sentit un instant paralysé, il porta sa main vers le poignard dans sa ceinture.
Un instant plus tard, Deux chiens à l’allure féroce jaillirent du couloir adjacent, grognant, les crocs sortis, ils attaquèrent sans hésiter : l’un sauta sur Jael, l’autre vers le vieillard.
Le jeune homme réagit rapidement, sortant son poignard d’un mouvement rapide. L'odeur fétide de la gueule du chien l'atteignait déjà quand il se baissa pour porter plusieurs coups fatals à la bête mécanique qui, heureusement, semblait avoir les mêmes points faibles que les loups ; elle tomba net, sans comprendre ce qui lui arrivait.
Se retournant pour aider son compagnon, le deuxième chien gisait déjà par terre, un beau trou dans la tête noirci par l’éclair bleu de l’arme du vieillard.
Un troisième spécimen bondit hors de l’ombre à cet instant, mais Jael n’eut pas le temps de cligner des yeux qu'un éclair bleu jaillissait déjà de l’arme du vieux, et la bête s’effondra, le flanc encore fumant.
Le vieux abaissa son arme, impassible.
— Rapide et net, marmonna Jael.
Il avait dû faire ça toute sa vie.
***
Lire L'odyssée était devenue une routine importante dans la journée de Jael. Avant de dormir, il prenait le livre et s'appliquait à le parcourir, essayant de comprendre la multitude de mots compliqués qu'il rencontrait. Sa lecture était lente et fastidieuse. Étrangement, l'aide vint du vieillard : ce dernier le laissait au début livré à lui-même, mais petit à petit, voyant les difficultés du jeune, il s'approcha, regardant avec intérêt, et expliquant les mots incompréhensibles pour Jael.
Il semblait aussi à l'aise avec mes mots qu'avec les armes. Une autre facette intrigante du vieux.
Ils eurent quelques escarmouches avec des monstres, toujours des chiens, qui semblaient être l’espèce dominante par ici. Mais ils n'étaient jamais plus de trois, ne posant aucun problème au duo pour les éliminer. Le vieillard prélevait toujours les cœurs des bêtes pour les stocker dans leur repère, le reste des carcasses était laissé à l'abandon sur place, le jour suivant ils ne seraient plus là, les recycleurs faisaient du bon travail.
Les cultistes, par contre, n'étaient plus jamais réapparus après la première nuit, ce qui confirmait pour Jael qu’ils ne savaient pas où se trouvait la planque. Jusqu'au jour où Jael décida d'aller plus loin dans son exploration. Il avait bien mémorisé tous les couloirs alentours, même s'il était toujours incapable de déceler une logique derrière leur organisation, il pensa que c'était le moment d'avancer.
Il partit, armé de deux poignards et de quelques vivres — au cas où il se perdrait, sait-on jamais — avec l’intention de rentrer avant la nuit. Son seul regret était qu'il n’arrivait toujours pas à utiliser les armes à poing. Il laissa le sien alors dans la planque.
Le vieillard l'observait en silence, ses yeux sévères montraient un brin d'inquiétude.
L'exploration avança, il dépassa rapidement les passages connus, pour entrer dans une nouvelle zone qu'il n'avait jusqu'ici jamais atteinte.
Jael eut soudain un mauvais pressentiment, désormais habituel ; il savait à quoi s'attendre. Renforçant sa prise sur le poignard, il se tapit dans un coin sombre et attendit, sentant d'abord l'odeur de la bête, puis entendant les pas discrets. Le chien finit par apparaître, majestueux ; il était plus grand que ceux rencontrés avant. Il avançait d'un pas calme, tête baissée, humant le sol comme pour rechercher des pistes.
Le jeune homme attendit patiemment jusqu'à ce que la bête soit à son niveau, bondit de sa cachette, et d'un coup puissant visa son flanc. Mais le chien réagit rapidement, il sauta à côté pour fuir le coup de poignard, puis fit face à Jael, grognant et affichant ses crocs d'acier pointus.
Comprenant que sa chance avait tourné, Jael se mit en position et attendit que le chien fasse le premier pas.
Au lieu d'attaquer, ce dernier se contenta de l'observer en gardant ses distances, avec des grognements contenus, comme pour affirmer sa présence et non pour menacer.
Le jeune charognard remarqua alors un détail étrange : ce chien, en plus d'être immense, avait une sorte de collier autour du cou, fait dans un métal noir et serti de pointes de la même couleur.
— Une bête apprivoisée ! Les cultistes ! Songea, Jael.
Il n’avait plus pensé à cette histoire d'apprivoisement depuis que le vieux lui en avait parlé, maintenant qu'il en voyait le résultat devant les yeux, ça lui paraissait invraisemblable, comment ont-ils réussi à contrôler une bête pareille ?
Le chien s'approcha doucement, mais sans paraître plus menaçant. Jael recula doucement, mais il finit par toucher la paroi et se retrouva coincé. La bête, qui avait maintenant le museau à quelques doigts de ses jambes, semblait hésiter. Elle le reniflait comme pour identifier à qui elle avait affaire, baissait la tête, reniflait à nouveau.
Une goutte de sueur descendit sur son front, mais Jael resta immobile, il ne voulait pas que son mouvement finisse par faire pencher la balance en sa défaveur.
La bête prit enfin une décision, levant la tête vers Jael, un grognement plus fort et les crocs sortis plus qu'avant. Un éclair de compréhension obligea Jael à réagir, au même instant, les deux bougèrent.
La bête sauta, le charognard esquiva, laissant son attaquant frapper le mur de tout son élan, et profita du moment de désorientation qui s'ensuivit pour l'achever de plusieurs coups rapides.
La bête gisant dans une mare de son propre sang, le jeune homme tremblant sous le coup de l'excitation.
Cette fois, c'était passé à un cheveu.
***
Ayant décidé de rentrer à la planque, pour se reposer et avoir une discussion avec le vieux, il reprit le chemin inverse vers la planque.
Arrivé sur place, il ne trouva pas le vieux, ce dernier était probablement en train d’inspecter la serre. Alors il commença par s’installer pour se reposer et reprendre son calme. C’était aussi l'occasion d’organiser ses idées, on aurait dit que le loup ne savait pas s’il devait attaquer ou pas, le vieillard lui avait pourtant raconté que ces bêtes sont bien dressées pour attaquer quiconque ne fait pas partie du groupe.
Se rappelant un truc, il se concentra pour entrapercevoir les informations du système.
ID : 350543AF
Niveau : 1
Synchronisation : 1 %
Classe : NA
Attributs : NA
Log système [Construction en cours…]
Aucun changement, il s’était battu ces derniers jours plus qu’il ne l’avait fait durant toute sa vie, pourtant cette fichue synchronisation ne bougeait pas. Il fallait qu’il trouve une explication.
Fixant le toit, les mains derrière la nuque, ses pensées se perdirent entre réflexions et rêves. Sa respiration se calma peu à peu, étendue par terre. Ses yeux se fermaient, une torpeur agréable l’envahit, alourdissant ses paupières.
Il fut extirpé de son sommeil par de grandes secousses qui faillirent le faire vomir, il ouvrit les yeux avec difficulté, pour découvrir le vieil homme agenouillé près de sa tête, un rictus amusé au coin de la bouche.
— Eh bien ! J'envoie notre héros trouver une sortie, et je le retrouve affalé par terre en train de pioncer.
— Je… Je suis rentré plus tôt que prévu, j’ai rencontré une bête et —
— Oui, mais c’est vrai que les bêtes par ici font peur ! J'espère que tu n'as pas sali tes vêtements.
Jael, désormais bien réveillé, et très agacé, répondit sèchement.
— Si tu me laissais en placer une, je t’expliquerais peut-être ce qui s’est passé.
— Oooh ! Mais c’est qu’il est énervé, le jeunot ! D'accord, vas-y, raconte, qu’est-ce qui t’a fait rentrer la queue entre les jambes ?
Le charognard voulut répondre par une pique, mais se révisa : le vieux peut être tenace, et il a tout son temps. Il se mit alors à raconter sa journée, sans rien omettre.
— Hmmmm ! intéressant.
Marmonna son hôte en se grattant la barbe, il était devenu sérieux d’un coup.
— Donc tu dis que le chien hésitait à t’attaquer.
— C’est en tout cas l'impression que j’ai eue.
— J’en ai déjà rencontré de ces bêtes, je peux t’assurer qu’ils n’ont jamais hésité à m’attaquer.
— Alors, pourquoi, à ton avis ?
— Aucune idée, je n’ai jamais su comment ils font pour apprivoiser les bêtes, ni comment ils font en sorte qu’elles n’attaquent pas les leurs.
— Que faire ?
— Rien, considère que t’as de la chance, si leur meute ne t’attaque pas à vue, tu auras une chance d’attaquer en premier, ou de t’enfuir.
Jael réfléchit un peu, c’est vrai que si le chien avait attaqué dès le départ, il ne serait plus là pour raconter son histoire.
— En fait, sais-tu où sont établis les cultistes ? Je préfère éviter de tomber sur eux pendant mes recherches.
— Ça sera un peu difficile. C’est vrai qu’ils semblent se tenir à certaines zones la plupart du temps. Mais il arrive, comme t’as dû le constater, qu’ils envoient des patrouilles un peu partout, donc c’est difficile d’anticiper leurs mouvements.
Se tournant pour partir, le vieux eut l’air de penser à quelque chose, il se retourna vers Jael.
— Tu as bien récupéré le cœur du chien ?
— Non, dans le feu de l’action je n’y ai pas pensé.
— Grossière erreur.
— Pourquoi ?
— Tu sais ce qu’on dit, tout ce qui meurt revient vers le système, laisser le cœur traîner revient à donner au système l’occasion de créer un autre monstre.
— Je ne crois pas trop à ces racontars, Narv consomme une quantité astronomique de cœurs, le nombre de monstres n’a jamais baissé.
— Si tu le dis, j’espère vraiment que ta version est la bonne. Mais la prochaine fois, n’oublie pas de le récupérer.
puis il repartit.
Ne sachant quoi faire, et n’ayant pas sommeil, il décida de lire un peu. Il se mit alors près de la seule source de lumière suffisante pour ça, il s’assit, dos au monolithe blanc, et ouvrit l’Odyssée.
Grâce à ces efforts et à l’aide du vieux, sa lecture s’améliorait, il pouvait parcourir les lignes avec une quasi aisance, il avait même décidé de passer au niveau supérieur.
Les symboles dans le livre correspondaient visiblement à un langage, et leur disposition rendait évident qu’il s’agissait d’une retranscription de la même histoire ; il se disait alors qu’en cherchant les correspondances, il pourrait comprendre cette langue.
Il parcourut le livre méticuleusement, notant à chaque fois qu’un mot se répétait, essayant de trouver quel symbole revenait de l’autre côté. Le travail était fastidieux, fatigant, il n’avança pas d’un pouce. Mais il savait que ça ne serait pas facile, et il était décidé à continuer.
Le froid doux émis par le monolithe derrière lui s’insinua doucement dans son corps, il se recouvrit avec des haillons pour se réchauffer. Il sentit la tension quitter son corps, et ses paupières devinrent à nouveau lourdes.
Cette fois, il s’endormit pour de bon, et personne ne vint le réveiller.
***
Le lendemain, Jael partit explorer comme prévu. Les passages se suivaient sans se ressembler. Plus il avançait, plus cette section lui semblait particulièrement disparate : certains couloirs étaient plus étroits que d’autres, parfois la lumière de toute une zone ne fonctionnait pas, le plongeant dans le noir. Et de la rouille était visible sur plusieurs portions des parois.
Avançant avec prudence, il essaya plusieurs portes, les salles derrière, quand l’accès fonctionnait, n’étaient pas mieux, un sentiment de désolation y était palpable. le mobilier dispersé par terre, les boîtes de rangement éventrées et vides.
— On dirait que la zone a été pillée, je me demande si ce n'est pas le vieux qui en est responsable. Murmura Jael.
Plusieurs recycleurs lui passaient entre les jambes de temps en temps, toujours cette course rapide comme s’ils étaient attendus quelque part, et en retard.
Au détour d’un couloir, une lueur attira son attention : elle s'infiltrait de derrière une portion de paroi, comme si la source était au-delà.
L’inspectant attentivement, rien ne semblait indiquer la présence d’une ouverture à cet endroit, une recherche minutieuse ne révéla aucun bouton caché.
Dépité, Jael continua son avancée. Au tournant, il remarqua la même lumière sur la paroi à sa droite, mais encore une fois, pas d'accès visible. Après les tournants suivants, il finit par conclure qu’il s’agissait de la même lumière, car elle revenait encore sur les parois à sa droite, jusqu’à faire un tour complet ; il y avait une zone immense, carrée, qui semblait être la seule concernée.
Intrigué, il refit plusieurs fois le tour de cette zone, inspectant chaque bout de métal, chaque excroissance. Je ne trouvai rien. Alors il se mit à taper les parois avec ses bottes, et cette fois, la chance lui sourit, une portion du mur renvoyait un écho différent du reste.
L'inspection de cette portion n’ayant pas été fructueuse, il fit la seule chose qui lui semblait logique. Il se concentra, essayant d'invoquer le système.
L’éclair bleuâtre illumina furtivement son esprit.
[Message système]
[Clé administrateur détectée]
[Commande directe attendue]
— Commande directe ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il tenta alors de crier.
— Ouvre la porte ?
Pas de réaction.
Il essaya plusieurs mots, posa les mains sur la porte et réessaya. Toujours rien.
Après plusieurs essais infructueux, Jael commençait à se décourager.
— Il me manque un truc !
Décidant de tenter une nouvelle approche, il se concentra sur le système, et pensa :
— Ouvre la porte !
[Message système]
[Commande approuvée]
La lumière derrière la paroi clignota, un cliquetis retentit, puis une portion de la paroi glissa vers le côté. Révélant un très grand espace, des escaliers montants et descendants, et d'immenses panneaux couvrant tous les murs intérieurs.
Sur les panneaux étaient affichées ce qui ressemblait à des cartes. Au centre du premier mur, un point rouge dans un croquis qui ressemblait étrangement à la salle où il se trouvait actuellement.
Il entra, la paroi se referma derrière lui.

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