Dimanche 08 février 2025
14 h 48
On a réussi à passer.
On est entrés dans la zone interdite.
Je le note parce que mon cœur bat encore trop vite. Ce n'est plus vraiment de la peur, plutôt l'après. Le moment où le corps ne sait pas encore qu'il peut se relâcher.
On mange assis par terre, les sacs ouverts. Personne ne plaisante. Personne n'est tendu non plus.
C'est autre chose.
Comme si on avait laissé quelque chose derrière nous.
L'entrée s'est faite plus tôt que prévu. Précise. Trop précise pour être confortable.
On a quitté le dernier sentier officiel en silence. Le grillage est apparu d'un coup, haut, rouillé, solide. Sam a fait signe d'attendre. Les caméras balayaient lentement la zone. Matt a compté les secondes à voix basse. On a rampé, le ventre contre le sol. Les vigiles sont passés tout près.
J'ai vu leurs bottes !
En escaladant le grillage, Aaron s'est ouvert la main. Pas une éraflure : une entaille franche. Le métal a mordu dans la paume puis s'est arraché net. Le sang a coulé aussitôt, gonflant sous la peau avant de tomber en traînées épaisses entre ses doigts.
Un frisson violent m'a traversée. Je déteste le sang, je suis restée figée, incapable de détourner les yeux.
À la pause, Sam l'a soigné. La peau s'est rouverte sous ses doigts, fendue en deux. À l'intérieur, c'était pâle et luisant, avec des zones plus sombres qui bougeaient encore.
Sam a nettoyé sans hésiter, a appuyé trop fort : la chair s'est écrasée, le sang a couler de nouveau, imbibant la compresse jusqu'à la rendre poisseuse.
J'écris pour que ça quitte ma tête, parce que si je garde cette image, je vais la sentir sous mes ongles toute la nuit.
En tout cas : on est passés.
Personne ne viendra nous chercher ici.
Le sommet est invisible, on ne le voit pas. Les randonneurs en parlaient hier. La montagne est immense, trop large, le ciel est couvert au-dessus, dégagé à son pied. Deux climats qui ne se touchent jamais.
De toute façon, notre objectif n'est pas le sommet.
On doit la contourner par les flancs.
Même si on va monter haut.
Sam était euphorique, comme si le passage était une victoire. Elle parlait plus vite, marchait plus vite, décide sans attendre, elle ne demande pas vraiment l'avis des autres. Elle domine le groupe sans le cacher.
Aaron la suit naturellement. Juno traîne un peu, mais sûr de lui.
Matt tente de ralentir, de rappeler les consignes, de tempérer. Je sais que c'est pour moi.
Sam s'agace. Aaron la soutient. Juno ne la remet jamais en question.
C'est là qu'elle a dit cette phrase.
« Ozi, arrête de traîner. Si tu ne suis pas le rythme, tu restes derrière. »
Je n'ai rien répondu. J'ai accéléré.
20 h 05
Une fois la zone surveillée passée, Matt s'est détendu. Vraiment. Je crois que c'était ça qui le tendait depuis le début : franchir l'interdit. Maintenant qu'on est seuls, que personne ne peut nous voir, il sourit plus. Il parle davantage.
Ça me rassure.
Juno n'arrête pas lui. Il bouge trop.
Pendant le repas, il a renversé l'eau bouillante sur ses doigts. Pas quelques gouttes : tout.
La peau a rougi instantanément, puis s'est tendue, luisante. Des cloques ont gonflé presque aussitôt, translucides, pleines d'un liquide clair qui tremblait encore.
Il a juré, brièvement.
Puis il a ri.
Il secouait la main, et les cloques palpitaient, tirant la chair. L'une a éclaté. Le liquide a coulé lentement, laissant une zone blanchâtre.
Sam s'est précipitée. Elle lui a attrapé le poignet sans douceur pour refroidir la brûlure. Je ne l'ai jamais vue aussi inquiète. Pas même quand maman c'était cassé le poignet.
Aaron l'a calmé en la prenant dans ces bras...
Matt ? Il a perdu son sourire.
21 h 36
Je me suis éloignée pour écrire.
Sans le vouloir, je suis passée près de Sam et Matt. Ils parlaient. Leurs voix portaient.
Matt disait que la relation entre Sam et Aaron n'était pas normale. Cette proximité. Cette façon de tout faire ensemble.
Sam s'est agacée. Elle a dit qu'ils se connaissaient depuis leurs trois ans. Qu'ils faisaient des sports extrêmes ensemble depuis le lycée. Qu'ils s'aimaient comme ça : dans les émotions forte. Qu'Aaron était son meilleur ami. Rien de plus. Comme Juno.
Je suis partie.
J'étais mal à l'aise.
Mais elle n'a pas tort... j'étais là, trop jeune pour les suivre, mais quand j'ai eu 18 ans ils m'ont offert mon premier saut en parachute. Et depuis ils m'emmènent avec eux, partout.
Ça va faire 10 ans.
Cet hiver d'ailleurs !
Je viens de comprendre : « pourquoi ce voyage », moi je fête mes 10 ans à les suivre, eux leurs 30 ans d'amitié.
Ça y est je pense à tout et à rien... Le ski, les vacances d'hiver : j'ai appris avec eux.
Aaron était doux, gentils, il m'a tout montré.
Aujourd'hui on est tous pro, mais les pistes noires, l'hors-pistes banalisé, ne suffisent plus pour eux, ça doit être pour ça qu'on est ici.
Comme l'a dit Juno : « on connaitra pas meilleure sensation forte après celle-là », il a raison, Sam, Aaron, Juno, ils ont tout fait, tout testé, se sont tout cassé.
Il leur faut plus.
Je me demande parfois s'ils m'auraient vue autrement si j'avais fait comme eux, au lieu de juste suivre.
22 h 12
On a deux tentes. Je partage la mienne avec Juno et Aaron.
Sam et Matt ? Le confort du couple.
Aaron est au milieu. Mais je ne sais pas pourquoi ça me rend nerveuse. J'ai chaud. Trop chaud. Alors qu'il fait froid. Je sens chacun de ses mouvements. Chacune de ses respirations.
Il sent bon...
Au moins ma chaleur se refroidi en entendant Juno qui ronfle déjà.

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