Mercredi 11 février 2025

3 minutes de lecture

12 h 24

Le matin a été dur. Des dizaines de lapins. Éparpillés, entassés, écrasés. Corps ouverts, têtes éclatées, ventres arrachés, organes gonflés exposés à l'air. Les pattes sectionnées ou disloquées. Le sang avait éclaboussé la neige sur plusieurs mètres, figé en plaques rouges.

On marchait dedans sans s'en rendre compte. On a cherché des traces de renard, de loup, rien...

Aaron s'est levé le visage tuméfié. Le nez dévié, une pommette gonflée, l'œil presque fermé. Il a refusé que Sam le soigne. Il a dit que ce n'était rien.

Quand j'ai insisté, il a accepté.

Je n'ai pas fait ça vite.
J'étais trop proche. Je sentais son souffle. L'odeur métallique du sang séché. Malgré tout, il était beau.
Cette pensée m'a brûlée.

On est haut maintenant. Très haut. Le sommet est toujours invisible. La brume et la neige accrochent tout. Juno tenait la boussole. Elle ne variait pas. Toujours l'ouest...

Ça m'a glacée.
J'ai pensé à Matt. À ce qu'il disait. À sa cheville. À sa voix.

Personne ne l'a dit, mais tout le monde déprimait.

Alors Juno a proposé de skier. Pour penser à autre chose. Sam a accepté tout de suite. Aaron a hésité, la main sur son visage. Je suis restée avec lui.

15h49

On parlait à voix basse quand il a posé sa main sur ma cuisse. Une pression légère. Comme si c'était naturel. Il parlait des lapins. J'ai cessé d'écouter. Sa main était chaude, il serrait parfois un peu plus.
J'ai aimé.

Mais je n'écris pas pour ça...

Il y a eu le cri.
La voix de Sam.

On a skié dans la brume. On suivait les traces. Et puis on l'a vu, arrêtée au bord d'un vide.

Juno avait disparu.

Il n'était pas que tombé.
Il était suspendu.

La neige avait cédé d'un coup. Une crevasse étroite, invisible.
La glace n'a pas glissé sur sa main : elle l'a traversée. La pointe est entrée par la paume et elle est ressortie de l'autre côté, rouge et luisante, de la chair était accrochée.

La peau s'est fendue autour, comme poussée de l'intérieur.
Un doigt pendait, presque détaché, retenu par quelques lambeaux rosâtres.
Le sang coulait le long de son bras, épais, sombre, disparaissant dans le trou noir.

Aaron et Sam ont agi. Cordes. Mousquetons.

Juno hurlait, des cris rauques qui revenaient déformés par la glace.

Quand ils l'ont remonté, sa main était méconnaissable : gonflée, violacée, grande ouverte. La peau bâillait jusqu'à l'os, les tendons blancs tirés à vif. Le doigt arraché oscillait, mou, inutile, tandis que le sang poisseux s'échappait par pulsation, collant à la neige avant de geler en croûtes épaisses.

J'ai vomi.

Sam gardait le contrôle.
Aaron tremblait mais faisait ce qu'il fallait.
Juno refusait de faire demi-tour, il répétait que ça tiendrait.
Matt n'était plus là pour dire que c'était de la folie.

19 h 31

Sam a bandé sa main. Juno a serré les dents. Il dit « on est plus près de la descente que du retour. Faire demi-tour, c'est être con. »

On l'écoute.
Mais je n'aime pas l'idée.

Je n'arrive plus à regarder Sam essayer de remettre le doigt arraché de Juno.

21 h 15

Aaron me regarde différemment.
Il m'a prise dans ses bras ce soir. Il m'a serrée fort.
J'ai même senti ses lèvres contre mon cou.

Sam est trop proche de Juno. Elle le touche pour le rassurer. Elle lui caresse la joue. Quand elle le soignait, il a glissé ses doigts dans son dos, sous le pull... elle a souri...

Je vais écrire ce que je me refusais depuis des jours : je pensais que Sam et Aaron couchaient ensemble, qu'elle trompait Matt et qu'il le savait. Que sa mauvaise humeur ne venait pas seulement du voyage ou de la montagne, mais de ça : des messes basses, des disputes, du nom d'Aaron qui revenait sans cesse.

Maintenant, je n'en suis plus sûre. Juno complique tout.

Je veux rentrer. On devrait rentrer.
Matt me manque...

23 h 36

Le camp est oppressant.
Il n'y a plus d'arbres. Rien autour. Et pourtant il y a des bruits. Proches.

Juno ronfle dans l'autre tente. Sam dort à côté de moi. Aaron, je ne sais pas.

J'ai cru entendre quelque chose.
J'ai sorti la tête. Pas de vent. Pas d'animaux. Rien.

Je me suis recroquevillée dans mon sac. J'écris pour ne pas paniquer.
Je n'arrive plus à démêler mes pensées.

23 h 39

J'entends quelqu'un s'approcher de ma tente...

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