Mercredi 18 février 2025
Nuit
Deux jours.
Je crois.
Je n'ai plus de téléphone. Plus d'heure. Juste le froid qui revient toujours.
Je n'ai pas pu écrire. C'était trop dur. Mais je dois le faire.
Pour lui.
Pour elle.
Pour moi.
Après la blessure d'Aaron, il y avait les os des renards. Posés à côté des peaux retournées, raides, vides. J'ai pensé que quelque chose revenait en arrière.
Ou corrigeait.
Aaron disait pouvoir marcher. Sam aussi. On a tiré Juno. On s'est couchés épuisés.
Au matin, il n'y avait rien.
Ni animaux.
Ni cadavres.
Ni vent.
Ni bruit.
Pas de sommet.
Pas de vallée.
Juste une pente sans relief, comme si le monde avait été lissé.
Quand on descendait, Juno s'est réveillé d'un coup.
Son bras était noir, son cou aussi, et une partie de son torse.
Je le sais parce qu'il s'est déshabillé.
Tout.
Et dans sa main, il tenait la scie.
Allumée.
On s'est figés. Personne n'a avancé.
Il gesticulait, nu, les yeux trop brillants, ailleurs, comme s'il ne nous voyait plus.
Il s'est coupé le bras.
La lame a rongé la chair lentement, mâchant les muscles, faisant remonter la peau en bandes épaisses et poisseuses.
Le sang... il n'est même pas sorti, il n'y avait plus rien dans son bras.
On voyait l'os vibrer sous la scie, mis à nu, strié de noir, grinçant presque à chaque dent qui mordait.
Puis il s'est arrêté à mi-chemin, le bras pendait, retenu par des nerfs tendus et des lambeaux mous.
Il l'a fait tourner en cercle, encore et encore, jusqu'à ce que ça lâche dans un bruit sec, et que le bras tombe dans la neige.
Sam a hurlé puis s'est évanouie.
Moi, je suis restée debout.
J'ai regardé.
Aaron a voulu s'approcher. Juno l'a frappé au menton ; il est tombé, inconscient.
La scie n'a pas cessé.
Juno l'a abaissée sur son sexe : la lame a arraché la peau, fendu la chair jusqu'au vif, et le sang a coulé en nappes épaisses, ruisselant entre ses cuisses.
Puis il a lacéré ses jambes, son ventre, traçant des sillons profonds qui s'écartaient aussitôt, laissant apparaître la chair rouge sombre, tremblante, les muscles se contractant malgré lui.
Il criait sans voix, la bouche grande ouverte, un râle rauque, arraché du fond de la gorge.
Et puis il a couru.
Nu. Sanglant. En laissant derrière lui des éclaboussures épaisses, des traces rouges sur la neige. Immédiatement recouvertes par les flocons.
Je n'ai rien fait.
Quand Sam s'est réveillée, elle m'a frappée.
Elle criait que c'était ma faute.
Que je l'avais laissé partir.
Elle est partie à sa recherche.
Aaron s'est réveillé plus tard. Il m'a prise dans ses bras. Et on est partis.
On a passé deux nuit seuls.
Les skis, la deuxième tente, leurs sacs sont restés derrière.
Le lendemain, dans l'après-midi, on a entendu des pas derrière nous.
Je ne suis pas folle ! Ils existaient !
On a fait demi tour, on a cherché, mais rien, pas de trace, que du bruit dans le vent... je comprend rien.
La brume était plus épaisse, on a eu peur, c'était quoi ? On les a entendues pourtant, j'en suis sûr, on n'était pas seuls... C'était Sam ? Juno ? On ne sait pas.
Matt... ?
Le matin d'après, on a retrouvé Sam. Bleu, avec des engelures. Partout...
À genoux dans la neige.
Elle souriait.
Elle tenait Juno...
La tête seulement.
La chair du cou était arrachée. Les vertèbres visibles. La langue pendait. Les yeux ouverts.
Sam caressait son visage.
Elle disait qu'elle l'avait retrouvé. Qu'il ne serait plus seul.
Aaron a vomi.
Moi, non.
Depuis, on est là.
Sam tient la tête contre elle.
Aaron dort sur mes genoux.
Je n'y arrive pas.
Il fait nuit.
Je ne sais pas où on est.
Et j'ai peur que Sam... ait perdu la raison.

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